Trente-six ans sous les drapeaux, le 13e RDP, le cabinet du ministre, l’Élysée, le commandement des opérations spéciales, puis la direction du renseignement militaire jusqu’en 2017. Sept ans dans le privé. Et depuis juillet 2024, un siège au Parlement européen. Le général Christophe Gomart raconte ce que l’on voit de Bruxelles quand on a passé sa vie dans le renseignement — et pourquoi il pense que les Européens peuvent se défendre seuls, à condition de le décider.
Notre invité est un élu en exercice : les positions exprimées dans cet épisode sont les siennes et n’engagent que lui.
Ce qu’il faut retenir de cet épisode
- Il n’avait rien prémédité : un chasseur de têtes l’a envoyé dans l’immobilier, puis on est venu le chercher pour une liste européenne.
- Le programme EDIP impose désormais qu’un matériel financé par l’argent européen soit conçu en Europe et comporte au moins 70 % de composants européens.
- La France compte 4 500 entreprises dans sa base industrielle de défense. Six pays européens seulement en ont une véritable.
- Le chiffre qui frappe : les pays européens dépensent 264 milliards d’euros par an en cloud américain — un cloud européen autonome coûterait 100 à 120 milliards.
- Sa phrase sur l’alliance atlantique : « Alliance ne veut pas dire dépendance. Alliance ne veut pas dire vassalisation. »
- Son reproche au monde politique : « Ce qui compte, ce n’est pas la réélection. C’est ce que sera la France non pas en 2030, mais en 2050. »
Du 13e RDP au Parlement européen
Sorti de Saint-Cyr en 1983, Christophe Gomart choisit l’arme blindée cavalerie avec une idée précise en tête : rejoindre le 13e régiment de dragons parachutistes, le régiment de recherche humaine de l’armée de terre. Son classement le lui permet. Il y passera ses années de lieutenant, y reviendra comme chef du bureau opérations, puis le commandera.
Entre-temps, un escadron de chars à Verdun et un déploiement en ex-Yougoslavie pour escorter des convois. Puis l’École de guerre. Puis, après le temps de chef de corps, le bureau réservé du cabinet du ministre de la Défense — celui qui traite les relations avec les services de renseignement du ministère — sous Michèle Alliot-Marie puis Hervé Morin.
Suivent l’Élysée, comme adjoint du coordonnateur national du renseignement, le commandement des opérations spéciales, et enfin la direction du renseignement militaire, qu’il quitte en 2017.
Il ajoute un détail que l’on oublie souvent dans sa biographie : deux ans au service de relations publiques des armées, avec la communication de deux opérations — Turquoise au Rwanda, et l’ex-Yougoslavie en 1995, au moment où la force de réaction rapide brise le siège de Sarajevo.
La suite n’était pas planifiée. Un chasseur de têtes lui propose la direction de la gestion des risques et de la sûreté d’un grand groupe immobilier européen, où il reste sept ans. Puis on vient le chercher pour être numéro 3 de la liste des Républicains aux élections européennes de juin 2024. Il fait campagne à partir de mars, est élu, et siège depuis juillet 2024 au sein du Parti populaire européen.
« C’était vraiment inattendu. Mais servir la France de manière différente, de manière politique après l’avoir servie avec les armes, j’ai trouvé que c’était une nouvelle forme d’engagement qui me convenait. »
Il siège aujourd’hui comme premier vice-président de la commission sécurité et défense, ainsi qu’aux affaires étrangères, aux affaires économiques et monétaires, et dans une commission temporaire consacrée au « bouclier démocratique ».
Un militaire en politique : mal vu ?
Fred pose la question frontalement : en France, l’engagement politique d’un ancien militaire lève traditionnellement beaucoup de drapeaux.
Réponse : cela s’est plutôt bien passé, y compris dans les médias — qu’il connaissait déjà de ses années de communication opérationnelle. Il y voit d’ailleurs une parenté de métier : « ce sont des gens qui vont chercher l’information » sans en avoir les moyens, pour informer le public, quand le renseignement militaire cherche l’information pour ses décideurs.
Le phénomène n’a rien de français. Le PPE compte trois anciens officiers généraux — un Estonien, un Finlandais et lui —, plus un ancien lieutenant-colonel portugais. Et le président de la République tchèque, Petr Pavel, est un ancien général avec lequel il a servi. « On voit bien qu’il y a cette envie, pour les militaires, de continuer à servir autrement. »
Ce qui est apprécié, dit-il, c’est justement de ne pas être « un politique issu du néant » : d’arriver avec une expérience militaire et une expérience d’entreprise.
Une architecture de sécurité européenne autonome
C’est son combat principal, et il l’énonce simplement : l’Europe a besoin d’une architecture de sécurité autonome — des états-majors cohérents, des moyens de commandement, de communication et de renseignement — chaque pays conservant sa souveraineté.
