#18 – SIRPA gendarmerie : l’art de la communication au cœur de l’institution

Une institution militaire chargée de la sécurité publique doit-elle expliquer ce qu’elle fait, et jusqu’où ? En mai 2021, Défense Zone recevait le chef du service d’information et de relations publiques de la gendarmerie nationale, le SIRPA gendarmerie. Cet officier avait pris la tête de la communication de l’institution deux ans et demi plus tôt, sans en avoir jamais fait son métier. L’entretien porte moins sur le catalogue des missions que sur une question rarement posée : ce que signifie communiquer lorsqu’on porte l’uniforme, que l’on détient une part de la contrainte publique et que chaque intervention peut devenir un sujet national en quelques minutes. Par souci d’anonymat, l’invité n’est pas nommé ; aucun élément de dispositif ni de procédure n’est repris ici, pas plus que les ordres de grandeur cités de mémoire pendant l’épisode.

Les appréciations portées dans cet épisode sur le traitement médiatique des interventions des forces de l’ordre sont celles de l’invité et n’engagent que lui.

Ce qu’il faut retenir de cet épisode

  • La communication n’est pas un service à part mais une fonction de commandement : chaque échelon a le devoir de prolonger son action opérationnelle par une explication publique.
  • Le mot qui structure tout l’entretien est celui de redevabilité : une force publique doit rendre compte de ce qu’elle fait et de la manière dont elle s’y prend.
  • L’institution a déposé son nom et son emblème à titre de marques, avec des marques dérivées pour certaines de ses unités.
  • Comptes nationaux, comptes départementaux, magazine devenu média numérique : la gendarmerie est devenue son propre média sans renoncer aux relations avec la presse.
  • Le choix d’un réseau social se décide sur un critère unique : y délivre-t-on de l’information ? « Notre but, ce n’est pas de faire le buzz. »
  • La communication de crise repose sur une asymétrie assumée : l’explication factuelle circulera toujours moins vite que l’image émotionnelle.

Communiquer fait partie du commandement

La première surprise de l’épisode tient à la trajectoire de l’invité. Nommé à la tête de la communication de la gendarmerie, il n’avait jusque-là jamais exercé ce métier, sinon comme tout officier exerçant un commandement sur le terrain. Il commet d’ailleurs, en le racontant, un lapsus qu’il relève lui-même : le verbe commander et le verbe communiquer s’échangent dans sa phrase. L’erreur de langue dit exactement sa thèse. Dans son analyse, expliquer son action n’est pas une compétence annexe confiée à des spécialistes, c’est une part du commandement lui-même.

De là découle le principe d’organisation qu’il décrit comme central : la communication de l’institution est déconcentrée. Le commandant d’un groupement départemental, celui d’une compagnie, le chef d’une unité spécialisée disposent de la liberté de parler, et surtout du devoir de le faire. Prolonger une opération par une explication adressée à la presse locale, à une presse spécialisée ou à ses propres abonnés n’est pas une faveur laissée à l’initiative de chacun, mais la continuité normale des opérations. Que des gendarmes spécialisés dans le secours en montagne apprennent aussi à prendre en charge des journalistes ne constitue donc, à ses yeux, aucune anomalie. Le SIRPA n’est pas le seul acteur de la communication en gendarmerie : il en est l’échelon national, le fournisseur de doctrine et le réseau qui relie les autres.

Une force militaire, deux tutelles

Le nom même du service raconte une histoire administrative. Le sigle SIRPA est celui qu’emploient les armées, et la gendarmerie l’a conservé en 2009 lorsqu’elle est passée sous l’autorité du ministère de l’Intérieur pour son budget et son organisation. Elle n’a pas pour autant cessé d’être une force armée : son statut militaire, la formation initiale de ses personnels et l’entretien de ses valeurs relèvent du ministère des Armées. Cette double appartenance n’est pas un détail d’organigramme pour un directeur de la communication, elle multiplie les interlocuteurs sur un même événement.

Le périmètre du service décrit dans l’épisode donne la mesure du métier. Il couvre la production de contenus, la communication de recrutement, l’événementiel et la présence dans les salons, la valorisation et la protection de l’image de l’institution, la communication interne en direction des militaires d’active, des réservistes et des retraités, enfin la communication externe et la veille de réputation. Cette dernière fonction mérite d’être relevée : surveiller ce qui se dit de soi n’est pas un supplément moderne, c’est devenu la condition pour pouvoir répondre à temps.

