Alain Juillet a commencé sa carrière comme officier au service Action du SDECE, l’ancêtre de la DGSE. Il l’a poursuivie dans le privé, avant d’être rappelé comme directeur du renseignement de la DGSE, puis chargé de créer auprès du Premier ministre le service français d’intelligence économique. Dans ce long entretien, il revient sur ce qu’est réellement le renseignement économique, sur le retard français en matière d’OSINT, sur la manipulation de l’information — et livre sa lecture du basculement géopolitique en cours.
Ce qu’il faut retenir de cet épisode
- L’intelligence économique n’est rien d’autre que du renseignement économique. Le mot a été choisi en France au début des années 1990 parce que « renseignement » y avait mauvaise presse.
- Sa thèse centrale : dans une compétition mondiale où tout le monde est formé dans les mêmes écoles, l’information est le seul véritable différenciateur.
- Il juge la France très en retard sur l’OSINT et sur les outils de traitement de données de type Palantir, développés outre-Atlantique avec des financements publics.
- Contre la manipulation de l’information, il défend une méthode simple : le doute constructif.
- Sa lecture géopolitique oppose un bloc occidental structuré par le dollar et la force à des BRICS qu’il décrit comme des puissances commerçantes cherchant un ordre multipolaire.
- Il situe, en reprenant le piège de Thucydide, une fenêtre de risque de confrontation majeure entre 2027 et 2035.
Du service Action de la DGSE à Matignon
Le parcours est atypique, et c’est précisément ce qui en fait la valeur. Alain Juillet débute comme officier au service Action du SDECE, puis quitte l’institution pour le privé : cadre à l’export, directeur général, président de société, dans l’agroalimentaire et la distribution. Il reste toutefois, selon ses mots, « dans le système » — en liaison permanente avec son ancien service.
C’est ce profil hybride qui explique son rappel par le ministère de la Défense pour devenir directeur du renseignement de la DGSE. Deux ans plus tard, on lui confie le volet économique, avant de le sortir du service pour créer un dispositif d’intelligence économique auprès du Premier ministre, adossé au secrétariat général de la Défense nationale. Il y restera huit ans, période qu’il décrit comme « extraordinaire ».
Son intérêt pour le renseignement est d’abord familial : une famille de hauts fonctionnaires et de militaires, et un oncle, Pierre Juillet, conseiller de Georges Pompidou puis de Jacques Chirac, proche du monde du renseignement. Aujourd’hui, il se décrit dans une phase de transmission : conférences, cours en universités françaises et étrangères, articles. « J’avais commencé par l’action, maintenant je suis dans la transmission. »
L’intelligence économique, ou pourquoi le mot « renseignement » gênait
L’explication du vocabulaire vaut le détour. Le concept vient des États-Unis, où on l’appelle competitive intelligence — renseignement concurrentiel —, les Américains s’étant eux-mêmes inspirés de la business intelligence britannique. Quand des industriels français le rapportent au début des années 1990, un obstacle se présente : en France, le renseignement souffre d’une image détestable, associée aux « barbouzes » et aux « tontons flingueurs ».
D’où le glissement sémantique. « Intelligence » signifie renseignement en anglais, mais renvoie en latin à intellegere — comprendre. L’expression était donc doublement juste. Elle est aussi restée, dit-il en souriant, largement incompréhensible pour le grand public français. Il faudra attendre la première guerre du Golfe pour que le renseignement soit enfin considéré comme une activité sérieuse, pratiquée par tous les États.
« Celui qui a des chaussures à pointes »
Son argument en faveur de l’intelligence économique tient en une observation. Dans la compétition mondiale, tout le monde se ressemble : Chinois, Russes, Américains, Français, Britanniques sont formés dans les mêmes écoles, avec les mêmes ouvrages, et les meilleurs de chaque pays font à peu près la même chose. Seule la culture les distingue — un Brésilien ne réagit pas comme un Chinois ou un Américain.
Comment faire la différence, alors ? Par l’information. Celui qui en sait le plus et qui sait l’analyser le plus vite dispose d’un avantage : il anticipe le marché, les mouvements du concurrent, les technologies. L’image qu’il en donne est parlante : sur un 5 000 mètres où tout le monde court pieds nus, c’est celui qui porte des chaussures à pointes qui gagne — non parce qu’il est plus fort, mais parce qu’il ne glisse pas à chaque foulée.
L’obstacle, en France, est culturel. Les grandes écoles forment des gens convaincus d’être les meilleurs et de n’avoir besoin de personne, quand la démarche d’intelligence économique suppose exactement l’inverse : admettre qu’un autre, même moins savant, peut avoir une intuition meilleure que la vôtre. Les grandes entreprises françaises s’y sont mises, dit-il, en constatant qu’elles perdaient des contrats parce que les autres savaient tout d’elles.
Militaires, préfets, diplomates : qui doit diriger les services ?
