#277 – Préparation mentale des Forces Spéciales (Rediffusion)

Romain est un ancien opérateur des forces spéciales, passé par les parachutistes puis par le 1er RPIMa — onze ans de service. Aujourd’hui préparateur mental et entraîneur de sports de combat, il accompagne au sein de Force Spécial Coaching les candidats aux tests de sélection. Discours interne, abnégation, limites que l’on croit atteindre : il détaille une préparation mentale dont on parle beaucoup et que l’on décrit rarement concrètement.

Ce qu’il faut retenir de cet épisode

  • Sa formule directrice : « c’est l’attitude qui détermine l’aptitude ».
  • Le premier outil de préparation mentale n’est pas la visualisation mais le discours interne : trouver un intérêt à ce que l’on fait, toujours.
  • Un sportif de haut niveau ne fait pas un bon candidat par défaut : il excelle dans une discipline, quand le métier exige d’être complet.
  • Le maître mot du physique comme du mental est l’adaptation — « c’est le terrain qui commande ».
  • La qualité déterminante d’un opérateur est l’abnégation : en phase d’exécution, on met de côté sa personne et ses affinités.
  • Il refuse de faire de la préparation mentale à distance : elle se construit dans le face-à-face et les retours du quotidien.

Onze ans sous l’uniforme, puis une reconversion à tiroirs

Son parcours commence par un contrat de volontaire d’un an, prolongé jusqu’aux cinq ans de l’engagement volontaire — ce qui lui ouvre les projections en mission. Il gravit les échelons au 3e RPIMa, à Carcassonne, jusqu’à devenir chef d’équipe, avant qu’un recrutement transverse ne l’amène aux forces spéciales pour la seconde moitié de sa carrière. Onze années au total, jusqu’en 2019.

La suite illustre bien la réalité d’une reconversion, faite d’essais et de virages. Accompagné par le dispositif de reconversion des armées, il envisage d’abord de reprendre son métier d’origine — la restauration — passe les diplômes correspondants, monte une structure, s’associe… puis constate qu’il a « laissé cette profession de côté depuis trop longtemps ».

Il bascule alors vers le sport : une carrière de combattant amateur puis semi-professionnel, une formation de coach interrompue par le Covid, et finalement l’expatriation. Il vit aujourd’hui en République dominicaine, où il dirige une académie de sports de combat et entraîne des athlètes professionnels engagés dans des ligues américaines.

Force Spécial Coaching : transmettre ce qu’on aurait aimé recevoir

L’association naît d’un constat partagé entre anciens : ils disposent d’un bagage technique rare, et rien n’est prévu pour le transmettre aux candidats. Le projet mûrit avec plusieurs anciens opérateurs, avant de prendre forme autour d’un préparateur physique déjà reconnu, notamment auprès d’unités d’intervention.

Force Spécial Coaching est aujourd’hui une association sportive qui met en relation des préparateurs physiques issus d’unités d’élite. Elle a publié un ouvrage collectif sur les forces spéciales — plus de dix mille exemplaires vendus — dont les bénéfices financent des formations et viennent en aide aux familles de militaires décédés ou blessés.

La motivation qu’il donne est simple : « nous aussi, à cette époque, on aurait bien aimé bénéficier de ces connaissances d’anciens opérateurs. »

« L’attitude détermine l’aptitude »

C’est ce qu’il répète à ses candidats, et cela résume sa méthode. Ce qui départage n’est pas d’abord le potentiel physique mais « la rigueur, l’assiduité, le professionnalisme et le sérieux que tu vas mettre dans ta préparation ».

Il compare volontiers l’exercice à la création d’entreprise : tout se prépare méthodiquement, en jalonnant le parcours d’objectifs intermédiaires, « comme si je montais les marches d’un escalier ». La progression suit d’ailleurs des étapes précises : mise en condition, introduction, préparation générale, puis préparation physique spécifique.

Il tient surtout à corriger un malentendu répandu chez les jeunes candidats : être accompagné ne garantit rien. « C’est du 50-50. Il faut que le candidat mette du sérieux dans sa préparation. » Et il rappelle la nature de l’épreuve : « il ne faut pas oublier que c’est un concours. Ce n’est pas parce qu’il y a 80 demandes que les 80 vont être pris. » Le rôle du coach s’arrête à une chose — « les mettre dans les meilleures conditions et qu’ils arrivent à armes égales ». Ensuite, « la sélection naturelle fait son œuvre ».

Pourquoi un sportif de haut niveau n’est pas le meilleur candidat

C’est un point qui revient dans presque tous nos entretiens avec des militaires, et il l’explique mieux que quiconque.

Le sportif de haut niveau est très compétent, mais « figé sur une discipline en particulier ». Il a poussé au maximum les filières énergétiques dont il a besoin pour performer — et négligé les autres. Or les métiers opérationnels exigent quelqu’un « le plus complet possible ».

D’où le travail qu’il conduit : rééquilibrer la balance. Chaque athlète arrive avec des qualités et des lacunes ; l’objectif est une progression homogène, où l’on soit « à la fois performant et résistant, à la fois explosif et endurant ».