Deux modèles de police

Pour expliquer pourquoi la gendarmerie communique comme elle le fait, l’invité remonte à ce qui la distingue. Héritière de la maréchaussée, elle a accompagné la construction de l’État sur le territoire, et son organisation en brigades procède d’une ordonnance de 1720 dont le tricentenaire a été célébré en 2020. Le maillage territorial n’est donc pas une politique récente de proximité : c’est la forme historique de l’institution.

Sur la coexistence de deux forces, il propose une lecture comparative utile. Aucun pays démocratique, rappelle-t-il, ne confie l’ordre public à une force unique : les forces de l’ordre détiennent le pouvoir de priver quelqu’un de sa liberté, et il vaut mieux que cette prérogative s’exerce dans un équilibre. Il distingue alors deux grands modèles. Le modèle latin, celui de la France, de l’Italie ou de l’Espagne, met en présence des forces nationales dotées des mêmes compétences sur des territoires différents. Le modèle anglo-saxon superpose au contraire, sur un même territoire, des forces aux compétences distinctes, du niveau municipal au niveau fédéral.

La particularité française tient à ce que l’une des deux forces nationales est militaire. L’invité en tire trois conséquences qui forment, dit-il, un système cohérent : le maillage territorial, le statut militaire avec les servitudes de disponibilité qu’il emporte, et le logement des militaires là où ils exercent. Ce troisième point, souvent perçu de l’extérieur comme un avantage matériel, fonde en réalité la présence permanente : produire de la sécurité là où l’on habite, et habiter là où l’on produit de la sécurité. Pour le communicant, c’est le message le plus solide dont il dispose, parce qu’il est vérifiable par n’importe quel habitant.

La gendarmerie devenue marque

Le passage le plus inattendu de l’entretien concerne la propriété intellectuelle. L’institution a déposé son nom et son emblème à titre de marques, accompagnés de marques dérivées pour certaines de ses unités les plus connues du public. La démarche a d’abord une fonction défensive, puisqu’elle permet de s’opposer aux usages abusifs de l’uniforme et du logo. L’invité lui donne toutefois une portée plus large : une marque, dit-il, est ce dans quoi une population se reconnaît, et il assume que la gendarmerie en soit une. Le slogan « Notre engagement, votre sécurité », visible sur les véhicules, en est l’expression la plus immédiate.

Cette logique a produit une conséquence concrète : l’ouverture d’une boutique officielle en ligne, confiée à une entreprise retenue par marché public, qui propose au grand public des produits identifiés à l’institution. L’invité précise le modèle économique sans détour : la gendarmerie perçoit des redevances au titre de sa marque, affectées à l’amélioration des conditions de vie des personnels.

L’intervieweur pose alors la seule objection qui vaille : si l’on parle de marque, d’image et de boutique, en quoi la communication d’une force publique se distingue-t-elle du marketing d’un produit ? La réponse est le cœur de l’épisode. La gendarmerie ne vend rien, elle rend compte. Son obligation n’est pas commerciale mais institutionnelle, et le terme employé pour la nommer revient tout au long de l’entretien : la redevabilité. L’invité ajoute une observation qui explique l’effort consenti : le contact entre l’institution et la population se noue presque toujours dans la difficulté, car on ne pousse pas la porte d’une brigade quand tout va bien. L’image se construit donc dans des circonstances défavorables, ce qui oblige à créer d’autres occasions de rencontre.

Devenir son propre média

L’invité tient à écarter d’emblée une idée reçue : la présence sur les réseaux sociaux n’a pas remplacé les relations avec la presse. Presse quotidienne régionale, télévisions locales et régionales, rédactions nationales restent selon lui des interlocuteurs essentiels, travaillés quotidiennement par les échelons de commandement comme par le service national. L’information qui circule chaque jour dans la presse régionale ne porte d’ailleurs pas seulement sur des affaires judiciaires, mais aussi sur la prévention et sur les rencontres avec les élus et les entreprises.

À ce socle s’est ajoutée une présence numérique construite par couches successives. Son organisation reproduit celle de l’institution : un compte national, et des comptes départementaux. La justification est sociologique autant qu’opérationnelle. Un habitant d’un département ne se reconnaît pas dans le compte d’un autre, et beaucoup de repères, en France, s’organisent autour de cette maille. C’est à cet échelon que se délivre l’information réellement utile, celle des coupures de route, des inondations ou des opérations de prévention.

