Le renseignement en sources ouvertes est-il devenu une affaire de foule plutôt que de services ? Le 6 février 2023, Défense Zone recevait Xavier Tytelman, ancien de l’aviation navale devenu consultant en aéronautique et défense, qui anime une chaîne consacrée à ces sujets et écrit dans la presse spécialisée. Il rentrait alors d’un déplacement en Ukraine, mené dans le cadre d’une opération de logistique humanitaire financée par sa communauté en ligne. L’entretien porte sur deux choses : la manière dont des milliers d’amateurs produisent de l’analyse militaire à partir de matériaux publics, et ce qu’il a observé sur place. Tout ce qu’il dit de la situation militaire, des livraisons d’armement et des perspectives correspond à l’état des connaissances de février 2023, un an après le début de l’invasion à grande échelle. Ce qui reste utile aujourd’hui, ce n’est pas le pronostic, c’est la méthode.
Les analyses développées dans cet épisode sont celles de Xavier Tytelman et n’engagent que lui. Elles portent sur un conflit en cours et ont été formulées en février 2023.
Ce qu’il faut retenir de cet épisode
- L’invité vient de l’aviation navale, où il a servi comme navigateur puis comme préparateur de mission, avant de devenir consultant du secteur aéronautique et de défense. Sa visibilité en ligne, dit-il, est née par accident.
- Sa définition de l’OSINT tient en une phrase : « tout le monde est un capteur ». La valeur ne vient pas d’un outil, mais du nombre d’yeux et de la répartition des tâches entre eux.
- Il a pratiqué cette méthode avant la guerre, dans un cadre civil, en organisant la veille en source ouverte au profit d’un centre interministériel de gestion de crise, puis au sein d’une association de volontaires numériques.
- Son argument central sur les services de renseignement n’est pas qu’ils seraient dépassés, mais qu’ils n’ont pas la masse : aucun logiciel ne remplace des milliers de contributeurs spécialisés. D’où sa proposition de partenariats, sur le modèle de la réserve citoyenne.
- Il décrit la techno guérilla comme le détournement de moyens civils à des fins militaires, et y voit l’origine d’une doctrine d’emploi des drones qui s’écrivait alors en temps réel.
- Son conseil aux débutants est prudent : suivre quelques comptes spécialisés, apprendre à lire une image, contribuer à l’identification collective, et ne jamais aller chercher la donnée là où l’on se met en danger.
« Tout le monde est un capteur »
L’expression revient plusieurs fois et résume la thèse. L’OSINT désigne le renseignement en sources ouvertes : ce qui s’obtient sans satellite national, sans capteur classifié, sans habilitation. Une image satellitaire commerciale, une photographie prise depuis une cuisine, une vidéo publiée par un anonyme. Prise isolément, chacune de ces pièces ne vaut rien. Additionnées et recoupées, elles produisent une vision que peu d’organisations peuvent égaler.
Il fait remonter le basculement à l’amerrissage d’un avion de ligne sur l’Hudson, en janvier 2009, dont la première image publique fut diffusée par un témoin ordinaire sur un réseau social, avant les médias. Ce jour-là, dit-il, le témoin cesse d’être le journaliste pour devenir n’importe qui.
La démonstration la plus aboutie qu’il cite reste l’enquête sur le vol MH17, abattu au-dessus de l’Ukraine en 2014. À partir de photographies et de vidéos publiées par des particuliers, des enquêteurs en source ouverte ont reconstitué l’itinéraire du lanceur du missile jusqu’à établir sa provenance. Aucune de ces pièces n’était secrète ; personne ne les avait rassemblées.
De la gestion de crise au champ de bataille
Le passage le plus instructif de l’entretien n’est pas militaire. Après son départ de la Marine, l’invité a été chargé pendant quatre ans de la veille et de la collecte d’informations au profit d’un centre interministériel de gestion de crise, celui qui coordonne la sécurité civile. Sa question de départ était opérationnelle : comment qualifier une situation, incendie, séisme, attentat, accident aérien, plus vite que la remontée hiérarchique, qui va du terrain à l’échelon départemental puis régional pendant qu’un journaliste dispose déjà de l’information en ligne.
Sa réponse a été de renoncer à l’idée de l’analyste solitaire équipé d’un bon outil. « Xavier tout seul, même avec un outil très performant, ça ne vaut rien. » Autour de lui s’est agrégée une communauté de volontaires, devenue l’association VISOV, les volontaires internationaux en soutien opérationnel virtuel, qui fédère des centaines de membres en appui des acteurs du secours.