Il critique au passage une préparation physique trop scolaire, qui applique des canevas sans les ajuster : « on oublie que chaque candidat est différent ». Le maître mot est donc l’adaptation — aux environnements froids ou chauds, aux conditions climatiques, et à la charge de stress. Ce qui rejoint une formule que l’on entend partout dans le milieu : « c’est le terrain qui commande ».

Reste le volume. Le sport occupe une place considérable dans l’entraînement d’un militaire des forces spéciales, « parce que son corps est son outil de travail » — d’où une sensibilisation très précoce à la manière dont ce corps fonctionne et récupère. Quant aux contraintes professionnelles que lui opposent certains candidats, il les balaie : il y a toujours un créneau d’une ou deux heures à aménager. « Il n’y a pas de fausse excuse. »

Le discours interne, premier outil du mental

On parle beaucoup de préparation mentale sans jamais dire ce qu’elle recouvre. Il commence par le premier outil qu’il emploie : le discours interne.

Le principe tient en une phrase : « il faut toujours trouver un intérêt à ce que tu fais ». Et l’enchaînement qu’il décrit est mécanique : « si tu ne trouves pas d’intérêt à ce que tu fais, tu vas y mettre de la mauvaise volonté. Et la mauvaise volonté va appeler un mauvais esprit. » Une cascade dont il faut couper le premier maillon.

Son exemple est d’une banalité éclairante. Un candidat lui annonce qu’il ne pourra pas courir la semaine suivante : il sera à Paris, « il n’y a pas de terrain pour courir ». Sa réponse : préparer l’itinéraire. Trente minutes à un pourcentage donné de VMA, cela représente une certaine distance ; où aller, par quelles rues, avec combien d’intersections ? Chaque intersection devient un changement de rythme, de trottoir, d’environnement — de quoi mémoriser un parcours et prendre de l’information en courant. « Il faut vraiment se stimuler comme ça. »

La raison de fond mérite d’être retenue : « le problème, c’est que si tu as une question qui dure un certain temps sans réponse, tu es perdu. Et quand tu es perdu, tu ne sais plus pourquoi tu le fais. »

Détail méthodologique intéressant : il refuse de faire de la préparation mentale à distance. Il ne travaille qu’en face-à-face, en accompagnant ses athlètes au quotidien et en glissant les outils dans les séances, pour les faire ressortir lors des retours. Sa justification est fine : annoncer « je vais te préparer mentalement » crée chez le candidat des attentes imaginaires qui « vont l’amener sur une réflexion erronée ». Mieux vaut qu’il prenne conscience des choses par lui-même, progressivement.

Dormir en marchant : 105 kilomètres en trois jours

Pour illustrer ce que le mental permet, il raconte sa marche de fourragère : 105 kilomètres en trois jours, environ trente kilomètres par nuit, en marchant de nuit et en dormant le jour.

Il se souvient d’avoir ri quand on lui avait annoncé qu’il serait assez fatigué pour dormir en marchant. La deuxième nuit, en colonne, il bute sur une pierre, dévale la pente et se réveille sans savoir où il se trouve. Un point topographique avec ses camarades lui apprend qu’il a parcouru près de cinq kilomètres en inconscience totale. « Mon cerveau s’était mis sur off. C’est extraordinaire, ce que le corps est capable de faire. »

Il en tire ce qui ressemble à sa philosophie : « ce qui m’a le plus plu dans cette aventure, c’est de me demander où sont les limites. Les limites sont plus loin que là où tu as décidé de les fixer. » Et cela devient un jeu : une fois qu’on a frôlé puis dépassé une limite, on recommence dans un autre domaine — « tu t’intéresses un peu plus à ce que tu fais, tu y mets de la passion, et forcément ça aboutit sur quelque chose de positif ».

Il rapproche d’ailleurs le phénomène d’une expérience familière : au-delà d’une certaine intensité et d’une certaine durée d’effort, l’esprit devient évasif, on fixe un point, on se laisse aller. « C’est pour ça que beaucoup de gens courent pour s’évader. » La marche prolongée produit le même effet, en plus radical.

Responsabilité et abnégation

Interrogé sur la dimension proprement opérationnelle, il change de registre. « La première responsabilité que je vais avoir, c’est la vie de mes camarades. » On quitte alors la fiche de poste pour une échelle où « la moindre erreur peut être fatale — le doute peut être fatal ».

