#214 – L’avenir des forces spéciales et Sofins 2025 (avec Benoit de Saint-Sernin)

Benoît de Saint-Sernin préside le Cercle de l’Arbalète et organise le SOFINS, le salon professionnel des forces spéciales, sur le camp de Souge. Cette année, l’État français a invité 72 pays — et il en attend une soixantaine. Il revient dans le podcast pour parler de ce que la haute intensité change pour les unités spéciales, de la nouveauté 2025 — un second salon dédié à l’armée de Terre —, et d’une conviction qui va à rebours du sens commun : demain, l’enjeu ne sera pas de brouiller les drones, mais de les leurrer.

Ce qu’il faut retenir de cet épisode

  • Les forces spéciales françaises représentent environ 4 000 personnes, toutes armées confondues — quand l’armée de Terre en compte 120 000.
  • Selon une étude européenne qu’il cite, 80 % des équipements des armées européennes sont achetés hors d’Europe.
  • Sa thèse sur les drones : « l’idée, ce n’est pas de brouiller le drone, c’est de le leurrer ».
  • Nouveauté 2025 : Combat Terre, un salon greffé sur les infrastructures du SOFINS, où le chef d’état-major de l’armée de Terre réunit ses généraux.
  • Le Cercle ne communique jamais sur les montants de contrats signés — « c’est pas du tout notre esprit ».
  • La grande difficulté du financement : les fonds savent investir 5 millions, pas 50 000 euros.

Pourquoi le SOFINS attire autant d’étrangers

Le salon s’est élargi au-delà des forces spéciales stricto sensu : il accueille aussi les unités spéciales — GIGN, RAID, BRI. Et l’État français y invite des délégations étrangères : 72 pays cette année, avec « quasiment pas de réponse négative ».

Son explication tient en trois points.

Le contexte. La guerre en Ukraine inquiète, particulièrement en Europe centrale.

Le volume. Chaque pays possède une composante de forces spéciales, et ce sont les unités les plus simples à équiper — de petits effectifs, donc des budgets atteignables. Il donne l’ordre de grandeur français : environ 4 000 personnes pour les forces spéciales terre et mer, contre 120 000 pour l’armée de Terre. « Visiblement, c’est à peu près le même schéma dans les autres pays. »

Le format. Le SOFINS n’est pas ouvert au public. « Il n’y a pas ce qu’on appelle dans les salons papa, maman et la poussette. » Uniquement des gens qui ont une raison professionnelle d’être là — ce qui garantit un vrai temps de travail.

Il ajoute que les forces étrangères veulent souvent le même matériel que les Français — et il précise bien qu’il parle de l’expertise des industriels, pas seulement de celle des unités.

Haute intensité : les forces spéciales ont-elles encore une place ?

C’est la question que beaucoup se posent depuis que la doctrine s’est réorientée vers l’engagement majeur. Sa réponse est sans ambiguïté.

« Je ne pense pas que l’état-major français puisse se priver de l’outil forces spéciales dans un conflit de haute intensité. C’est juste pas possible. Maintenant, ça va probablement prendre une autre forme. »

Son raisonnement part de la définition : la haute intensité, c’est un affrontement entre adversaires à peu près aussi forts. Les forces spéciales françaises se retrouveraient donc face à des unités disposant elles aussi d’aviation de chasse, de satellites, de drones, de jumelles de vision nocturne.

Conséquence : l’opération devient plus difficile à monter et plus dangereuse qu’à l’époque des engagements asymétriques, « où on était clairement mieux équipés que ceux que nous allions traiter ». Le mode opératoire change, pas la pertinence de l’outil.

Il ajoute qu’entre l’Ukraine et la Russie, « il y a des opérations spéciales dont le grand public n’a probablement pas connaissance ».

80 % des équipements européens achetés hors d’Europe

C’est le chiffre qui structure sa réflexion industrielle, et il le formule crûment : si 80 % des équipements des armées européennes sont achetés à l’extérieur, alors 80 % de l’impôt consacré à la défense en Europe part à l’étranger.

Il en tire une conséquence directe : chaque point de PIB supplémentaire réclamé aux Européens pour leur défense se traduit, en grande partie, par des achats américains.

