#275 – Commander une école de la gendarmerie nationale (Général Christophe Brochier)

Le général Christophe Brochier commande l’école de gendarmerie de Tulle depuis juin 2024. Trente-six ans de carrière, des commandements en gendarmerie mobile comme départementale, un passage par une antenne du GIGN : il nous a ouvert les portes de son école pour parler de ceux qui s’engagent aujourd’hui. Huit mois pour former un gendarme, 40 % d’attrition chez les plus jeunes, et une conviction qui traverse tout l’entretien : « on ne forme surtout pas des shérifs ».

Ce qu’il faut retenir de cet épisode

  • La formation d’élève gendarme dure 8 mois en école, suivis de 4 mois en unité — contre 12 mois autrefois, à une époque où les élèves avaient fait leur service militaire.
  • Le taux d’attrition atteint 40 à 50 % chez les gendarmes adjoints volontaires, contre environ 10 % chez les élèves sous-officiers.
  • Les promotions vont de 18 à près de 40 ans, avec 25 % de femmes et des profils allant de l’ingénieur au conducteur de travaux.
  • Tulle possède une « brigade en immersion opérationnelle » — une brigade reconstituée grandeur nature — qui n’existe dans aucune autre école.
  • Sa maxime sur le maintien de l’ordre : « il y a toujours un désordre acceptable ».
  • Son fil conducteur, hérité d’un ancien : la règle des trois H — humanité, humilité, humour.

« On sert par choix »

Il est entré en gendarmerie en 1991, après avoir été officier dans un régiment d’artillerie en Allemagne au moment où tombait le mur de Berlin. Fils de sous-officier, il a grandi dans les brigades : « pour moi, ça a toujours été une évidence ».

Ce qui le passionne dans ce métier tient en une formule : il est « en prise avec la vie de la cité ». « On vit avec les gens, on travaille pour les gens, on sert. » Avec une nuance qu’il tient à transmettre à ses élèves : « on ne sert pas comme des esclaves, on sert par choix. »

Ce que valent vraiment les jeunes d’aujourd’hui

Sur la génération qu’il forme, son propos est frontal et documenté. « Contrairement à ce qu’on pense, ils ne sont pas moins courageux que leurs prédécesseurs. On dit : ils viennent pour la gamelle, ils ne sont pas motivés. Non — ils sont au moins largement aussi motivés. »

Le chiffre qu’il oppose au procès en facilité est éloquent : le taux d’attrition atteint 40 à 50 % chez les gendarmes adjoints volontaires, et environ 10 % chez les élèves sous-officiers. « Il ne faut pas croire qu’on rentre à l’école et qu’on en sort. » Il balaie d’ailleurs le poncif du formateur désabusé : « si on estime qu’un élève ne remplit pas les conditions de sécurité ou de connaissance nécessaires, il ne sort pas de cette école ».

Ce qui explique cette sélection naturelle chez les plus jeunes tient d’abord à l’âge : les GAV arrivent à 18 ou 19 ans, sans projet professionnel arrêté, et découvrent parfois la dimension militaire du métier. « Venez à Tulle, vous verrez : c’est militaire. » Chez les élèves sous-officiers, la moyenne d’âge s’établit autour de 24 ans.

Quant à la motivation, elle revient invariablement au même point : servir, un désir de justice, la volonté de contribuer au « vivre ensemble ». Et le général insiste sur la diversité des parcours qui convergent vers cet objectif : d’anciens gendarmes adjoints, bien sûr, mais aussi une jeune femme titulaire d’un master en génie pétrolier, un ancien ingénieur, un ancien conducteur de travaux. « Ils se reconnaissent tous dans la même question : qu’est-ce que je peux faire pour aider mes concitoyens ? »

Il note d’ailleurs une évolution sociale intéressante : les reconversions à 30 ou 35 ans, autrefois réservées aux anciens militaires, viennent aujourd’hui aussi du civil. « Avant, on disait : pourquoi tu changes ? Aujourd’hui, il est courant de se dire au bout de sept ans que ce n’est pas ce qu’on voulait faire. »

« On ne forme surtout pas des shérifs »

C’est la phrase qui structure toute sa conception du métier, et il y revient à plusieurs reprises.