Un vecteur mérite une mention particulière parce qu’il n’est pas un réseau social. Le magazine d’information de la gendarmerie, longtemps publié sur papier comme ceux des armées, a été transformé en un média numérique mis à jour quotidiennement, accessible depuis un navigateur ou une application. L’invité y voit une transformation d’ampleur pour une administration, et les rédactions elles-mêmes viennent y chercher de la matière. Devenir son propre média n’est donc pas une manière de se passer des journalistes, mais de leur fournir une source primaire vérifiable.

« Notre but n’est pas le buzz »

Au moment de l’enregistrement, en mai 2021, l’institution n’était pas présente sur la plateforme de vidéos courtes qui s’imposait alors auprès des plus jeunes, et l’invité expose le raisonnement qui conduisait à y réfléchir sans y aller. Son critère n’est pas l’audience mais la nature du réseau. Certaines plateformes sont des réseaux d’information, d’autres sont nées comme des réseaux de partage de vidéos ludiques ou parodiques. Rien n’interdit à ces dernières d’évoluer vers l’information, et il constate que ce basculement était déjà à l’œuvre. Mais la décision d’y entrer ne peut se prendre que sur cette base.

La formule qu’il emploie est nette : si c’est pour faire danser les gendarmes, il ne voit pas la vocation. Non par conservatisme, précise-t-il aussitôt, puisque le recrutement se joue auprès des générations qui utilisent ces outils, mais parce qu’une institution qui doit rendre compte ne peut pas mesurer sa communication à la viralité. L’arbitrage vaut au-delà du cas particulier : une organisation publique choisit ses canaux en fonction de ce qu’elle a à dire, et non de l’endroit où se trouve la plus grande foule.

Le même souci de registre explique une autre décision décrite dans l’épisode : la coexistence, sur un réseau de microblogage, d’un compte institutionnel et d’un compte dédié au porte-parole de l’institution. Le premier autorise un ton plus libre, y compris l’humour ; le second s’adresse à un public de décideurs, de magistrats, de journalistes et de chefs d’entreprise, et porte une parole officielle plus précise. Disposer de deux voix distinctes, plutôt que d’un ton moyen, permet de ne pas sacrifier la rigueur à la proximité ni l’inverse.

L’asymétrie de l’émotion

La partie la plus dense de l’entretien porte sur la communication de crise, décrite comme une part croissante du métier. Le principe est simple à énoncer et difficile à tenir : détecter au plus tôt l’information qui circule, produire un décryptage, et ne rien nier. L’apport de l’institution consiste le plus souvent à fournir le contexte manquant, sans prétendre que rien ne s’est produit. Si les faits le justifient, la justice est saisie et une inspection générale conduit ses vérifications.

La difficulté vient de la superposition de trois horloges. Le temps des réseaux sociaux se compte en heures, le temps médiatique en vingt-quatre à quarante-huit heures, le temps judiciaire en semaines. Une institution qui ne parle qu’au troisième rythme laisse les deux premiers se dérouler sans elle ; une institution qui ne parle qu’au premier s’expose à dire ce que l’enquête contredira. L’invité assume de répondre sur les trois, en distinguant ce qui relève du contexte immédiat et ce qui attendra l’enquête.

Vient alors l’analyse la plus lucide de l’épisode, celle de l’asymétrie. Asymétrie de fond d’abord : une explication documentée, images à l’appui, circulera toujours moins vite qu’une image chargée d’émotion. Asymétrie de forme ensuite : face à des dizaines d’appareils dont chaque porteur peut se constituer en média, l’institution n’aligne qu’une ou deux caméras. Son pari est qu’un message moins relayé peut être davantage cru, parce qu’il est identifié comme la version la plus proche des faits. La communication institutionnelle n’essaie pas de gagner la course à la diffusion, elle essaie de rester la référence à laquelle on revient.

Sur la captation d’images des forces de l’ordre, débat très vif au printemps 2021, sa position est dépourvue d’ambiguïté. Le militaire en uniforme ne s’appartient plus, il représente l’État, et il ne peut pas s’opposer à être filmé. La seule limite qu’il revendique tient aux conditions de sécurité de l’intervention, et il y ajoute une préoccupation qui n’est pas juridique mais humaine : éviter que l’action collective d’une institution ne soit rabattue sur l’identité d’un individu.

