#215 – Trois ans de guerre en Ukraine (avec Xavier Tytelman)

Xavier Tytelman revient d’Ukraine — encore. Il y passe désormais l’essentiel de son temps, et s’était déjà rendu quatre fois à Pokrovsk en six mois. Enregistré le 25 février 2025, au troisième anniversaire de l’invasion et juste après les premières annonces de la nouvelle administration américaine, cet épisode fait le point sur ce qu’il constate sur le terrain : des militaires ukrainiens plus sereins qu’ils ne l’ont été depuis l’été 2023, une économie russe au bord de la rupture — et la crainte qu’une victoire politique soit accordée à Moscou sans victoire militaire.

Épisode enregistré le 25 février 2025. Les constats, chiffres et jugements rapportés ici sont ceux de l’invité, à cette date, et n’engagent que lui.

Ce qu’il faut retenir de cet épisode

  • À Pokrovsk, la ville « qui devait tomber il y a six mois », le front sud ne bouge plus depuis la mi-janvier.
  • Le réseau électrique ukrainien a été touché à plus de 80 % — et l’hiver s’est pourtant mieux passé que prévu.
  • Sur les drones, l’Ukraine fait mieux et beaucoup moins cher : un gros drone de bombardement à fibre optique vaut « 20 000 dollars — le prix d’une munition téléopérée française ».
  • Le reproche aux États-Unis, chiffres à l’appui : 8 400 chars de rang 1 en parc, dont 3 000 en réserve — 31 livrés.
  • Économie russe : inflation supérieure à 10 % plusieurs années de suite, taux directeur à 21 %, plus de 60 % des liquidités du fonds souverain consommées.
  • Sa thèse centrale : « tant que l’impérialisme russe existera, la guerre ne s’arrêtera pas ».

Un pays qu’on regarde mal

Fred ouvre sur un décalage que tous ceux qui s’y rendent constatent : l’image d’un pays entièrement ravagé ne correspond pas à ce qu’on voit en arrivant à Kiev.

Xavier Tytelman fait le parallèle avec la Pologne des années 1990 — « un pays qu’on regardait comme des arriérés » et qui concentre aujourd’hui la croissance européenne. Il décrit une société dynamique, « beaucoup moins dépressive que la France », qui suscite des projections d’avenir.

Concrètement : des villes de l’Ouest comme Lviv comptent plus d’habitants qu’avant-guerre, plus de restaurants, plus de vie. Des industriels partis sont revenus, portés par une industrie de défense qui recrute massivement. Et à Kiev, hors alertes nocturnes, tout est ouvert — aussi parce que beaucoup de militaires y viennent se reposer quelques jours.

Fred y ajoute sa propre observation : boire un cocktail dans un bar de Zaporijjia à trente kilomètres des lignes russes reste une expérience étrange.

Le front : sereins, mais sans les moyens de reconquérir

C’est le constat le plus contre-intuitif de l’épisode.

« Ça fait très longtemps que je n’ai pas vu les Ukrainiens aussi sereins. » Son exemple est Pokrovsk, où il s’est rendu quatre fois — en août, octobre, décembre et février. La ville « devait tomber il y a plus de six mois ».

Ce que lui disent les unités sur place : une maîtrise locale du ciel de l’ordre de 90 %, la capacité de voir se préparer un assaut, les obus et munitions en quantité, et surtout du matériel enfin livré — il cite les canons CAESAR français et les AMX-10 RC, ainsi que l’engagement de la 155e brigade. Depuis la mi-janvier, dit-il, le front sud de Pokrovsk ne bouge plus.

Mais le discours qui accompagne cette sérénité est sans illusion :

« On ne nous donne pas les moyens de reconquérir notre territoire. Donc notre seule tâche, c’est de faire souffrir les Russes et de réduire leur avance. »

Côté civil, le tableau est également meilleur qu’annoncé. Les craintes de l’automne portaient sur le système électrique, touché à plus de 80 %. Il a été réparé, reconstruit, mieux protégé — et une nouvelle méthode empêche les frappes d’atteindre certaines installations. Il ajoute un chiffre : environ un tiers des drones Shahed — ces munitions rôdeuses à bas coût — sont désormais neutralisés par la guerre électronique, ce qui économise les intercepteurs.

La question de la corruption, sans complaisance ni caricature

Fred pose frontalement la question des détournements, sur laquelle « on a lu un peu tout et un peu n’importe quoi ».

