Peu de gens savent qu’un gendarme est un militaire. Encore moins qu’il part en opération extérieure. Le major Stéphane, aujourd’hui commandant de compagnie d’instruction à l’école de gendarmerie de Tulle, a servi au Kosovo, en Guyane, en Nouvelle-Calédonie, en Centrafrique, au Mali et au Gabon. Il nous explique une mission méconnue jusque dans la gendarmerie elle-même : la prévôté, c’est-à-dire la police judiciaire aux armées.
Ce qu’il faut retenir de cet épisode
- La prévôté n’est pas de la police militaire : elle ne traite pas la discipline, mais la police judiciaire aux armées.
- Son enjeu est stratégique : « on peut mettre à mal une force entière par le comportement de certains militaires ».
- C’est la mission originelle de la gendarmerie : les prévôts de la maréchaussée contrôlaient déjà l’action des armées en campagne.
- Des prévôts sont présents partout où la France dispose d’une base — Djibouti, Émirats arabes unis, Gabon, et les déploiements temporaires.
- On ne devient pas prévôt en sortant d’école : il faut être officier de police judiciaire expérimenté, puis suivre une formation avant projection.
- Sa distinction entre gendarme et soldat : « on est des gens d’armes » — on sait jusqu’où aller, et ce qu’il y a avant.
Un parcours en trois temps
Tout commence en 1997, sous les drapeaux — il fait partie des derniers appelés du contingent. Affecté dans l’artillerie, il prolonge de six mois pour partir en mission avec son régiment en République centrafricaine. De retour au civil, il constate qu’il lui manque quelque chose : « l’aspect militaire m’avait plu, mais il me manquait le contact avec les populations ».
C’est son frère, gendarme motard, qui lui souffle la solution : « si tu as aimé partir à l’étranger, fais la gendarmerie mobile ». Concours obtenu en 1999, douze mois de formation en école, puis six années en escadron de gendarmerie mobile — Mayotte, Guadeloupe, Guyane, Nouvelle-Calédonie, Kosovo, Corse.
Suit un deuxième temps, plus sédentaire : quinze ans de police judiciaire en gendarmerie départementale, en unité péri-urbaine. « Le métier du gendarme, à 90 %, c’est celui-là. »
Puis le besoin revient. « J’étais rentré pour partir. » Il repart donc — mais cette fois avec sa compétence judiciaire, ce qui change tout. Retour en Centrafrique, où il participe à la création d’une cellule d’investigation criminelle avec des Italiens, des Espagnols et des Polonais. Renforts de police judiciaire à Mayotte. Puis le Mali, en prévôté, « cette fois-ci sur des enjeux de guerre ». Et enfin un séjour prévôtal de quatre ans au Gabon, avec sa famille.
Ce qui le motive, il le formule sans détour : la mission judiciaire en France, « autant elle peut être différente par les faits, autant elle est un peu rébarbative, parce que c’est toujours les mêmes enjeux ». Alors que partir, « c’est une richesse absolue ». Il faut dire que les théâtres n’ont rien de commun : « se retrouver au Kosovo pour le conflit serbo-albanais, en Guyane pour lutter contre l’orpaillage clandestin, en Nouvelle-Calédonie… chaque mission est aux antipodes de la précédente ». Et l’on n’y va pas quinze jours mais trois, quatre ou cinq mois — « on rentre vraiment dans les enjeux de la population ».
La prévôté : ni police militaire, ni police locale
C’est le cœur de l’entretien, et il commence par lever le malentendu principal. La prévôté n’est pas la police militaire. « Beaucoup pensent qu’on est là pour les enjeux de discipline. Pour ça, il y a une hiérarchie militaire, qui remplit bien son rôle. Nous, on vient sur les enjeux judiciaires. »
Concrètement, dès qu’un litige survient impliquant des militaires français — une altercation avec des populations locales, ou une plainte de ces populations contre des militaires français —, ce sont les prévôts qui font de la police judiciaire aux armées.
L’enjeu, lui, est stratégique. « On essaie souvent, sur des opérations comme ça, de déstabiliser des pays — et on les déstabilise justement par leur aspect judiciaire. On peut très bien mettre à mal une force entière par le comportement de certains militaires. » La prévôté garantit donc la bonne conduite de la force, et par là sa capacité à opérer.