L’école forme « des gens formés au droit, qui font appliquer le droit sous l’autorité des magistrats et avec l’autorité des préfets ». Pas des justiciers. « On ne vient pas ici pour mettre la société en coupe réglée. »

D’où cette idée qu’il juge essentielle et parfois difficile à faire admettre : « il y a toujours un désordre acceptable ». « On sait très bien que le monde ne sera pas parfait. » Tout l’art consiste à savoir où placer le curseur — « de toute façon, dans la vie, tout est question de curseur ».

Le corollaire concerne le rapport à la population, et il le formule sans ambiguïté : « il faut le faire avec la population, pas contre la population ». Ce qui n’exclut rien de la fermeté — « bien sûr qu’on ne va pas laisser passer un certain nombre de choses » — mais suppose de « mesurer le pouls de sa population ».

Il en tire une règle d’application du droit qui vaut leçon : la loi est la même partout, mais son application demande de l’intelligence de situation. « En pleine forêt en Guyane ou dans le Berry, c’est la même loi. Mais vous allez le faire avec intelligence par rapport à la population à laquelle ça s’applique. Sans cet échange, elle sera incompréhensible. »

Sa conclusion sur le profil recherché est sans appel : « il faut être généreux pour faire ce métier. Celui qui vient pour faire le shérif va être profondément déçu, et ne restera pas. »

Pourquoi tant de sport et d’ordre serré

La question surprend les visiteurs : pourquoi un parcours d’obstacles et de l’ordre serré pour des militaires qu’on imagine derrière un comptoir de brigade ? Sa réponse tient en un mot : la résilience.

Sur l’ordre serré, son explication vaut d’être entendue par tout formateur. « Ce n’est pas juste pour le plaisir de les faire marcher en chantant. Quand on fait de l’ordre serré, ce qui est important, c’est l’image du groupe : s’il y en a un qui est mauvais, c’est tout le groupe qui est mauvais. Ça oblige à prendre sur soi pour que le groupe soit bon. » Ce qu’on enseigne là, dit-il, c’est la camaraderie — « transpirer ensemble, vivre ensemble ».

La rusticité, elle, s’acquiert lors de bivouacs de cinq à sept jours en conditions dépouillées. Et elle répond à des situations très concrètes : la recherche d’un forcené pendant plusieurs jours en zone rurale, ou un service d’ordre de dix à quinze heures dans la neige sur un rallye automobile. « Ce qu’on veut, c’est qu’il soit prêt, qu’il ne soit pas surpris. Qu’il ne découvre pas sur le terrain qu’il n’a pas prévu son fond de sac. »

La particularité de Tulle

La France compte cinq écoles de sous-officiers de gendarmerie et deux écoles spécifiquement dédiées aux gendarmes adjoints volontaires. Celle de Tulle se distingue par deux traits.

Le premier est paradoxalement une contrainte : l’absence de terrain de combat attenant, qui oblige à partir cinq, six ou sept jours à l’extérieur. « Les autres n’ont pas ça. »

Le second est une infrastructure unique. Sur dix-huit hectares, l’école dispose de deux stands de tir, d’un parcours d’obstacles et surtout d’une « brigade en immersion opérationnelle » : une brigade reconstituée grandeur nature où les élèves travaillent le planton, les auditions, la cellule. « On vit vraiment comme dans une brigade. Cette brigade d’immersion n’existe pas ailleurs. »

Huit mois, c’est court

Il ne cherche pas à esquiver la question, et sa comparaison est parlante. Autrefois, la formation durait douze mois et s’adressait à des jeunes ayant accompli leur service militaire. Aujourd’hui, elle dure huit mois et s’adresse à des jeunes sans aucune culture militaire préalable — « à qui il faut réapprendre les fondamentaux, à commencer par les grades ». S’y ajoutent quatre mois en unité, avec enseignement à distance.

Or le programme, lui, s’est alourdi : le cyber, les violences conjugales et bien d’autres sujets sont venus s’ajouter. « Il y a beaucoup d’attente, beaucoup d’envie, mais le temps est contraint et on fait des choix. » Un projet porté collectivement viserait à passer à neuf mois. Il note au passage que les pays comparables forment sur des durées bien plus longues.

Le rythme s’en ressent : lever à 5 h 30, extinction vers 22 h-22 h 30, davantage encore pendant les exercices. Deux domaines font l’objet d’une insistance particulière : les cadres juridiques de l’emploi des armes et ceux des contrôles d’identité.