D’où le travail que mène le Cercle : faire en sorte que les équipementiers européens deviennent la source d’approvisionnement des forces spéciales européennes. La France y a un avantage — c’est l’un des rares pays d’Europe à disposer d’une BITD puissante sur les trois milieux, terrestre, aérien et naval.

Le signe le plus visible de ce mouvement, cette année : Naval Group expose au SOFINS pour la première fois. Un industriel de porte-avions et de sous-marins qui vient voir si son savoir-faire peut servir des unités de quelques milliers d’hommes — « ça me fait très plaisir que Naval Group sorte un peu des gros équipements et vienne vers les petits ».

Leurrer plutôt que brouiller

C’est l’idée la plus intéressante de l’épisode, et elle mérite d’être développée.

Le point de départ est le constat ukrainien : le drone modifie l’art de la guerre parce qu’à tout moment vous pouvez être vu. La maîtrise de l’espace aérien en devient plus décisive encore. Et pour des unités dont le métier repose sur l’infiltration, c’est un problème existentiel : de jour comme de nuit, un drone ou un satellite peut vous détecter.

Sa conclusion prend l’inverse de l’intuition courante :

« L’idée, ce n’est pas de brouiller le drone, parce qu’il va être de plus en plus résistant. C’est de lui faire croire que vous êtes ici alors que vous n’y êtes pas. Il y aura probablement des drones dont le job sera de leurrer les autres drones. »

Avec, très logiquement, un rôle central de l’intelligence artificielle dans ce jeu du chat et de la souris — et une difficulté supplémentaire en conflit symétrique, où les drones adverses sont aussi bons que les vôtres.

Fred évoque les leurres physiques — chars gonflables vus en salon, faux canons en bois utilisés en Ukraine. Il balaie : « c’est du leurrage de très courte durée ». Il suffira d’équiper un drone d’un petit émetteur : si l’onde ne rebondit pas comme sur du métal, la supercherie est éventée. Le vrai sujet est électronique et algorithmique.

Et il ajoute la difficulté propre à l’humain : « je suis chaud, donc je représente une boule de chaleur, donc ça se voit la nuit ». Le sujet fondamental des opérations spéciales de demain, dit-il, « ce n’est pas forcément l’armement, c’est le leurrage ».

Quinze robots dans une rue

Le prolongement logique concerne les robots terrestres, et son exemple est frappant.

Imaginez quinze véhicules entièrement dronisés qui entrent dans un village, équipés de capteurs et de systèmes de tir. « Ce capteur-là ne devrait pas me rater. Il n’aura pas la faiblesse que peut avoir un être humain de rater son tir. » Comment lutte-t-on contre cela ? C’est précisément, selon lui, le travail des forces spéciales de demain : concevoir une opération face à des équipements qu’elles n’ont jamais rencontrés.

Fred lui oppose le paradoxe ukrainien : une guerre saturée d’électronique, mais qui reste une guerre de tranchées et d’hommes. Quelle place pour l’humain ?

Sa réponse est mesurée. Une guerre exclusivement de drone à drone, « pour l’instant, on n’y est pas ». Comme le répète l’armée de Terre, ça se termine au sol et face à face. Ce que le drone change, c’est le moment de l’engagement humain : on envoie d’abord des appareils vérifier que le sol n’est pas piégé et qu’il n’y a pas de tireur aux fenêtres ; ensuite seulement les hommes entrent.

Il note au passage ce que l’Ukraine a démontré : la tranchée ne protège plus. « Le drone vous voit très bien, et vous devenez prisonnier de votre tranchée. »

Combat Terre, la nouveauté 2025

L’origine du projet est d’une simplicité désarmante. Le SOFINS est monté en pleine forêt, sur le camp de Souge, et au bout de trois jours toutes les infrastructures sont encore neuves. « Ça pouvait vivre un ou deux jours de plus. »

Il est donc allé proposer au chef d’état-major de l’armée de Terre de les réutiliser pour un séminaire dédié — d’où Combat Terre, organisé dans la foulée. Le partenaire n’est plus le COS mais le commandement du combat futur, l’entité qui travaille sur l’avenir de la doctrine et des équipements.