Sur le matériel lourd, il est catégorique : aucun doute qu’il arrive en première ligne. Les Ukrainiens savent exactement combien de CAESAR ils ont et où ils se trouvent à chaque instant. Et il ajoute un argument systémique : « s’ils étaient aussi corrompus qu’on le dit, le pays se serait effondré dès le début ».

Il rappelle aussi que la Russie est moins bien classée que l’Ukraine dans les indices internationaux de corruption, et que l’Ukraine progresse rapidement quand la Russie recule.

Il ne nie pas pour autant les faits : revente d’équipements entre militaires, certificats d’inaptitude achetés à des médecins véreux, commandants monnayant des permissions pour des hommes qui n’ont pas quitté le Donbass depuis un an. Il note un effet pervers de la transparence ukrainienne — la publication systématique des cas identifiés alimente la propagande adverse.

Son argument le plus solide est économique. Un drone kamikaze coûte quelques centaines d’euros ; un drone d’observation dont l’équivalent occidental vaudrait un million est produit là-bas pour quelques dizaines de milliers d’euros. « S’il y avait vraiment du blanchiment et de l’inflation des prix, ils n’arriveraient pas à faire des drones de cette qualité pour cinquante fois moins cher. »

Il fait enfin son autocritique : parti avec l’image d’une Ukraine corrompue, il a tenu à apporter physiquement le matériel à l’utilisateur final. Avec le recul, dit-il, envoyer l’argent pour acheter sur place aurait souvent coûté moins cher et été plus simple.

Une victoire politique sans victoire militaire

C’est le passage le plus politique de l’épisode, et il faut le lire comme une prise de position datée de février 2025.

Son point de départ : le discours initial de la nouvelle administration américaine — « la paix par la force », intransigeance envers qui refuserait le cessez-le-feu — jouait plutôt en faveur de Kiev. Le basculement observé depuis l’ouverture de négociations avec Moscou l’inquiète.

Sur la légitimité contestée du président ukrainien, il oppose des faits : il a été élu ; la loi ukrainienne interdit les élections sous loi martiale ; et matériellement, organiser un scrutin fiable est impossible quand plus de 10 % de la population ne peut pas voter et que les rassemblements sont ciblés. Quant au soutien populaire, il cite des sondages donnant environ 57 % d’opinions favorables, en hausse — très loin des 4 % avancés publiquement.

Son inquiétude de fond tient en une formule :

« La Russie n’a obtenu aucune victoire militaire ni territoriale — elle n’a toujours pas pris le Donbass. Et malgré ces échecs, on a l’impression qu’on va lui donner une victoire politique. »

Ce qui pose selon lui trois questions restées sans réponse : qui reconstruira l’Ukraine, si la Russie l’a détruite ? Comment garantir un non-retour de la guerre ? Et comment empêcher le réarmement russe si l’on lève les sanctions ? Il rappelle à ce titre que des responsables russes de premier plan ont désigné publiquement les pays baltes et la Moldavie comme cibles suivantes. « Donner une victoire politique qui permet un retour de la guerre dans quelques années, c’est une erreur stratégique monumentale. »

Les sanctions marchent-elles ?

Sa réponse commence par écarter un sophisme : le fait que les sanctions ne soient pas efficaces à 100 % ne signifie pas qu’elles n’ont pas d’effet.

Un missile russe compte des dizaines de composants étrangers — européens, suisses, taïwanais. Les obtenir par voies détournées reste possible, mais coûte trois à quatre fois plus cher : d’où à la fois une pénurie en quantité et un renchérissement.

Ses exemples concrets sont parlants : faute de roulements, les Russes ne parviennent plus à produire de nouvelles tourelles de chars et doivent récupérer les anciennes ; un programme d’avion radar n’a pu aboutir faute de systèmes de refroidissement importés. Et il pointe ce que la France a cessé de vendre : les optiques de chars et d’hélicoptères de combat, ainsi que des pods de désignation. « Heureusement qu’on a mis des sanctions. »

Sur l’économie russe, il aligne les indicateurs : inflation supérieure à 10 % plusieurs années de suite — « nous, en France, on trouvait 3 ou 4 % désastreux » —, taux directeur de la banque centrale à 21 %, et plus de 60 % des liquidités du fonds souverain déjà consommées, l’essentiel du reste étant en yuan et en or.