L’analogie qu’il emploie pour se situer dans le dispositif est éclairante : celle du médecin. « Le médecin est inséré dans la force, dans le groupe de combat, avec sa croix. Il est également sur le front, mais sa mission première est de porter des soins. Le prévôt, c’est la même chose : il est intégré dans la force et dans ses actions, mais pour en garantir le bon emploi judiciaire. »
L’exemple qu’il donne est le plus parlant. Lors d’une opération, l’usage des armes peut atteindre des civils — parce qu’ils accompagnent des groupes armés terroristes, ou par dommage collatéral. Dans ce cas, les prévôts établissent des procès-verbaux judiciaires à destination du parquet de Paris, pour justifier l’action de la force et garantir son bon emploi.
La mission originelle de la gendarmerie
Détail historique que peu de gendarmes eux-mêmes connaissent : la prévôté n’est pas une mission annexe, c’est la première.
Le terme vient de la maréchaussée, dont les prévôts contrôlaient l’action des militaires français en campagne, à commencer par les déserteurs. « C’est la naissance de la gendarmerie. La première mission de la gendarmerie, c’est la maréchaussée, c’est la prévôté. »
La particularité du métier tient à une superposition d’autorités. Un gendarme ordinaire répond déjà à deux autorités — la gendarmerie et l’autorité judiciaire. Le prévôt en ajoute une troisième : l’autorité militaire. « Il faut répondre aux trois, en termes de loyauté, et faire en sorte de protéger l’action de la force. »
Quant à la présence géographique, elle épouse celle des armées : partout où la France dispose d’une base. Les bases permanentes — Djibouti, les Émirats arabes unis, le Gabon — comme les déploiements temporaires, hier dans la bande sahélo-saharienne, aujourd’hui sur le flanc oriental de l’Europe. « Partout où il y a des conflits, il y a des prévôts dans le coin. »
Un point de précision utile : les prévôts ne s’occupent pas des expatriés. Habilités comme officiers de police judiciaire aux forces armées, ils ne traitent que les problématiques des militaires en opération. Un Français en difficulté sera écouté et sa situation transmise, mais elle ne relève pas de leur compétence.
Gao : quand le prévôt prend les armes
Un gendarme peut-il participer à la défense d’une base ? Il raconte l’avoir vécu, lors d’une attaque contre le camp de Gao.
Il rentrait alors du champ de tir, entièrement équipé — gilet lourd, armement — quand les tirs ont commencé à l’entrée du camp. « Entre quelqu’un de l’armée de Terre qui est en train de prendre sa douche et moi qui rentre tout équipé, je ne dis pas : non, moi je suis gendarme. » Il apporte son concours, sans conduire l’action — « il y a des forces spéciales, il y a des quick reaction forces prêtes à intervenir tout de suite ». Mais : « s’il fallait aider à défendre la base, je l’aurais fait comme tout bon soldat ».
Vient ensuite son vrai travail : les comptes rendus et rapports sur ce qui s’est passé. Y a-t-il eu des dommages collatéraux ? Un abus dans l’emploi de la force ? Les conventions internationales ont-elles été respectées ? « C’est là que je garantis l’action de la force. »
Comment les autres militaires les perçoivent
Sa réponse, teintée d’humour, distingue deux populations.
Il y a ceux qui ont eu besoin d’eux. « Si vous vous retrouvez en garde à vue au fin fond d’une cellule au Gabon et que vous voyez arriver de petits bonshommes bleus, vous êtes content de les voir. » Les prévôts apportent alors un cadre français : vérifier que les droits ont été respectés, que les conditions de rétention sont conformes — « selon les pays, il y a des endroits où il n’y a pas beaucoup de droits ».
Et il y a les autres, ceux qui voient dans le prévôt « le gendarme au bord de la route ». Sa position est pragmatique : « je le laisse dans sa méconnaissance. S’il a peur de moi et que ça lui permet d’avoir un comportement correct, tant mieux. Mais on n’est pas là pour ça. »
Reste un travail d’intégration indispensable. Les armées n’ont pas les mêmes modes de fonctionnement que la gendarmerie, et il faut « savoir s’ajuster, connaître les verrous pour débloquer des situations ». D’où une pratique éclairante : les prévôts participent à la préparation opérationnelle avec l’unité, avant même la projection, pour s’intégrer et faire comprendre leur rôle. « On est militaires aussi, on sait utiliser notre arme, se poster. Notre action principale n’est pas le combat, mais on les accompagne là-dedans. »
Il évoque aussi une facette plus prosaïque, à l’origine de la réputation : oui, l’autorité militaire peut les solliciter pour faire respecter les règles internes d’une base permanente, y compris la vitesse. Non par tatillonnerie : « dans les bases permanentes, il y a aussi des enfants, des familles. Ce serait triste qu’on renverse un enfant parce qu’on roulait comme un fou. » Et cela ouvre une vraie question de droit, propre au métier : le code français s’applique-t-il dans la base, ou seulement un règlement de caserne ? La réponse dépend des accords bilatéraux conclus avec chaque pays — « est-ce qu’on est propriétaire de la base, locataire, est-ce qu’elle est prêtée ? Tout ça change les enjeux. »
Devenir prévôt
On ne sort pas prévôt de l’école, et il est catégorique là-dessus.