Côté enseignement du droit, les cours sont dispensés par des militaires, avec une intervention remarquable du procureur de la République de Tulle, qui vient travailler avec les élèves un exercice précis : le compte rendu au procureur. « En unité, la qualité du compte rendu est plus ou moins variable selon l’enquêteur. Nous, ce qu’on veut, c’est un gabarit normé. » Un projet est par ailleurs à l’étude pour faire intervenir un professeur d’université et aider les élèves à situer droit pénal, droit civil et droit administratif les uns par rapport aux autres.

Suivre l’évolution de la violence

Comment une école reste-t-elle au niveau quand le terrain se durcit ? Par deux mécanismes.

Les commissions matières d’abord, qui mettent régulièrement à jour les contenus pédagogiques en fonction des évolutions juridiques et sociales — il cite la circulation accrue des armes et la multiplication des refus d’obtempérer.

Les retours d’expérience ensuite, qu’il recherche activement, y compris auprès du centre national de formation au maintien de l’ordre. Il prépare notamment un RETEX en visioconférence avec de jeunes gendarmes intervenus sur une affaire récente — précisément parce qu’ils sortaient de l’école depuis peu et « ressemblent beaucoup à nos jeunes ».

Le message qu’il veut faire passer par ces témoignages : la vigilance permanente, sans paranoïa. « Il n’y a pas un endroit où on peut se dire : là, je suis tranquille, il ne va jamais rien se passer. » Il cite des faits divers survenus dans des secteurs réputés parfaitement calmes.

Des cadres qui viennent du terrain — et y retournent

Le séjour en école dure cinq ans, et il tient à cette rotation : « rester dix ans en école, on est sûr qu’au bout d’un moment on aura du mal à raconter des choses pertinentes, parce que la vie aura bien changé ».

Il revendique un panel d’âges très large, y compris des cadres de 28 ans — ce qui surprend certains. Son argument : ces jeunes cadres ont déjà servi en métropole et outre-mer, et surtout « ils ont les mêmes codes, les mêmes références. Ils se comprennent. » Un élève s’identifiera plus facilement à un jeune gradé qu’à un général.

Il prévient en revanche contre une idée fausse : « on ne vient pas en école pour se planquer ». Un cadre en compagnie travaille au moins dix heures par jour, et les élèves, très demandeurs, posent énormément de questions. « Il ne s’agit pas de dire : c’est comme ça. Ils resteraient frustrés, on n’aurait pas avancé. » Il évoque avec estime ceux qui reviennent le soir, en dehors de leurs heures, réexpliquer à un élève ce qu’il n’a pas compris.

Reste une difficulté qu’il assume publiquement : l’école de Tulle peine à recruter ses cadres, faute de notoriété — alors que d’importants renouvellements sont attendus, de l’ordre d’une trentaine de postes par an en 2027 et 2028. Il plaide donc pour la fonction : les affectations de sortie sont plutôt conformes aux souhaits, les départs outre-mer possibles, et surtout le passage en école permet d’accumuler un véritable portefeuille de formations — auditions de mineurs, de majeurs, spécialisations techniques — plus difficile à obtenir en unité opérationnelle. « Transmettre, c’est un privilège, mais c’est aussi une responsabilité. »

Une école de la République

Les promotions comptent aujourd’hui 25 % de femmes. Interrogé sur ce que cela change, sa réponse est directe : « pour moi, ce n’est pas un sujet ».

Il rappelle le chemin parcouru depuis l’arrivée des premières femmes en gendarmerie, au milieu des années 1980, à l’époque des quotas — et cette anecdote révélatrice des mentalités d’alors : « il y a la légende où, quand la patrouille sortait avec le gendarme et la femme gendarme, la femme du gendarme suivait en voiture pour voir si tout se passait bien ». Aujourd’hui, y compris en gendarmerie mobile, « ce n’est plus un sujet ».