Les deux qualités qu’il retient d’un bon opérateur sont la capacité d’adaptation et l’abnégation. Il distingue la phase préparatoire, où tout s’étudie et se mesure, et la phase exécutoire, où l’on est « complètement dans l’abnégation » : une mission, un objectif, à atteindre quoi qu’il en coûte — étant entendu que les risques ont été évalués en amont. « Le gros processus de préparation, c’est la clé de la réussite de la mission. »

Le passage le plus réaliste concerne la cohésion, et il démonte au passage l’imagerie hollywoodienne des barbecues fraternels. « On ne peut pas s’entendre avec tout le monde, ce n’est pas possible. Même dans un groupe de dix personnes, j’aurai beaucoup plus d’affinités avec trois ou quatre. »

Ce qui compte est ailleurs : « dans le cadre de la mission, c’est là qu’on fait le switch. Ce n’est pas forcément la personne avec qui j’aurais aimé travailler, mais le job, il faut le faire. » Et il conclut par la définition la plus nette de l’abnégation qu’on puisse entendre : « on n’est pas là pour satisfaire sa petite personne. On nous a demandé un travail, il y a un enjeu derrière. »

Pourquoi une mauvaise préparation coûte à tout le monde

Ayant encadré des stages en fin de carrière, il livre un constat qui justifie toute la démarche de l’association.

Le diagnostic revenait invariablement : des candidats « qui ne savaient pas pourquoi ils étaient là », mal préparés ou sans le niveau. Résultat, les instructeurs perdaient du temps à revenir sur la base physique et le conditionnement, au lieu de se consacrer à la technique, à la tactique et aux procédures.

Il donne un ordre de grandeur : sur une sélection où l’on retient 80 candidats au départ, il peut n’en rester que vingt. « Si on en a pris 80 au démarrage, c’est parce qu’on voulait qu’il y en ait 80. On n’est pas là pour faire du quantitatif, mais dans le qualitatif, on aimerait bien aussi avoir du quantitatif. » Sans compter le coût, rappelle-t-il, puisque la formation d’un militaire est financée par la collectivité.

Il prend soin de situer précisément le rôle de l’association : « on n’est pas là pour remplacer le travail des centres de recrutement, on est là pour les soutenir et les accompagner. » Les anciens restent soumis au devoir de réserve et répondent « selon le besoin d’en connaître », sans traitement de faveur — la sélection restant un concours. L’objectif est d’éviter que les jeunes soient livrés à eux-mêmes et se renseignent auprès de sources peu qualifiées : « on trouve de tout, et quand on trouve de tout, on trouve aussi du n’importe quoi ».

Son conseil : donnez-vous les moyens, et soyez patients

Son conseil final vaut bien au-delà des tests de sélection.

« À partir du moment où vous avez décidé d’entreprendre quelque chose, mettez toutes les choses de votre côté. Et ça prendra le temps que ça prend. » Il pointe une impatience qu’il juge caractéristique de l’époque : l’habitude de tout obtenir immédiatement, quand il fallait autrefois chercher, attendre, rencontrer la bonne personne.

Sa méthode reprend l’image de la marche, décidément centrale chez lui : « quand tu te dis : je veux partir du point A et aller au point Z — comment vais-je faire ? Par où vais-je passer ? Comment étalonner mon itinéraire ? » Regarder le court, le moyen et le long terme, et jalonner.

Reste la passion, qu’il place au-dessus de tout — quitte à la provoquer : « il faut être passionné par ce que tu fais. Et même si tu ne l’es pas, il faut au moins faire semblant de l’être. » Ce qui ramène à son premier outil : trouver un intérêt, un stimulus, quelque chose à quoi accrocher son attention.

Il termine sur ce qui motive sa reconversion : « ça sert à quoi d’apprendre quelque chose si c’est pour ne pas le transmettre derrière ? Sinon, on reste un simple exécutant. »

Questions fréquentes

Qu’est-ce que la préparation mentale ?

C’est un ensemble d’outils destinés à soutenir la motivation et la performance. Le premier d’entre eux, selon notre invité, est le discours interne : trouver systématiquement un intérêt à ce que l’on fait, afin de ne pas s’installer dans la mauvaise volonté et de garder le sens de l’effort.

Comment se préparer aux tests de sélection des forces spéciales ?

En jalonnant la préparation par étapes — mise en condition, préparation générale, puis préparation spécifique — et en visant un profil complet plutôt qu’une spécialisation. La sélection étant un concours, l’enjeu est d’arriver à armes égales, avec une exigence de rigueur et d’assiduité qui incombe pour moitié au candidat.

Faut-il être sportif de haut niveau pour entrer dans les forces spéciales ?

Non, et cela peut même constituer un handicap : le sportif de haut niveau a développé les qualités propres à sa discipline au détriment des autres. Les métiers opérationnels demandent un profil équilibré, à la fois explosif et endurant, performant et résistant, surtout capable de s’adapter.

Qu’est-ce que Force Spécial Coaching ?

Une association sportive réunissant des préparateurs physiques issus d’unités d’élite, qui accompagne les candidats aux sélections militaires. Elle se positionne en soutien des centres de recrutement des armées, et non en substitut.

À écouter également

Pour aller plus loin sur Défense Zone


Défense Zone est un média indépendant consacré aux questions de défense et de sécurité. Ce podcast est disponible sur toutes les plateformes audio — Spotify, Deezer, Apple Podcasts — ainsi que sur notre chaîne YouTube. Pour soutenir notre travail, retrouvez notre magazine papier trimestriel et notre espace premium sur defense-zone.com.