Alain Juillet retrace une évolution en trois temps. Le renseignement français a d’abord été l’affaire des militaires, et il rappelle à ce titre le travail du 2e Bureau des années 1930 sur les structures industrielles allemandes de la Ruhr — travail que les Alliés auraient exploité, selon lui, pour cibler l’effort de guerre allemand. Les guerres d’Indochine puis d’Algérie, à la fois militaires et politiques, n’ont pas incité les services à s’ouvrir à l’économique.
Sont venus ensuite les préfets, apportant l’ordre et l’organisation, puis les diplomates. C’est ce dernier basculement qu’il juge problématique : un diplomate connaît remarquablement l’international, mais fréquente ceux qui sont au pouvoir. « Le problème d’un service, c’est qu’il doit aussi fréquenter ceux qui pourraient prendre le pouvoir. » En privilégiant la diplomatie, estime-t-il, on perd une part des capacités nécessaires pour comprendre ce qui se passe en face.
Il souligne aussi un écart de culture entre pays : au Royaume-Uni, les meilleurs sortants des grandes universités choisiraient le renseignement, quand en France ils s’orientent vers l’administration ou les grandes entreprises.
OSINT et Palantir : le retard français
Interrogé sur le renseignement en sources ouvertes, il refuse d’y voir un effet de mode né de la guerre en Ukraine : l’OSINT est selon lui un élément indispensable des services de demain. Il rappelle que Palantir a été développé et financé aux États-Unis avec le concours de la CIA et de la DARPA, précisément pour exploiter ces sources à grande échelle.
Son constat sur la France est sévère : quelques très petites entreprises, mais rien de comparable, faute de financement des technologies et des organisations. Il évoque un appel d’offres du ministère des Armées visant à faire émerger un équivalent national, avec trois ou quatre candidats. L’enjeu est de souveraineté : « si les autres vous donnent un système, évidemment ils en ont une copie — et s’ils ne le faisaient pas, ils seraient des imbéciles ».
Mais il pousse le raisonnement plus loin, et c’est peut-être le point le plus intéressant de l’entretien : cette bataille serait déjà en partie dépassée. Si les fausses informations entrent dans le système, l’outil les traitera comme le reste et produira une analyse fausse. Le vrai problème devient donc le filtrage en amont — d’autant que l’intelligence artificielle permet aujourd’hui de fabriquer des preuves d’apparence irréprochable. « On peut accuser n’importe qui de n’importe quoi avec de fausses preuves. »
« Un métier de voyou fait par des seigneurs »
La formule, qu’il attribue à un ancien chef des services allemands, résume sa conception du métier. On y enfreint régulièrement des lois, et c’est justement pour cela qu’il faut des valeurs personnelles extrêmement fortes : « vous n’êtes pas un mercenaire, vous êtes quelqu’un qui travaille pour son pays » — dans un cadre de valeurs qui est celui du service.
Il décrit les règles en vigueur à son entrée : un engagement écrit à ne jamais révéler quoi que ce soit, des promotions à l’ancienneté et non au mérite, pas de décorations. « Si vous attendez des décorations et des promotions, allez dans l’armée conventionnelle. » On y travaille par passion, ce qui restreint considérablement le vivier de recrutement — et suppose une forme d’humilité qu’il juge en voie de disparition, déplorant que d’anciens responsables, jusqu’à des directeurs, publient aujourd’hui leurs mémoires. « Mon honneur, c’est de ne pas parler. »
Sur l’éthique, sa position est frontale : il la juge appliquée à géométrie variable, invoquée par les uns contre les autres selon les circonstances, et cite Guantanamo à l’appui. Une position discutable, qu’il assume comme telle.
Le doute constructif, méthode contre la manipulation
Sa grille de lecture de la manipulation contemporaine tient en une bascule : depuis une vingtaine d’années, on aurait remplacé le factuel par l’émotionnel, technique héritée de la publicité. L’avantage, du point de vue du manipulateur, est mécanique : l’émotionnel est un ressenti, il ne se démontre pas — et donc ne se réfute pas.
Sa parade s’appelle le doute constructif, et elle est délibérément simple : ne jamais tenir pour acquis ce que l’on vient de recevoir. Non pas croire que tout est faux — il insiste sur la nuance — mais se poser systématiquement la question. Il en donne un exemple concret tiré de la guerre en Ukraine : un communiqué annonce seize missiles tirés et quinze interceptés, quand les témoins font état de quatre ou cinq explosions. Le calcul ne tient pas. Il ajoute, sans acrimonie, qu’il n’en veut pas aux communicants ukrainiens : « c’est leur boulot, ils soutiennent le moral de tout le monde ». Mais il invite à ne pas être dupe.
