#139 – L’avenir de l’espionnage avec Beryl 614 (ex-DGSE)

Trois ans après un premier entretien devenu l’un des plus écoutés du podcast, Olivier Mas, ancien officier de la Direction générale de la sécurité extérieure qui signe ses interventions publiques du pseudonyme Beryl 614, revient au micro de Défense Zone. Quinze années au service, deux affectations à l’étranger, puis une seconde vie d’auteur et de vidéaste : cette fois, la conversation porte non sur ce qu’a été le métier, mais sur ce qu’il devient. Sources ouvertes, intelligence artificielle, images truquées, concurrence du privé, guerre économique entre alliés : enregistré en septembre 2023, cet échange dresse l’état d’une profession que la technologie bouscule sans la remplacer.

Les analyses développées dans cet épisode sont celles d’Olivier Mas et n’engagent que lui. L’entretien a été enregistré en septembre 2023 : les technologies évoquées et les prévisions formulées se rapportent à cette date.

Ce qu’il faut retenir de cet épisode

  • Les sources ouvertes ne sont pas une mode récente : le service disposait déjà d’une structure dédiée, sollicitée avant d’engager des moyens plus lourds.
  • Sa position sur l’intelligence artificielle tient en une distinction : un accélérateur de ciblage et de tri, jamais un décideur. Un renseignement sans humain pour arrêter la machine lui paraît dangereux.
  • Sur l’accusation d’aveuglement des services avant l’invasion de l’Ukraine : les mêmes observations que les Américains, mais une analyse différente, et un adversaire qui n’avait pas prévenu ses propres échelons.
  • Contre-intuitif : la taille moyenne devient un avantage, un appareil plus petit se noyant moins vite dans le volume de données.
  • Le renseignement économique est le domaine où la coopération entre alliés s’arrête net : chaque État y travaille pour ses entreprises, y compris face à son partenaire le plus proche.
  • Les outils évoluent si vite que les agents repassent par la centrale entre deux postes à l’étranger, pour réapprendre leur propre métier.

Reconnaître un faux ancien

Entre les deux entretiens, l’invité a franchi une étape longtemps différée : il apparaît désormais à visage découvert, sur les plateaux de télévision comme sur sa chaîne Talks with a Spy. Sa dernière protection tient au pseudonyme, qui ne le rend plus introuvable mais oblige encore qui voudrait le retrouver à y consacrer un travail. Le service, reconnaît-il, aurait sans doute préféré qu’il reste dans l’ombre.

Cette visibilité l’installe dans un paysage encombré, où anciens militaires, anciens des services et experts autoproclamés se croisent sur les mêmes plateaux. Interrogé sur les imposteurs, sa réponse tient en une phrase : c’est le travail du journaliste, et celui qui le fait correctement ne tombe pas dans le piège.

Il décrit la méthode plutôt que les cas. Le renseignement et les forces spéciales forment des milieux étroits où tout le monde se connaît : il suffit d’y trouver deux ou trois interlocuteurs et de leur demander s’ils ont croisé la personne. Si personne ne l’a jamais vue, le doute est installé. Pour le spectateur, le filtre est plus grossier mais opérant : une culture élémentaire du vocabulaire et de l’histoire militaires suffit souvent à repérer l’incohérence d’un parcours revendiqué.

Il l’assortit d’une mise en garde : poussé à bout, l’esprit critique conduit à ne plus rien croire. Sa règle est de ne jamais prendre pour argent comptant ce que livrent un média ou un podcast, y compris le sien.

Manipuler, démentir, se taire

La question du complotisme se traite chez lui en deux temps : la critique d’un phénomène envahissant, puis l’aveu que les manipulations d’État existent et qu’il serait absurde de le nier. Sa position de principe est nette : un service qui fabrique de la fausse information perd sa crédibilité, et cette perte ne se rattrape pas. La DGSE, telle qu’il l’a connue, cherchait à dire le vrai, non pas au public mais au cercle restreint de responsables auxquels ses notes sont adressées. L’illustration qu’il choisit est celle d’un service exerçant son métier d’analyse contre un allié : à la veille de la guerre en Irak, le dossier américain sur les armes de destruction massive avait fait l’objet d’une critique interne, jugée utile par l’exécutif français d’alors, qui démontait pièce par pièce une argumentation présentée à la communauté internationale.

Il évoque aussi l’usage inverse, le démenti par l’image : la diffusion d’images aériennes contredisant une accusation portée contre des soldats français en Afrique relève d’une opération de communication assumée. Fred Marie pousse le raisonnement, si l’on sort les images qui servent, on garde celles qui desservent, et l’invité ne conteste pas la logique.