Ouvrir les portes, plutôt que fermer

Interrogé sur l’hypothèse d’observateurs extérieurs susceptibles de produire des images contraires à celles de l’institution, l’invité répond par l’inverse de la fermeture. Des journalistes sont embarqués régulièrement, dans les opérations quotidiennes comme dans celles de maintien de l’ordre, et des voyages de presse conduisent les rédactions vers les centres de formation. L’objectif n’est pas d’obtenir un traitement favorable mais de donner à ceux qui commentent des images les clés pour les comprendre.

Il distingue toutefois deux situations que le débat public confond. Accueillir des journalistes identifiés relève d’une pratique établie. Autre chose est la production massive d’images brutes par des participants qui se présentent comme des médias, images parfois reprises ensuite par des rédactions qui leur confèrent une crédibilité. Sa réponse reste l’explication du contexte, dont il reconnaît la limite : une image émotionnelle ne se contre pas dans la minute qui suit.

L’ouverture vaut aussi vis-à-vis de la population. Une brigade sans territoire, créée en 2018 et joignable en ligne, permet de dialoguer avec un gendarme depuis chez soi. Dans chaque département, des militaires formés au conseil en sûreté accompagnent entreprises et collectivités, tandis que des enquêteurs spécialisés traitent les questions de cybersécurité. Sur la formation du communicant lui-même, sa réponse est du même ordre : entretenir un réseau d’experts internes capables de prendre la parole, et échanger avec ses homologues d’autres administrations, parce que personne ne sait quelle plateforme s’imposera dans deux ans.

La conclusion remet l’ensemble à sa place. À la question du conseil qu’il donnerait à quelqu’un tenté par la communication en gendarmerie, il répond que l’on ne s’engage pas pour communiquer : on s’engage pour protéger et pour servir. L’explication vient après, comme le prolongement naturel de l’action. Il cite l’opération conduite entre mars et juin 2020, pendant le premier confinement, sous le mot d’ordre « Répondre présent », au cours de laquelle des gendarmes ont accompagné soignants, pharmacies, entreprises et élus au-delà de leurs missions de sécurité. L’institution avait quelque chose à raconter parce qu’elle avait d’abord quelque chose à faire. Les conditions d’accès aux recrutements sont détaillées dans notre article consacré à l’épisode #36 : Profession, gendarme mobile.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que le SIRPA gendarmerie ?

Le SIRPA gendarmerie est le service d’information et de relations publiques de la gendarmerie nationale. Le sigle est celui employé par les armées, et la gendarmerie l’a conservé après son rattachement au ministère de l’Intérieur en 2009. Le service couvre la production de contenus, la communication de recrutement, l’événementiel, la valorisation et la protection de l’image, la communication interne et la communication externe, y compris les relations avec les médias et la veille de réputation. Il n’est pas le seul à communiquer : la communication de la gendarmerie est déconcentrée, et chaque échelon de commandement a le devoir d’expliquer son action.

Pourquoi la gendarmerie a-t-elle déposé son nom comme marque ?

La gendarmerie nationale a déposé son nom et son emblème à titre de marques, avec des marques dérivées pour certaines de ses unités les plus identifiées par le public. La finalité est double. Elle est d’abord défensive, le dépôt permettant de s’opposer aux usages abusifs de l’uniforme, du nom et du logo. Elle est ensuite institutionnelle : la marque sert de support à une politique d’objets destinés au grand public, diffusés par une boutique officielle en ligne exploitée par un titulaire retenu sur marché public, les redevances étant affectées à l’amélioration des conditions de vie des personnels.

Quelle différence entre la gendarmerie et la police nationale ?

Les deux institutions sont des forces nationales dotées des mêmes compétences, prévention, sécurité publique, police judiciaire, renseignement et lutte antiterroriste, mais elles les exercent sur des territoires différents. C’est le modèle latin, que la France partage notamment avec l’Italie et l’Espagne, par opposition au modèle anglo-saxon qui superpose sur un même territoire des forces aux compétences distinctes. La particularité française tient à ce que l’une des deux forces est militaire, ce qui emporte des obligations de disponibilité et le logement de ses militaires au sein des unités.

Un gendarme peut-il refuser d’être filmé en intervention ?

Non. C’est la position exprimée sans réserve dans cet épisode par le responsable de la communication de l’institution : un militaire en uniforme ne s’appartient plus, il représente l’État, et il ne peut pas s’opposer à être filmé ou photographié pendant son service. La seule limite revendiquée tient aux conditions de sécurité de l’intervention. La réponse de l’institution aux images contestées n’est pas l’interdiction mais l’explication du contexte, complétée le cas échéant par une enquête judiciaire.

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