Ce qui fait la valeur de ce dispositif, insiste-t-il, c’est la spécialisation interne. Les uns surveillent la météorologie et signalent où la situation va se dégrader, les autres traduisent, d’autres apportent une compétence technique que personne n’aurait pensé à convoquer. Après un séisme, des ingénieurs ont cherché des photographies d’effondrements pour déterminer quel type de matériel de détection il fallait embarquer, la contrainte de poids interdisant de tout emporter. Après un cyclone, la communauté a identifié quelles pharmacies disposaient encore d’électricité, donnée sans laquelle l’acheminement de produits sanguins n’avait pas de sens. Ce ne sont pas des exploits de renseignement, ce sont des gains de temps, et le temps est la ressource rare de la gestion de crise.
La masse contre l’outil
Appliquée au conflit ukrainien, cette logique produit un résultat que l’invité décrit sans triomphalisme. La quantification des pertes matérielles des deux camps, à partir d’images géolocalisées et vérifiées une à une, ne donne jamais une comptabilité exhaustive, mais un thermomètre : une base assez large pour mesurer des avancées, des reculs, et surtout des tendances.
Il en donne une illustration qui vaut comme méthode, indépendamment des chiffres. Si l’on classe les blindés détruits non par nombre mais par génération, l’évolution de cette répartition dans le temps renseigne sur l’état d’un parc. Une proportion croissante de matériels anciens signale qu’une armée puise dans ses stocks pour maintenir sa masse, et donc qu’elle s’appauvrit en qualité à volume constant. L’information utile n’est pas le total, c’est la dérivée.
Le même raisonnement fonde son appréciation des services de renseignement. Il dit n’avoir pas de contact direct avec eux, et se garde de conclure à leur incompétence. Son argument est de volume : il n’existe pas de système capable d’absorber et de qualifier le flux quotidien des réseaux sociaux, alors qu’une communauté peut se répartir la tâche jusqu’au grain le plus fin. Il cite l’exemple de contributeurs qui recensent nominativement les officiers russes tués, en sourçant chaque décès par un faire-part, une inhumation ou une décoration posthume. Aucun service, estime-t-il, ne mobiliserait autant de personnes sur un objet aussi étroit.
Ce que l’État pourrait en faire
De ce constat il tire une recommandation, et c’est sans doute la partie la plus transposable de l’entretien. Plutôt que de chercher à internaliser une capacité que l’on ne pourra pas dimensionner, il propose de passer des partenariats avec les communautés existantes, comme l’institution militaire s’appuie déjà sur des réservistes citoyens dans d’autres domaines.
L’objection lui est posée dans l’entretien : ces analystes sont souvent anonymes, sans appétence particulière pour le travail avec un État, et l’histoire du milieu rappelle celle des débuts du hacking. Sa réponse tient en deux temps. La neutralité de la méthode d’abord : compter des matériels détruits dans les deux camps est un exercice de mesure, quelles que soient les convictions de celui qui le mène. La lucidité sur ces convictions ensuite, puisqu’il ne prétend pas que cette communauté serait sans opinion et assume la sienne. Il rappelle enfin que l’analyse en source ouverte sert aussi les adversaires, et évoque des cas de ciblage militaire construit à partir d’éléments publics mis en ligne par des civils.
Son argument économique est simple. L’achat d’une image satellitaire commerciale par une cagnotte de contributeurs, puis son analyse par des centaines de paires d’yeux, coûte peu au regard d’un créneau satellite national et de la file d’attente qui va avec. L’expertise individuelle y est moindre, la vitesse et le nombre compensent. C’est un arbitrage d’efficience, pas une revendication de supériorité.
Un convoi, et ce qu’il en rapporte
La seconde moitié de l’entretien porte sur son déplacement. Dès le début de l’invasion, il avait mobilisé sa communauté pour tenir une carte collaborative des zones de combat, utilisée par des ressortissants français pour choisir leurs itinéraires d’évacuation et repérer les ponts encore praticables. Il a ensuite reversé à des organisations humanitaires les recettes publicitaires de ses vidéos consacrées à la guerre, puis, ses abonnés ayant demandé à contribuer, ouvert une collecte qui a financé l’achat de véhicules tout-terrain remis à des associations ukrainiennes.