Ce qu’il combat, c’est le déni : l’idée que « les Américains viendront quand même » si l’on est attaqué. Or, rappelle-t-il, d’Obama à Biden et jusqu’à la première présidence Trump, le message est constant : les Européens doivent assurer leur propre défense. Et le regard américain se tourne vers le Pacifique plus que vers l’Atlantique.
Deuxième message qu’il porte auprès de ses collègues : la menace n’est pas que russe. Beaucoup de députés, venus de pays de l’ancien pacte de Varsovie, n’en voient qu’une — ce qu’il comprend parfaitement. Mais il y ajoute la Chine sur le plan économique, le terrorisme islamiste, l’Iran, et les ambitions régionales turques. « La menace est multiforme. »
Il précise au passage un point institutionnel qui compte : il s’oppose au passage à la majorité qualifiée sur ces sujets, qui exposerait la France à être mise devant le fait accompli.
EDIP, ITAR et le F-35 : le combat du « acheter européen »
Le Parlement vient de voter EDIP (European Defence Industry Programme) : 1,5 milliard d’euros — « beaucoup d’argent, mais peu au regard du coût des équipements militaires ». L’essentiel est ailleurs, dans les conditions attachées.
L’argent européen doit servir à acheter européen. Les matériels financés doivent avoir été conçus en Europe et comporter au moins 70 % de composants européens — et non être des systèmes étrangers fabriqués sous licence sur le sol européen.
Le reste est de la pédagogie, et elle porte sur la liberté d’action. Les matériels modernes sont si connectés qu’on ne les emploie pas sans l’accord du fournisseur. S’y ajoute la réglementation américaine ITAR : tout équipement contenant des composants américains ne peut être exporté — voire employé — sans autorisation de Washington.
Il cite deux illustrations de ce calcul : des États qui se sont vu refuser l’emploi de leurs appareils américains dans une opération, et d’autres qui ont choisi le Rafale précisément pour être certains de pouvoir s’en servir le jour venu.
Reste que la coopération européenne bute sur une divergence de fond, qu’il résume par une formule :
« Quand vous parlez industrie de défense avec les Allemands, eux pensent industrie et nous pensons défense. Nous pensons industrie de défense, eux pensent défense de leur industrie. »
Il raconte aussi cet échange, à Varsovie, avec un général polonais : la Pologne avait cherché à entrer dans le programme de char franco-allemand, s’est sentie écartée, et a acheté sud-coréen. « Il y a à la fois une démarche industrielle et une démarche politique, et les deux doivent agir en parallèle. »
Sa conclusion est un appel à la rationalisation : « On ne peut pas se permettre d’avoir dix-sept modèles de chars différents, ni une vingtaine de modèles de frégates. »
Pourquoi la France ne produit pas assez vite
À l’argument polonais — « vous ne produisez pas assez vite » —, il oppose une réponse d’industriel : on produit quand on a des commandes.
Son exemple est parlant. Avec un volume annuel de l’ordre de quelques milliers d’obus de 155 mm commandés pour les armées françaises, on fabrique pendant trois ou quatre mois, puis on ferme les chaînes et on les rouvre l’année suivante. Passer à l’échelle suppose de remonter des lignes de production et de recruter — donc d’avoir de la visibilité. « Un industriel recrute des techniciens, des ouvriers, des ingénieurs s’il sait que le contrat vaut dix, quinze ou vingt ans. »
Même logique pour le char Leclerc, dont la production s’est arrêtée faute de commandes, quand l’Allemagne continue de faire évoluer son Leopard version après version.
Il corrige au passage une idée reçue : les Américains ne produisent pas plus vite, ils produisent au-delà de la commande initiale de leurs armées, ce qui leur permet de livrer rapidement un client.
Dernier obstacle, financier celui-là : les banques et les investisseurs, réticents à placer de l’argent dans ce qui « est fait pour tuer ». Un blocage que les critères extra-financiers ont longtemps entretenu, et sur lequel il plaide pour un changement de regard — la Banque européenne d’investissement commence à financer des équipements duaux, satellites ou drones, mais reste à l’écart des munitions et des blindés.
« Ce n’est pas parce qu’on fabrique des armes que c’est fait pour faire la guerre : c’est surtout pour l’éviter. »
Le cloud, l’espace et les 264 milliards
C’est le passage le plus concret de l’épisode, et le calcul est brutal.
Environ 80 % des données des entreprises européennes sont hébergées dans des clouds américains. Les pays européens y consacrent, selon lui, 264 milliards d’euros par an. Or développer un cloud européen autonome coûterait entre 100 et 120 milliards. « En un an, on a de l’argent. »
Sa méthode : ne pas attendre l’unanimité à vingt-sept, mais partir d’une coalition de volontaires — deux, trois, cinq pays décidés — en pariant que les autres suivront dès lors que ce sera moins cher et mieux protégé.