Ce qui l’intéresse davantage, c’est la doctrine de silence qu’il attribue à la direction du service à l’époque : ne pas commenter l’actualité, ne pas répondre aux accusations, accepter d’être critiqué. Le rythme des réseaux sociaux est tel qu’un service qui entreprendrait de démentir n’en finirait jamais. Une maison de renseignement, rappelle-t-il, n’est pas un organe qui s’exprime.

Les sources ouvertes d’abord

C’est peut-être le passage le plus instructif pour qui découvre le sujet. Le renseignement de sources ouvertes, popularisé sous son acronyme anglais OSINT par les enquêteurs amateurs depuis le début de la guerre en Ukraine, n’a rien d’une nouveauté pour un service. L’invité décrit une structure interne qui lui était consacrée bien avant la vague médiatique, et à laquelle les officiers passaient commande : une biographie, une fiche pays, une réponse à une question précise.

Le périmètre débordait déjà le web librement accessible : il mentionne des bases semi-ouvertes, accessibles par abonnement payant, qui ouvrent des pans entiers d’information invisibles depuis un moteur de recherche ordinaire.

Surtout, il leur assigne une place précise dans la chaîne, et c’est l’idée à retenir. Quand un dossier s’ouvre, on commence par les sources ouvertes, non pour tout y trouver mais pour cartographier ce que l’on sait déjà et faire apparaître les trous. Ce sont ces vides qui orientent ensuite le renseignement au sens strict, celui qui coûte cher et fait courir des risques à des gens. Les sources ouvertes ne remplacent donc pas le renseignement : elles indiquent où il faut aller le chercher.

L’IA, accélérateur et non remplaçant

La question lui est posée frontalement : le métier d’espion peut-il être remplacé par une intelligence artificielle, ou par une communauté d’enquêteurs en sources ouvertes ? Sa réponse ne laisse pas de place au doute. Si l’on en arrivait là, ce serait extrêmement dangereux, faute d’un humain capable d’interrompre le processus et d’exercer une critique.

Il n’a rien d’un sceptique pour autant. Ces outils s’adossent selon lui à une évidence structurelle : un service de renseignement détient des bases de données immenses, et leur appliquer une analyse automatique change l’échelle du travail possible.

L’exemple qu’il développe est celui du ciblage. Identifier qui compte réellement dans un pays, qui concentre les échanges, qui occupe les positions d’influence, est un travail que des analystes accomplissent depuis toujours, lentement. Une machine bien paramétrée peut proposer une liste de personnes centrales, dont une partie n’avait pas été repérée, et sur laquelle le travail humain reprend. Le gain n’est pas de nature, il est de temps.

Il décrit la seconde fonction comme un filet : faire passer un volume de données qu’aucun analyste ne peut absorber, et en ressortir quelques tendances. L’humain conserve la décision, la machine lui rend son attention disponible. Tout est affaire d’équilibre, ajoute-t-il, et l’excès finit par se payer.

Le doute sur l’image

Si l’automatisation aide à trier, elle sert aussi à fabriquer. La conversation se déplace vers les contenus synthétiques, alors déjà capables de faire prononcer à un dirigeant un discours qu’il n’a jamais tenu. Des séquences tirées de jeux vidéo de simulation avaient d’ailleurs circulé au début de la guerre en Ukraine, présentées comme des images de combat authentiques.

Le risque qu’il redoute n’est pas la tromperie durable, mais la surréaction : une fausse déclaration prise au sérieux quelques heures de trop, dans une séquence où chaque heure compte. Il relève toutefois un garde-fou solide au niveau des États, qui conservent des lignes protégées et la capacité de se parler directement, ce qui permet de vérifier en quelques minutes ce qu’un contenu truqué prétend faire croire.

Il dit n’avoir pas connaissance, à cette date, d’une grande affaire d’espionnage entièrement construite sur de fausses images, les services conservant la capacité d’examiner l’origine d’un fichier et les traces qu’il porte. D’où une fonction appelée à croître : un service technique capable de dire à une autorité politique si des images parues dans la presse sont authentiques, et de le justifier.

La discussion l’illustre par un épisode contemporain de l’enregistrement, la mutinerie du groupe Wagner survenue quelques semaines plus tôt, dont il rappelle ne détenir aucun élément confidentiel. Il écarte l’hypothèse d’une mise en scène, trop coûteuse à ses yeux pour le pouvoir russe, et retient un mouvement allé trop loin puis interrompu faute d’entraîner les fidèles du régime. C’est exactement le genre de question qu’un décideur confierait à ses services.