Il a tenu à convoyer lui-même les derniers véhicules, chargés de vivres, de matériel médical, de couvertures et d’une batterie de secours alimentée par un panneau solaire. Il n’est pas allé sur la ligne de front et le dit clairement, ce qui donne à son témoignage sa limite et sa valeur : il rend compte de l’arrière et de ce que les gens y racontent.
Ce qu’il en retient tient en une observation répétée. Dans les localités traversées, la demande qui lui est adressée n’est pas une demande de protection mais une demande de moyens : des jeunes gens attendant d’être mobilisés lui disent manquer d’armement, des familles cherchent des nouvelles de proches restés en zone occupée, privés de traitement depuis des mois. Il note aussi, sans le présenter comme une mesure, une conviction de victoire plus nette sur place que dans les commentaires entendus en France.
Le seul contact direct qu’il ait eu avec l’outil militaire relève de l’instruction : il a visité un camp d’entraînement situé loin du front, où l’on formait des combattants au pilotage de drones d’observation du commerce. Le détail qui l’a frappé est pédagogique. On y apprenait à travailler sans signal de positionnement par satellite, en conservant la stabilisation de l’appareil et en maîtrisant le zoom. Autrement dit, à opérer dans un environnement brouillé.
La techno guérilla, définie
C’est le concept qu’il emploie pour relier les deux moitiés de l’entretien. La techno guérilla désigne le détournement de moyens civils vers des usages militaires. Le renseignement en source ouverte en fait partie, au même titre que l’armement improvisé de drones de loisir ou l’usage des réseaux sociaux comme vecteur de communication opérationnelle.
Il en fait remonter la généalogie ukrainienne à 2014, avec des communautés civiles qui ont développé un savoir-faire d’adaptation d’aéronefs télépilotés du commerce : optiques, capteurs, puis pièces imprimées en trois dimensions pour améliorer la précision des largages. Il compare cette culture à l’aéromodélisme, des passionnés qui obtiennent d’un matériel bon marché des performances inattendues.
Lors de la bataille de Kiev, au printemps 2022, ces équipes ont opéré depuis des quads et des vélos électriques contre des colonnes immobilisées. Une vidéo de largage réussi a circulé, et chaque unité a voulu son équipe de drones. L’invité y voit moins un exploit qu’un précédent doctrinal : le facteur discriminant devient le nombre d’appareils et leur spécialisation, observation, frappe, imagerie thermique, brouillage, plutôt que la possession de quelques systèmes coûteux.
Il y ajoute une remarque sur l’effet psychologique, rapportée par des militaires occidentaux : la présence permanente d’appareils que l’on n’entend pas toujours impose une vigilance verticale continue, et pèse sur ceux qui tiennent des positions fixes.
Un état des lieux daté de 2023
Il faut marquer ici une séparation nette. Tout ce qui précède relève de la méthode et de l’observation directe, et vieillit lentement. Ce qui suit relève de l’appréciation de situation et du pronostic, et a été formulé le 6 février 2023 : un an après le déclenchement de l’invasion à grande échelle, avant la séquence des offensives de l’année 2023. Aucun de ces éléments n’a été actualisé ici. Ils sont restitués comme un document daté, et rien de ce qui suit ne vaut description de la situation présente.
Sur l’aide occidentale, son raisonnement d’alors est économique avant d’être moral : le coût du soutien à l’Ukraine lui paraît inférieur à celui qu’imposerait, à terme, une Russie sortie victorieuse du conflit, laquelle contraindrait les Européens à un effort de défense d’un tout autre ordre. Il y ajoute un argument de probabilité, un affrontement terrestre direct entre la France et la Russie supposant que plusieurs pays aient cédé auparavant, et défend l’idée qu’un soutien matériel plus précoce aurait abrégé la guerre.
Sur l’armement russe, son appréciation de février 2023 est celle d’un spécialiste de l’aéronautique qui se dit surpris : il explique avoir surestimé, avant la guerre, certains matériels dont l’examen a révélé les faiblesses de conception. Il en tire deux conséquences industrielles. La perte d’accès à des composants optroniques et avioniques occidentaux, après la rupture des coopérations en 2014, n’a pas été comblée ; et les matériels capturés ont été analysés, ce qui dégrade durablement leur valeur face à des armées occidentales. Il anticipe un effondrement des exportations d’armement russes. Ces éléments sont son analyse d’alors ; leur vérification relève de l’observation des années écoulées depuis.