Son reproche aux médias ne porte d’ailleurs pas sur la fabrication de fausses informations, mais sur la sélection orientée : de vraies enquêtes, de vraies analyses, mais toujours à charge dans le même sens — et cela, précise-t-il, de tous les bords. Quant à l’accusation de complotisme, il y voit un outil de disqualification, mobilisé pour clore le débat plutôt que pour l’ouvrir. Sa conclusion : « rien n’est blanc, rien n’est noir ; il y a toutes les nuances de gris ».
États-Unis, Chine, BRICS : sa lecture du basculement
Deux hyperpuissances, dit-il, et deux logiques. Les États-Unis ont dominé le monde en s’appuyant sur le dollar et sur la force, avec un budget militaire sans équivalent. La Chine relève selon lui d’une autre histoire : celle du commerce plutôt que de la conquête — il avance qu’elle n’a jamais annexé de territoire extérieur — et son investissement de défense, environ trois fois inférieur, correspondrait à une posture défensive, conforme à la règle militaire selon laquelle l’attaquant doit engager trois fois plus de moyens que celui qui tient le terrain.
De là sa lecture des BRICS : un ensemble de pays non guerriers, réunis autour du développement des échanges, et qui construisent méthodiquement les instruments d’un ordre alternatif — une banque concurrente du FMI, un système d’échange interbancaire distinct de SWIFT, une dédollarisation progressive. Il estime que leur poids économique dépasse désormais celui du G7. Et il voit dans la guerre en Ukraine un accélérateur, qui a révélé aux Occidentaux leur isolement.
D’où le risque qu’il identifie, formulé à travers le piège de Thucydide : une puissance dominante, voyant monter un rival, est tentée d’en découdre tant qu’il en est encore temps. Il situe cette fenêtre, en citant les spécialistes, entre 2027 et 2035.
Sur Taïwan, son analyse est industrielle avant d’être militaire : personne n’a intérêt à un conflit tant que les microprocesseurs indispensables à l’industrie américaine y sont fabriqués. Il rappelle que des usines ont été construites aux États-Unis, ce qui, une fois opérationnelles, modifierait le calcul. Côté chinois, il invite à lire les déclarations plutôt qu’à les commenter : Taïwan fait partie de la Chine, la Chine interviendra si on cherche à la lui retirer — et, dans l’intervalle, le statu quo lui convient parfaitement.
La leçon Kennedy : fixer un cap
Ce qui manque aux dirigeants occidentaux, selon lui, c’est une vision de moyen et long terme capable de mobiliser. Il en prend pour exemple les États-Unis de 1961 : humiliés par Spoutnik puis par le vol de Gagarine, incapables de placer correctement un satellite en orbite. La réponse de Kennedy — annoncer que l’Amérique serait sur la Lune en dix ans — relevait selon lui du coup de génie, non par l’objectif lui-même, mais parce qu’il a remis un pays entier en mouvement.
Il applique la même grille à la Chine, dont il rappelle qu’elle mène désormais le plus grand nombre de lancements spatiaux, construit sa station orbitale à un rythme soutenu et a posé un engin sur la face cachée de la Lune. Là aussi, un cap fixé et une mobilisation derrière lui.
Son conseil
Nous terminons toujours par la même question : quel conseil reçu jeune souhaiteriez-vous transmettre ? Le sien vient de ses deux grands-pères — un soldat, un chirurgien — et de son oncle : ne jamais s’avouer vaincu, ne jamais baisser les bras, défendre ce à quoi l’on croit quels que soient les risques. Ce qui, admet-il, ne lui a pas fait que des amis.
Il y ajoute sa définition d’une vie réussie, qui n’a rien d’une ambition de carrière : pouvoir se regarder dans la glace, à la fin, et se dire « tu as été un mec bien ». « Il n’y a que ça qui compte. »
Questions fréquentes
Qui est Alain Juillet ?
Ancien officier du service Action du SDECE, il a mené une carrière de dirigeant dans le privé avant de devenir directeur du renseignement de la DGSE, puis d’être chargé de créer le dispositif français d’intelligence économique auprès du Premier ministre, où il est resté huit ans. Il se consacre aujourd’hui au conseil, à l’enseignement et aux conférences.
Qu’est-ce que l’intelligence économique ?
C’est le renseignement appliqué au domaine économique : collecter, analyser et exploiter l’information pour anticiper les marchés, les concurrents et les évolutions technologiques. Le terme, adopté en France au début des années 1990, traduit le competitive intelligence américain.
Qu’est-ce que le doute constructif ?
C’est la méthode que défend Alain Juillet face à la manipulation de l’information : ne pas tenir pour acquise une information dès sa réception, mais se demander systématiquement si elle est vraie ou fausse, et vérifier la cohérence interne de ce qui est affirmé.
Qu’est-ce que le piège de Thucydide ?
C’est l’idée selon laquelle une puissance dominante, voyant émerger un rival susceptible de la dépasser, est tentée d’entrer en guerre avant qu’il ne soit trop tard. Alain Juillet l’applique à la rivalité sino-américaine et situe la période de risque entre 2027 et 2035.
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