Février 2022, l’anticipation en question

L’accusation est connue : des analystes en sources ouvertes documentaient les concentrations de troupes avec des images satellitaires commerciales, et les services européens n’auraient rien vu venir. L’invité conteste la formulation sans nier le décalage.

Premier point : les capteurs français, notamment ceux du renseignement militaire, produisaient des observations comparables à celles des Américains. La divergence portait non sur les faits mais sur leur interprétation, l’analyse retenue à Paris tenant une invasion de cette ampleur pour un pari perdant et concluant qu’elle n’aurait pas lieu.

Second point, plus technique et souvent oublié : l’adversaire avait remarquablement protégé sa décision. Les échelons d’exécution, y compris élevés, ignoraient ce qui allait se produire alors même que tout était prêt. Un service qui intercepte des communications entend donc des militaires incertains, et la matière interceptée confirme l’hypothèse rassurante au lieu de l’infirmer.

De là une réflexion plus large sur la saturation informationnelle. Le conflit ukrainien est le premier à être documenté en continu par ses propres combattants, et le tri devient un défi permanent. L’invité en tire une observation à rebours de l’intuition : le couple formé par les grandes agences américaines demeure sans équivalent au monde, mais l’abondance a un coût, et une maison plus petite se perd moins dans la masse. Être moins puissant n’est pas nécessairement être moins lucide.

Un marché privé du renseignement

Le sujet des sociétés militaires privées ouvre une séquence sur un phénomène moins spectaculaire mais plus structurant : un marché privé du renseignement, en croissance continue depuis le début de sa carrière et en train de changer d’échelle par le bas.

À côté de quelques grandes entités, il voit se multiplier de très petites structures, parfois des indépendants isolés, souvent d’anciens des services, qui se font connaître par les réseaux sociaux et démarchent des entreprises de taille moyenne. Leur proposition consiste à mettre à disposition d’une PME des méthodes et des outils jusque-là réservés aux appareils d’État, et la diffusion des capacités d’analyse automatisée accélère le mouvement.

Ce marché pose à l’État une question de fidélisation, et il distingue deux populations. Pour le renseignement humain, le risque de départ lui paraît limité : le métier est assez passionnant pour retenir ceux qui y sont entrés. Pour les métiers techniques, il est plus circonspect, car les compétences y valent très cher dans le civil et le travail retient moins par sa singularité. D’où des contrats dérogeant aux grilles de la fonction publique, seule manière de payer au niveau du marché.

Il s’est imposé une règle depuis son départ : ne pas entretenir de réseau à l’intérieur de la maison, ni pour apparaître comme un ancien encore introduit, ni pour placer d’anciens camarades en porte à faux. Il n’a donc aucun capteur sur la situation actuelle du service.

La guerre économique sans allié

C’est le domaine où son propos devient le plus tranchant. Sur le terrain économique, aucune coopération internationale n’est possible, pas même avec le partenaire le plus proche en matière de renseignement : chaque État y travaille pour ses entreprises. Il qualifie ce champ d’un mot sans diplomatie, un monde d’égoïsme.

Il décrit un mécanisme qu’il dit s’être entendu opposer par d’anciens homologues américains : leurs statuts leur interdisent le renseignement économique offensif au bénéfice d’entreprises nationales, mais la lutte contre la corruption leur est ouverte. Il suffit qu’un soupçon soit avancé pour que les moyens de l’État deviennent mobilisables contre une entreprise étrangère concurrente. La règle est respectée, son effet contourné.

L’entretien s’attarde sur la portée extraterritoriale de certaines législations, qui se déclenche sur des critères d’une extrême banalité : une transaction libellée dans une devise donnée, un courriel ayant transité par une infrastructure étrangère. Peu d’opérations internationales y échappent, et la souveraineté sur les données cesse d’être une question théorique.

Interrogé sur sa propre exposition, il répond par le circuit fermé : chiffrement national, rapports rédigés sur des machines françaises, boucle contrôlée. Il refuse pour autant d’affirmer que l’ensemble soit inviolable, puisque son service cassait lui-même les chiffrements d’autres pays. Il apporte une nuance sur la péremption : le renseignement vieillit vite, plus vite encore au niveau tactique, et une information obsolète dans l’année ne justifie pas les mêmes protections que la confidence d’une source à son officier traitant, qui reste le véritable secret.