Le prérequis est d’être officier de police judiciaire, avec une solide expérience en PJ et une connaissance du milieu militaire et des opérations extérieures. À quoi s’ajoute une qualité qu’il juge décisive : l’autonomie. « On est parfois deux, trois, quatre prévôts maximum. Il faut des gens sur lesquels on peut compter sur une action judiciaire complexe. »
La formation intervient donc tard dans la carrière — souvent après dix ou quinze ans — sous la forme d’un stage de deux à trois semaines dispensé par la gendarmerie prévôtale avant projection, centré sur la mission à venir et ses enjeux.
Son expérience l’a d’ailleurs conduit à exporter ce savoir-faire : formations au Cameroun, pour des gendarmes et des policiers confrontés à la gestion d’une scène de guerre dans le nord du pays, et au Burundi, auprès de militaires judiciaires ensuite engagés en Somalie ou en Centrafrique. « Pour leur faire comprendre qu’il faut un organe de contrôle de l’action judiciaire de leurs militaires. » Car si les mandats de l’ONU ou de l’Union européenne imposent à chaque force de disposer d’une telle entité, toutes n’en ont pas les moyens.
Transmettre : « la pédagogie, ça ne s’invente pas »
Son passage en école relève d’un choix assumé de fin de carrière : « c’est dommage de garder tout ça pour moi et de ne pas le transmettre ».
Il découvre alors un métier à part entière. « Instructeur, c’est comme prof. » L’école forme donc ses formateurs, y compris à l’andragogie — la pédagogie des adultes. Et il pointe une réalité que l’on sous-estime : « quand vous avez 120 élèves devant vous, ça fait 240 yeux qui vous regardent. Si vous êtes timide, réservé, sans un peu d’éloquence… ça s’apprend. »
Sur le contenu de la formation, il assume la contrainte : huit mois pour préparer des jeunes qui exerceront ensuite des métiers extrêmement variés. On leur fait donc goûter un peu de gendarmerie mobile, un peu de départementale, un peu de police judiciaire, beaucoup de savoir-être en mise en situation.
D’où sa hiérarchie des priorités, qui vaut bien au-delà de la gendarmerie : « c’est une transmission de valeurs plus qu’une transmission de connaissances. La connaissance, ils la peaufineront sur le terrain. Mais on n’a que huit mois pour leur transmettre ce qu’on aimerait qu’ils soient. »
Le minimum exigé à la sortie tient en trois points : savoir travailler en sécurité avec une arme, le savoir-être auprès des populations et de sa hiérarchie, et un socle technique à approfondir ensuite — « pendant trente années, parce que c’est infini ». Sa formule sur le métier mérite d’être retenue : « la gendarmerie, c’est un océan. Après trente ans à nager dedans, je n’ai toujours pas vu la berge. Je sais nager, mais je ne vois pas la berge. »
Il défend enfin la fonction d’instructeur contre l’idée qu’elle serait une voie de garage. Nul besoin d’un profil particulier — « il suffit d’être convaincu du métier de gendarme, de cette militarité, de cette rusticité ». Un jeune cadre revenu après cinq ou six ans d’unité peut être excellent. Mais « venir à reculons en école, c’est une erreur. Si on ne met pas des cadres motivés et volontaires, c’est mettre des difficultés à la source. »
« On est des gens d’armes »
Sur la dangerosité, son constat surprend : la gendarmerie est, selon lui, particulièrement exposée — davantage encore que les unités engagées à l’étranger.