Le dispositif est astucieux : entre 1 200 et 1 500 militaires de l’armée de Terre viennent ratisser le salon ; et en parallèle, les 46 généraux relevant directement du chef d’état-major tiennent un séminaire de travail avec lui — descendant entre deux séances sur un salon où leurs colonels et états-majors sont déjà présents depuis trois jours.

Le clou est la conférence d’ouverture, consacrée au champ de bataille entre 2027 et 2040 — la manière dont l’armée de Terre envisage la suite en s’appuyant sur le retour d’expérience ukrainien, y compris sur les champs immatériels comme la guerre de l’information.

Pour un industriel, l’intérêt est évident : savoir si ce qu’il prépare répondra au besoin de 2030. Son exemple, présenté comme une pure hypothèse : et si l’armée annonçait ne plus vouloir de chauffeur à bord de ses véhicules à l’horizon 2032 ? « Je pense que c’est important pour les motoristes d’entendre ces choses-là. »

L’idée lui est venue au CES de Las Vegas, où il a vu un ingénieur conduire, depuis un cockpit installé sur un stand, une voiture garée à trois cents mètres sur un parking. « Là-bas, la voiture saute sur une mine : le gars ne risque rien. »

Il insiste enfin sur le positionnement : Combat Terre n’est pas un salon d’exportation d’armement — contrairement au SOFINS, où les délégations étrangères sont invitées par l’État. « Je ne suis concurrent de personne. C’est l’armée de Terre pour elle-même, avec la BITD, qui va discuter. »

Consommable et non consommable

C’est la clé de lecture qu’il propose pour comprendre son métier.

Un sous-marin est du non consommable : un produit conçu pour durer des décennies, qui relève des grands programmes. Le reste — munitions, mais aussi armement individuel, jumelles de vision nocturne, casques, gilets pare-balles, treillis — est du consommable.

Et sur le consommable, engager un programme de trente ans devient absurde : « si l’armement laser arrive, dans trois ans je n’ai plus besoin de ce que j’avais programmé pour trente ».

D’où la logique du Cercle : aller chercher des choses qui existent — parfois en détournant leur usage —, souvent dans des salons civils comme le CES, et les amener à des unités capables de les employer rapidement. « Ce n’est pas des programmes de trente ans, ce n’est pas du tout l’esprit. »

Il rappelle enfin le rôle traditionnel des forces spéciales comme éclaireur capacitaire — et file la métaphore : « souvent, le théâtre est ouvert par les forces spéciales, puis arrive l’armée de Terre. Là, le théâtre économique est ouvert par le SOFINS, puis arrive Combat Terre. »

Le problème du ticket à 50 000 euros

Le Cercle vient d’acter la création d’un collège composé exclusivement de sociétés d’investissement — une quarantaine de fonds seront présents, prêts à financer la défense. Un plafond psychologique a sauté, dit-il, tout en notant que la réticence reste graduée : un treillis passe, un gilet pare-balles passe, une munition beaucoup moins.

Mais il identifie un obstacle que peu de gens formulent aussi clairement :

« Ce n’est pas un problème d’argent. Descendre en dessous de 5 millions, c’est déjà très compliqué. Descendre à 100 000 ou 50 000 euros, ils n’y arrivent pas. »

D’où un partenariat avec un réseau de business angels capable de couvrir ce premier segment avant l’arrivée d’un fonds plus important.

Il illustre le potentiel par des succès qu’il revendique : Preligens — repérée par son adjoint lors de la veille du Cercle alors qu’elle s’appelait encore Earthcube, et depuis rachetée par Safran —, ou l’entreprise toulousaine Delair. Et il cite un cas dont il est particulièrement fier : une innovation médicale trouvée au CES, devenue la mallette médicale des forces spéciales en opération. « C’est exactement le cœur du métier du Cercle. »

Le mécanisme qu’il espère enclencher est limpide : un investisseur finance immédiatement un équipement pour les quelques centaines d’hommes des forces spéciales, en sachant que l’armée de Terre pourrait en équiper des dizaines de milliers ensuite.

Un salon sous surveillance

Ancien de l’intelligence économique — il a créé une école européenne dédiée —, il détaille sans langue de bois le dispositif de contre-ingérence.