Il refuse d’ailleurs de cantonner leur apport aux violences conjugales ou aux auditions d’enfants : « l’approche d’une fille ne sera pas celle d’un garçon, même en maintien de l’ordre. On a besoin des deux. »

Même ouverture sur le reste : une forte proportion d’élèves ultramarins, toutes les religions représentées, des conditions normales assurées pendant le Ramadan. « Je trouve qu’on est une superbe école de la République, qui forme des gens qui vont être au contact de leurs concitoyens et qui doivent leur ressembler. »

Cette hétérogénéité impose un commandement adapté : on ne s’adresse pas de la même manière à un élève de 18 ans et à une mère de quatre enfants de 38 ans. La ligne qu’il fixe est claire — mêmes grilles d’évaluation pour tous, « quand elle est au combat, elle est au combat » —, mais un contact différencié. « On fait vraiment de l’humain, et presque de l’individuel. »

Les deux choses qu’ils doivent emporter

L’école cultive deux exigences qu’il présente comme indissociables : l’exigence et la bienveillance — « bienveillant parce qu’on peut comprendre qu’ils ont des difficultés, mais pas dans la faiblesse ».

Et il désigne deux acquis que tout élève doit emporter en quittant Tulle.

L’usage de l’arme d’abord, parce que c’est le moment paroxystique où l’on n’a pas le droit de se tromper. Il cite la formule inscrite au fronton du centre national de formation au maintien de l’ordre, à laquelle il dit croire profondément : « le gendarme agit comme il s’entraîne ».

La camaraderie ensuite, dont il donne une définition d’un réalisme désarmant : « vous ne partirez pas en vacances ensemble, ce n’est pas le but. Vous n’aurez pas les mêmes opinions politiques ni religieuses, ce n’est pas le but. Mais quand il y aura un coup dur, vous serez ensemble. La cohésion, vous ne devriez jamais la lâcher. »

Ce dont il est le plus fier

Invité à choisir un moment marquant de trente-six années de carrière, il renonce à hiérarchiser — et c’est précisément ce qui rend sa réponse intéressante.

Il cite des enquêtes judiciaires résolues, des opérations de maintien de l’ordre qui se sont bien terminées « alors que ça partait sur quelque chose d’extrêmement tendu », et l’accompagnement des familles lors d’une catastrophe aérienne majeure.

Puis il évoque, sur le même plan, une intervention minuscule : une dame atteinte d’Alzheimer, complètement perdue, retrouvée au milieu d’un champ. Vu les températures, une nuit de plus lui aurait probablement coûté la vie. « C’est aussi important que la gestion d’un grand événement, parce qu’on a sauvé cette personne-là. »

La règle des trois H

Son conseil final lui vient d’un général qui commandait sa région, et il le transmet aujourd’hui à ses élèves — « vous le mettez dans votre boîte à outils ; si ça vous plaît, tant mieux ».

Humanité : faire respecter la loi, mais avec humanité et intelligence de situation. « La force humaine — plus que jamais, ça a tout son sens. »

Humilité : « tous les jours, il faut remettre l’ouvrage sur le métier, parce que chaque jour sera différent. Il n’y a pas une opération qui ressemblera à une autre. » D’où l’insistance de l’école sur la méthode de raisonnement tactique : ne jamais prendre une opération pour une autre.

Humour : parce qu’il permet souvent de dénouer les situations. « Ça ne marche pas tout le temps, et pas avec tout le monde. » Mais souvent.

Il prend soin de préciser ce que cette règle n’exclut pas : « ça n’empêche pas la détermination, ça n’empêche pas la force qu’on peut mettre dans ce qu’on a à faire ».

Questions fréquentes

Combien de temps dure la formation d’un gendarme ?

Huit mois en école de sous-officiers, suivis de quatre mois en unité avec un enseignement à distance. La durée était de douze mois à une époque où les élèves avaient accompli leur service militaire ; un projet vise à la porter à neuf mois.

Combien y a-t-il d’écoles de gendarmerie en France ?

Cinq écoles de sous-officiers de gendarmerie, auxquelles s’ajoutent deux écoles spécifiquement dédiées à la formation des gendarmes adjoints volontaires.

Quel est le taux d’échec en école de gendarmerie ?

Le taux d’attrition s’établit autour de 40 à 50 % chez les gendarmes adjoints volontaires, plus jeunes et souvent moins avancés dans leur projet professionnel, et autour de 10 % chez les élèves sous-officiers.

Quel âge faut-il avoir pour devenir gendarme ?

Les promotions accueillent des élèves de 18 à près de 40 ans, des dérogations d’âge existant notamment pour les mères de famille. La moyenne d’âge des élèves sous-officiers se situe autour de 24 ans.

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