Son regret est celui du calendrier : les sanctions ne seraient devenues réellement mordantes qu’à partir de novembre, notamment sur les livraisons énergétiques vers l’Inde et la Chine. Appliquées plus tôt et plus franchement, elles auraient eu, selon lui, un effet militaire direct.

Chine et Inde : les vrais gagnants

Son analyse ici est loin du manichéisme habituel.

La Chine ne choisit pas de camp : elle vend. Et à tout le monde. Il pose même une affirmation qui surprendra : c’est grâce aux composants chinois que l’Ukraine produit des milliers de drones kamikazes par jour et qu’elle tient. Des drones civils chinois arrivent par milliers chaque semaine — et le même fournisseur alimente la Russie. Il précise toutefois que Pékin s’en est tenu au matériel dual, sans livrer d’équipements militaires à la Russie.

La Chine a par ailleurs profité de la situation pour obtenir ce qu’elle n’obtenait pas auparavant : un transfert de technologie sur les moteurs d’avions de chasse, dernier domaine où elle dépendait encore de la Russie. « La Russie est quasiment devenue un vassal de la Chine. »

L’Inde, elle, arbitre en sa faveur. Elle achète le pétrole russe décoté et le revend au prix du marché — un transfert de richesse considérable, dont c’est elle qui bénéficie le plus. Et, détail moins connu, elle produit des munitions qui finissent en Ukraine.

Elle n’est pas seule : il cite le Pakistan, l’Égypte, la Serbie, la Bulgarie, l’Azerbaïdjan — des pays historiquement proches de Moscou qui produisent aujourd’hui de l’armement au profit de Kiev.

L’Ukraine, laboratoire ? Pas dans le sens qu’on croit

Fred pose l’hypothèse fréquemment entendue : l’Ukraine servirait de banc d’essai à l’industrie occidentale.

Réponse nuancée. Sur les drones, l’idée est même inversée : « le pays qui est à la pointe, c’est clairement l’Ukraine. Ils sont meilleurs que nous. » Résistance au brouillage, qualité des optiques, coûts sans commune mesure. Son exemple : un gros drone de bombardement de trois mètres d’envergure, capable d’emporter 40 kg à plusieurs dizaines de kilomètres, piloté par fibre optique pour être insensible au brouillage — vendu 20 000 dollars, « le prix d’une munition téléopérée française ».

Sur les autres domaines, le retour d’expérience est réel et utile — il cite le CAESAR et les missiles de croisière qui franchissent les défenses aériennes russes. Mais avec une réserve importante : les Occidentaux ne fournissent pas leurs équipements les plus modernes, par crainte d’une capture et d’une rétro-ingénierie. Les véhicules livrés le sont parfois sans leur tourelle ni leur armement principal.

« On ne les aide pas réellement, mais on teste du matériel peu sensible technologiquement. » Et il regrette de ne pas voir sur le terrain les équipements de dernière génération — ce qui permettrait de savoir s’ils sont pertinents avant d’y être confrontés ailleurs.

Il démonte enfin l’idée d’un intérêt occidental à faire durer la guerre. Certains industriels produisent davantage, mais d’autres ont perdu des contrats — notamment de démantèlement, opération coûteuse. Une partie du matériel cédé à l’Ukraine devait être détruite : missiles en fin de vie, munitions arrivant à mi-parcours et dont la rénovation coûterait la moitié d’un exemplaire neuf. « Personne en Europe n’entretient la guerre. »

Les occasions manquées

Son reproche principal vise Washington, et il le chiffre.

Les États-Unis disposent d’environ 8 400 chars de rang 1, dont 3 000 en réserve. Ils en ont livré 31. Des centaines d’avions de chasse sortent chaque année du parc, remplacés par des appareils de nouvelle génération. Aucun n’a été cédé.

Son raisonnement : seul le pays disposant de cette masse pouvait faire la différence. Un geste d’ampleur — de l’ordre du millier de chars — aurait signifié à Moscou l’impossibilité définitive d’une victoire militaire, et aurait donc raccourci la guerre.

La fenêtre la plus nette reste, selon lui, la fin 2022 : les Ukrainiens libèrent 20 000 km², reprennent Kherson et la région de Kharkiv — « sans aucun char, sans équipement de mêlée, sans missile longue portée, sans aucun avion de chasse », avec un appui d’artillerie très réduit. Ils s’arrêtent faute de maintenance, au moment précis où les défenses russes n’existaient plus. C’est alors que Moscou décrète la mobilisation. « Si à l’époque on les avait aidés comme on l’a fait par la suite, on aurait eu la paix. » En cause, dit-il : le respect de lignes rouges qui ont de toute façon été franchies ensuite.