Reste la question qu’un dirigeant se pose légitimement : coopérer avec son service national, est-ce protecteur ? Sa réponse est d’une franchise inconfortable. Aucune garantie n’existe, et mieux vaut se demander à l’avance ce qui se passera si l’affaire tourne mal. Cette prudence ne dissuade pas les entreprises anglo-saxonnes de coopérer étroitement avec leurs services, et il juge regrettable que les françaises s’en abstiennent par crainte d’être abandonnées.

Des outils neufs, des principes anciens

Arrive la question qui donne son titre à l’épisode. Quel avenir pour le renseignement dans un monde plus conflictuel, où les tensions se déplacent vers l’Indopacifique ? Son raisonnement est mécanique : plus le monde est flou, rapide et surprenant, plus un décideur a besoin d’être éclairé, et plus les services montent en valeur. Il en veut pour preuve la trajectoire des budgets, en progression continue depuis son arrivée au début des années 2000.

Il assortit ce constat d’un contrepoids démocratique : plus on donne de moyens à un service, plus la question de ses limites doit être posée, et elle ne relève ni du service ni de l’exécutif seul, mais de la représentation nationale et du débat public.

Sur le fond du métier, son pronostic est conservateur, et c’est la formule qui résume le mieux l’épisode. Les principes fondamentaux du renseignement, formalisés au cours du second conflit mondial puis transmis aux services occidentaux, restent valides. Ce qui change, ce sont les outils, et ils changent vite. Illustration administrative : là où un diplomate peut enchaîner deux postes à l’étranger avant de rentrer, un officier de renseignement revient à la centrale entre chaque affectation. En trois ans, les capacités techniques et les pratiques ont suffisamment évolué pour qu’il faille réapprendre comment on travaille, ce que l’on peut demander, et où l’on est attendu.

Il termine sur la compétition pour les ressources naturelles et les composants critiques, où un service national doit selon lui être présent, dans les limites du droit. Interrogé sur ses projets, il évoquait alors un ouvrage de conseil pour dirigeants d’entreprise et un roman d’espionnage longtemps repoussé.

Un repère pour le lecteur de 2026 : la loi de programmation militaire pour 2024 à 2030, promulguée le 1er août 2023, quelques semaines avant cet enregistrement, a pris le relais de la précédente, et le ministère des Armées résume son objectif pour le renseignement par une formule sans ambiguïté, rester dans le peloton de tête.

Questions fréquentes

L’intelligence artificielle peut-elle remplacer les espions ?

Non, selon l’ancien officier de la DGSE Olivier Mas, et un tel scénario lui paraîtrait dangereux, faute d’un humain capable d’interrompre le processus et d’exercer un jugement critique. Il y voit en revanche un puissant outil d’accélération appliqué aux bases de données d’un service : identifier les personnes centrales d’un pays, trier des volumes qu’aucun analyste ne peut absorber, faire remonter quelques tendances. La décision et le travail avec les sources humaines restent humains. Jugement formulé en septembre 2023.

Qu’est-ce que le renseignement de sources ouvertes ?

C’est l’exploitation d’informations librement accessibles ou accessibles par abonnement : presse, publications officielles, réseaux sociaux, imagerie satellitaire commerciale, bases de données spécialisées. Souvent désignée par l’acronyme anglais OSINT, la discipline s’est fait connaître du grand public grâce aux enquêteurs amateurs actifs depuis la guerre en Ukraine, mais les services l’utilisent de longue date, la DGSE disposant déjà d’une structure dédiée. Sa fonction n’est pas de tout résoudre, mais de faire apparaître les zones d’ombre qui justifieront l’engagement de moyens humains ou techniques.

Pourquoi l’invasion de l’Ukraine a-t-elle surpris les services ?

L’explication avancée dans cet épisode distingue l’observation de l’analyse. Les capteurs français fournissaient des observations comparables à celles des Américains, mais l’analyse retenue jugeait l’opération trop risquée pour son commanditaire et concluait qu’elle n’aurait pas lieu. S’y ajoutait une protection très efficace de la décision côté russe : les échelons d’exécution n’étant pas informés, les communications interceptées reflétaient l’incertitude des militaires eux-mêmes. Lecture personnelle, formulée en septembre 2023.

Existe-t-il un marché privé du renseignement ?

Oui, et il s’est développé continûment depuis le début des années 2000 selon l’invité. À côté de quelques grandes entités, de très petites structures et des indépendants, souvent d’anciens des services, proposent à des PME des méthodes et des outils longtemps réservés aux appareils d’État. Pour l’État, l’enjeu devient la fidélisation : le risque de départ concerne surtout les métiers techniques, d’où des contrats dérogeant aux grilles de la fonction publique.

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