La raison tient à la nature de l’engagement. Dans une opération militaire, « il y a toute une machinerie derrière ». Alors que « deux gendarmes qui partent en intervention anodine ne sont pas à l’abri de tomber sur un fou prêt à les recevoir avec une arme ». D’où une vigilance permanente : « on ne vit pas en permanence avec le danger, on ne se dit pas : demain je vais mourir. Mais il faut le garder à l’esprit. »
Il en tire une distinction qui éclaire toute la spécificité du métier. Le soldat obéit à une logique « assez binaire : si je suis attaqué, je riposte ». Le gendarme, lui, doit maîtriser une gradation de la force — armes intermédiaires, ultime recours, justification a posteriori de chaque emploi. « C’est pour ça que le mot gendarme porte bien son nom : on est des gens d’armes. On sait jusqu’à quel point il faut utiliser son arme, et ce qu’il y a avant. » Une gestion mentale qu’il juge, à certains égards, plus difficile que l’action de guerre, « où c’est clair et net ».
Le drapeau, et le sac de cailloux
Interrogé sur ce que ces missions lui ont apporté, il évoque d’abord une fierté qu’il assume pleinement. « Quand on chante la Marseillaise à l’étranger, ou qu’on porte le drapeau français sur le bras, on a vraiment ce sentiment d’exporter notre richesse nationale. » Il y a vécu aussi le plus dur — le décès d’un soldat au Mali. Et se souvient de la question de son chef au retour du Mali : « je lui ai dit que j’avais été fier de moi. On a le droit d’être fier d’avoir représenté son pays à l’étranger. »
Sur la géopolitique, il tient sa place avec netteté : « je ne suis guère qu’un exécutant. J’exécute les ordres, j’ai une mission et j’essaie de l’accomplir au mieux. Je ne suis pas fait pour réfléchir sur les enjeux politiques, ce n’est pas mon rôle. »
Il évoque en revanche volontiers la santé mentale, sujet qu’il connaît de l’intérieur : après avoir connu les sas de décompression, il est devenu moniteur en techniques d’optimisation du potentiel. « On a un vrai besoin de préparation mentale. »
D’où son conseil final, qui n’a rien de martial. « Le quotidien du gendarme nous montre la société dans son côté le plus obscur. À chaque fois, on se met un petit caillou de stress dans le sac — et à la fin, il peut devenir un peu lourd. Il faut savoir le décharger de temps en temps. » Et ne pas oublier l’essentiel : « on a une famille, on a besoin d’être heureux. C’est un métier à vocation, mais il faut savoir penser à soi aussi, et rester l’homme qu’on a envie d’être. »
Questions fréquentes
Qu’est-ce que la prévôté dans la gendarmerie ?
C’est la mission de police judiciaire aux armées, exercée par des gendarmes déployés auprès des forces françaises en opération. Elle ne relève pas de la discipline militaire, qui incombe à la hiérarchie, mais du traitement judiciaire des faits impliquant des militaires français à l’étranger.
Un gendarme part-il en opération extérieure ?
Oui. Les escadrons de gendarmerie mobile sont projetés outre-mer et à l’étranger, et des prévôts sont déployés partout où la France dispose de forces — bases permanentes comme déploiements temporaires.
Comment devient-on gendarme prévôtal ?
Il faut d’abord être officier de police judiciaire, disposer d’une solide expérience en police judiciaire et d’une connaissance du milieu militaire. Une formation spécifique de deux à trois semaines est ensuite dispensée par la gendarmerie prévôtale avant chaque projection.
Quelle est la différence entre prévôté et police militaire ?
La police militaire traite les questions de discipline interne, qui relèvent en France de la hiérarchie militaire. La prévôté exerce des attributions de police judiciaire : constatations, enquêtes et procès-verbaux transmis à l’autorité judiciaire, notamment au parquet de Paris.
À écouter également
- #275 — Commander une école de la gendarmerie nationale
- #280 — De Saint-Cyr à l’inspection générale de la gendarmerie
- #253 — Les pelotons de surveillance et d’intervention
- #185 — La logistique opérationnelle dans la gendarmerie
Pour aller plus loin sur Défense Zone
- Comment devenir officier dans la gendarmerie nationale
- Le GIGN, unité d’élite de la gendarmerie
- GIGN, RAID, BRI : les unités d’intervention
- Le peloton de gendarmerie de haute montagne
Défense Zone est un média indépendant consacré aux questions de défense et de sécurité. Ce podcast est disponible sur toutes les plateformes audio — Spotify, Deezer, Apple Podcasts — ainsi que sur notre chaîne YouTube. Pour soutenir notre travail, retrouvez notre magazine papier trimestriel et notre espace premium sur defense-zone.com.