Sur la suite, l’entretien est explicitement ouvert par l’intéressé et par le média, qui envisagent d’y revenir. Ce rendez-vous a eu lieu : c’est l’objet de l’épisode #215 : Trois ans de guerre en Ukraine, enregistré avec le même invité, qui prend la mesure du chemin parcouru depuis cette conversation de février 2023.
Par où commencer en OSINT
Interrogé sur le conseil qu’il donnerait à un débutant, il répond par une méthode plutôt que par une liste d’outils. Suivre d’abord quelques comptes spécialisés dans la durée, pour apprendre à distinguer une donnée d’une affirmation. Observer ensuite comment ces contributeurs travaillent : cartographie, analyse d’images, identification de matériels. Participer enfin, en commençant par l’identification collective sur des photographies, là où un regard supplémentaire remarque un détail que les autres ont manqué.
Il pose une limite explicite : inutile d’aller chercher la donnée dans les recoins les plus obscurs du web, et il déconseille de s’y exposer. Le volume disponible en surface suffit ; ce qui manque, ce sont des gens pour le traiter. Il mentionne enfin les espaces de travail collaboratif, où une partie des participants assure la veille et une autre l’analyse, au point que certaines de ses vidéos ont été partiellement écrites par sa communauté.
Il cite parmi les analystes dont il recommande la lecture l’historien militaire Michel Goya, invité par ailleurs du podcast. C’est, au fond, la conclusion de l’épisode : l’OSINT ne remplace pas le jugement, il lui fournit une matière que personne ne possédait auparavant.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que l’OSINT, ou renseignement en sources ouvertes ?
L’OSINT, pour open source intelligence, désigne la production de renseignement à partir d’informations accessibles à tous : images satellitaires commerciales, photographies et vidéos publiées sur les réseaux sociaux, registres publics, cartographie en ligne. Sa spécificité n’est pas technique mais collective : la valeur naît du recoupement d’un très grand nombre de pièces isolées, chacune sans intérêt propre, et de la répartition du travail entre contributeurs spécialisés. Le principe, tel que le formule cet épisode, est que chaque détenteur de téléphone constitue un capteur potentiel, et que la difficulté s’est déplacée de la collecte vers le tri.
Le renseignement amateur concurrence-t-il les services de renseignement ?
L’argument développé dans cet épisode n’est pas un argument de qualité mais de volume. Un service dispose de capteurs et d’analystes que personne d’autre ne possède, mais il ne peut pas aligner des milliers de contributeurs sur des objets très étroits. La complémentarité proposée consiste donc en des partenariats avec les communautés existantes, sur le modèle de la réserve citoyenne, plutôt qu’en une internalisation. Cette position est celle de l’invité et date de février 2023.
Qu’appelle-t-on techno guérilla ?
La techno guérilla désigne le détournement de moyens civils, largement disponibles et peu coûteux, vers des usages militaires : armement improvisé d’aéronefs télépilotés du commerce, emploi des réseaux sociaux comme vecteur de renseignement. Son intérêt tient à la disproportion des coûts qu’elle introduit, des matériels bon marché employés en nombre produisant des effets sans rapport avec leur prix. L’épisode y voit l’amorce d’une doctrine d’emploi des drones fondée sur la masse et la spécialisation des appareils plutôt que sur quelques systèmes onéreux.
Comment débuter dans l’analyse en sources ouvertes ?
La méthode recommandée dans cet épisode tient en trois temps et ne suppose aucun outil particulier. Suivre d’abord, dans la durée, quelques comptes spécialisés reconnus, pour apprendre à distinguer une donnée sourcée d’une affirmation. Observer ensuite les techniques employées : géolocalisation d’une image, identification de matériels, cartographie. Contribuer enfin, sur des photographies déjà publiées. L’invité déconseille de chercher la donnée dans les parties les plus opaques du web : le matériau en accès libre est surabondant, et c’est le traitement qui manque.
À écouter également
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- #223 : Reportage de guerre en Ukraine
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- #39 : Rencontre avec Michel Goya
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Pour aller plus loin sur Défense Zone
- Le renseignement militaire amateur et l’OSINT en Ukraine
- Retour sur un an de guerre en Ukraine
- La lutte anti drones
- Michel Goya, historien militaire et analyste
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