Le filtrage amont. La totalité des matériels que les exposants souhaitent présenter est soumise en amont à l’état-major des armées, qui décide de ce qui peut être montré — et à qui. « À chaque salon, il y a des interdictions. Parfois l’interdiction n’est que partielle : certains pays peuvent voir, mais pas d’autres. »

Pas de catalogue. C’est un choix assumé. Réunir dans une brochure l’ensemble des équipementiers français des forces spéciales serait « une hérésie ». On trouve ces catalogues sur les grands salons d’exportation, pas ici.

Le personnel. Les équipes du salon sont issues de la formation qu’il a créée et ont donc cette culture du renseignement. En cas de comportement anormal, la DRSD, très présente sur place, prend le relais. Il raconte le cas d’une visiteuse qui filmait de manière répétée — « une fois, OK ; deux fois, trois fois… » — approchée par les services.

Sur les identités sous couverture, il est réaliste : « évidemment qu’il y a des gens qui travaillent sous identité fictive. Mais là, c’est le rôle des services, pas le mien. »

Ce qu’il refuse de communiquer

Un point de déontologie qui mérite d’être relevé, tant il est rare dans le secteur : il refuse catégoriquement d’annoncer des montants de contrats signés pendant le salon.

« Mon meilleur communiqué de presse, c’est que les forces spéciales disent : on a trouvé des innovations qu’on n’avait jamais vues, merci le Cercle. Tout le reste, c’est du bruit. »

Sa mission telle qu’il la définit : « présenter le fiancé à la fiancée ». Détecter des innovations utiles, les amener devant les forces — et considérer qu’il a échoué s’il apporte des choses qui ne les intéressent pas. Ce qui se passe ensuite ne le regarde plus.

Côté nouveautés annoncées : l’intelligence artificielle et le travail sur la donnée, des équipements sous-marins jamais présentés, un renforcement de la dimension parachutiste avec deux avions, davantage de lignes de tir — et une démonstration spectaculaire : un essaim pouvant aller jusqu’à 80 drones venant larguer du ravitaillement, rations, batteries et munitions, à des combattants dissimulés en forêt.

Enfin, son conseil aux industriels hésitants porte sur le nouveau venu. À Combat Terre, un exposant peut désigner les dix composantes de l’armée de Terre qu’il souhaite rencontrer — brigade parachutiste, génie, artillerie… — et l’information est transmise à chacune. « Vous vous mettez dans la peau d’un colonel de la brigade para : il a une liste de trente boîtes qui veulent le voir, il ventile avec ses hommes, et ils les voient toutes dans la journée. »

Questions fréquentes

Qu’est-ce que le SOFINS ?

Le Special Operations Forces Innovation Network Seminar est un salon professionnel d’innovation destiné aux forces spéciales, organisé par le Cercle de l’Arbalète sur le camp de Souge, en Gironde. Il est fermé au public et accueille des délégations étrangères invitées par l’État français. Sa vocation n’est pas commerciale au sens classique : il s’agit de mettre en relation des innovations avec les unités susceptibles de les employer rapidement.

Les forces spéciales ont-elles une place en haute intensité ?

Oui, selon l’invité, mais sous une autre forme. Face à un adversaire disposant des mêmes capacités — aviation, satellites, drones, optiques nocturnes —, les opérations deviennent plus difficiles à monter et plus dangereuses qu’en contexte asymétrique. L’outil reste toutefois indispensable : un conflit majeur comporte toujours des opérations spéciales périphériques, souvent invisibles du grand public.

Pourquoi leurrer un drone plutôt que le brouiller ?

Parce que les drones deviennent de plus en plus résistants au brouillage — notamment avec les liaisons filaires — et parce qu’en conflit symétrique, l’adversaire dispose des mêmes contre-mesures. Le leurrage consiste à faire croire au capteur adverse que vous êtes ailleurs, ce qui suppose des émissions calibrées et, à terme, des drones dédiés à tromper d’autres drones. L’intelligence artificielle y jouera un rôle central, des deux côtés.

Quelle différence entre équipement consommable et non consommable ?

Le non consommable désigne les grands systèmes conçus pour durer des décennies — sous-marins, porte-avions, blindés lourds — qui relèvent de programmes longs. Le consommable couvre tout ce qui se renouvelle vite : munitions, armement individuel, optiques, protections, effets. Sur ce second segment, un programme de trente ans n’a plus de sens, car une rupture technologique peut le rendre caduc en quelques années.

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