Russophone ne veut pas dire russe

Sur la question identitaire, il aligne des données plutôt que des impressions.

L’usage du russe recule de l’ordre de 20 points depuis 2014, y compris dans les zones les plus russophones — abandon volontaire. Un sondage de décembre ne donnait plus que 3 % de la population souhaitant faire du russe une seconde langue officielle.

Il remonte plus loin : lors du référendum d’indépendance, plus de 90 % de la population a voté pour l’Ukraine indépendante — y compris, majoritairement, en Crimée et à Sébastopol. En 2013, les partis prorusses de rattachement recueillaient 3 % des voix dans le Donbass. Et après 2014, plus d’un million et demi d’Ukrainiens ont fui l’occupation en perdant tout — maison, emploi, jusqu’à la possibilité de se rendre sur la tombe de leurs parents.

Sa comparaison est efficace : « les Suisses parlent français pour une partie d’entre eux, ça ne veut pas dire qu’ils ont envie d’être annexés ».

Et son observation de terrain va dans le même sens, à rebours de l’intuition : c’est dans l’Est russophone et près du front que les civils — serveurs, pompistes, vigiles — lui demandent le plus d’aide. Les rares fois où il a entendu « il y en a marre de se battre », c’était loin des combats, dans l’Ouest.

Que peut-il se passer ?

Son pronostic pour 2025 est net : aucune des deux armées ne s’effondrera militairement.

Même un retrait américain ne provoquerait pas l’effondrement ukrainien. Il rappelle le précédent : entre novembre 2023 et le printemps 2024, l’Ukraine n’a quasiment rien reçu des États-Unis pendant six mois, a peu reculé, et l’offensive russe sur Kharkiv a échoué. Or la situation serait aujourd’hui plus favorable : production nationale bien supérieure, aide européenne renforcée, montée en puissance industrielle enfin réelle, et de nouveaux soutiens — il cite l’Irak, le Qatar, la Jordanie, la Corée du Sud. Tandis qu’en face, Moscou ne peut plus compter sur les millions d’obus reçus de Corée du Nord.

D’où sa conclusion, qui est aussi son inquiétude : si quelque chose doit céder, c’est l’économie russe. Et lever les sanctions à ce moment précis reviendrait à priver l’Occident du seul levier susceptible d’arrêter les assauts.

« Tant que l’impérialisme russe existera, la guerre ne s’arrêtera pas. La seule question, c’est : quand la Russie subira-t-elle la défaite qui mettra fin à cet impérialisme ? »

Questions fréquentes

Pourquoi n’y a-t-il pas d’élections en Ukraine ?

Pour deux raisons distinctes. Juridiquement, la loi ukrainienne interdit la tenue d’élections sous loi martiale et prévoit le maintien en fonction du président élu, en accord avec le Parlement. Matériellement, un scrutin fiable est impossible : une part importante de la population se trouve en zone occupée, déplacée ou à l’étranger, et les rassemblements sont des cibles.

Les sanctions contre la Russie sont-elles efficaces ?

Selon l’invité, oui, mais partiellement et tardivement. Elles n’empêchent pas la Russie de produire : elles renchérissent ses approvisionnements d’un facteur trois à quatre et créent des pénuries ciblées — roulements, composants électroniques, systèmes de refroidissement — qui bloquent certains programmes. Leur effet macroéconomique est en revanche massif : forte inflation durable, taux directeur très élevé, épuisement du fonds souverain.

L’Occident teste-t-il ses armes en Ukraine ?

Partiellement, et pas comme on l’imagine. Les équipements livrés sont volontairement peu sensibles technologiquement, par crainte de capture et de rétro-ingénierie — d’où des véhicules cédés sans leur armement principal. Les matériels de dernière génération, eux, ne sont pas engagés. Sur les drones en revanche, l’Ukraine est en avance sur les producteurs occidentaux, pour des coûts sans commune mesure.

Les Ukrainiens russophones veulent-ils rejoindre la Russie ?

Les données citées dans l’épisode disent l’inverse : recul volontaire de l’usage du russe d’environ 20 points depuis 2014, 3 % seulement de la population souhaitant en faire une seconde langue officielle, score très faible des partis prorusses dans le Donbass avant 2014, et plus d’un million et demi de personnes ayant fui l’occupation en y perdant tout.

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