Il élargit d’ailleurs le constat : aucun réseau social n’est européen. « On parle de guerre d’influence. Mais pourquoi les Européens n’ont-ils pas créé ce réseau social européen ? »
Son second chantier fédérateur est l’espace : couverture satellitaire de communication, de navigation et d’observation de la Terre, et protection dans l’espace. Ce sera, annonce-t-il, l’objet de son prochain rapport d’initiative.
« Alliance ne veut pas dire vassalisation »
Le général raconte une scène de 2020, avant l’invasion de l’Ukraine. Quatre anciens généraux — un Américain, un Allemand, un Britannique et lui — sur un même panel. Il y déclare que l’OTAN, structure défensive, n’a alors pas d’ennemi, mais que sur le plan économique, les Européens en ont un : « nous sommes en guerre économique face aux États-Unis », lois extraterritoriales à l’appui.
Réponse du général américain : « Christophe, we are competitors. » Ce à quoi il répond, dans le podcast : « Non, nous ne sommes pas compétiteurs. Ils imposent leur volonté. »
Il rappelle la formule fondatrice de l’Alliance atlantique — garder les Américains dedans, les Russes dehors et les Allemands sous contrôle — et souligne une conséquence structurelle rarement dite : la plupart des armées européennes ont été construites pour l’OTAN, avec des structures de commandement adaptées à elle. « La seule armée qui ne soit pas comme ça, c’est l’armée française, capable de mener des opérations autonomes. »
Et il livre une anecdote révélatrice de l’état d’esprit bruxellois : ayant plaidé auprès du commissaire chargé de la défense pour que l’argent européen serve à acheter européen, il s’entend répondre qu’il ne faudrait pas « entrer en guerre économique avec les Américains ». « Alors qu’eux le sont. »
Ce qui ne l’empêche pas de rendre hommage aux Américains sur le terrain : « Quand j’ai commandé un groupement de forces spéciales en Afghanistan, on s’est battus épaule contre épaule. Ce sont de vrais frères d’armes. » Le désaccord est stratégique, pas sentimental.
Le déni démographique
C’est l’angle le plus personnel de son analyse. « La démographie est une science exacte, et elle porte sur le long terme. Or on n’en parle jamais. »
Premier argument : la composition de la population américaine change, et avec elle la part d’ascendance européenne. Il en tire une conséquence stratégique — les liens affectifs qui justifiaient l’engagement américain en Europe se distendent. « Les Américains, demain, ne viendront plus se battre pour défendre l’Europe. En revanche, que l’Europe reste un marché, bien évidemment. »
Deuxième argument, appliqué cette fois à l’Europe elle-même, et illustré par la Pologne : une armée d’environ 143 000 militaires, un objectif affiché de 300 000, mais une population active qui recule de 200 000 personnes par an et une fidélisation difficile. Les chiffres de format ne valent que si l’on peut recruter.
Il en déduit une série de sujets que les Européens devront affronter — retraites, durée du travail, droit du travail — et une exigence de méthode :
« Un bon sentiment ne fait pas de la géopolitique. Le wishful thinking, les vœux pieux, ça ne permet pas d’avancer. »
Influence : Hollywood, Radio Mille Collines et Katyn
Sur le soft power, le général rejoint explicitement la chronique de Pierre Conesa publiée dans notre magazine : après 1945, les États-Unis ont diffusé leur mode de vie, notamment par le cinéma, dont l’importation en France a été facilitée par accord douanier. « Derrière, on impose une culture. »
Son reproche aux Européens est symétrique : « Les Américains savent mettre en valeur ce qu’ils sont. Nous, nous nous dénigrons en permanence. » Il assume l’idée que les erreurs du passé existent — « nos anciens ont fait des erreurs, bien évidemment » — mais juge que la repentance permanente empêche toute politique d’influence.
Il en donne deux illustrations tirées de son expérience et de l’histoire. Au Rwanda, pendant l’opération Turquoise, il a vu ce que produisait Radio Mille Collines — une radio qui a poussé au meurtre dans un pays où l’on écoute la radio partout — et la tentative française de monter une station pour la contrer. Et il rappelle le mensonge soviétique sur le massacre des officiers polonais de Katyn, longtemps imputé aux Allemands.
« L’intox et la désinformation font partie de notre monde. Encore faut-il avoir les moyens de raconter ce qui est. »
Son conseil aux officiers : « tout est politique »
Fred termine sur une phrase que l’on entend souvent dans les régiments : « nous, on n’est pas là pour faire de la politique ».
Le général commence par un rappel historique : les militaires votent depuis moins longtemps que les femmes — d’où l’expression de Grande Muette. Puis il distingue deux choses.
D’un côté, la subordination au politique est totale : le chef militaire décide sur le terrain, mais l’ordre vient du chef des armées. De l’autre, l’interaction est permanente et nécessaire — le chef d’état-major doit dire au pouvoir ce qui est faisable et ce qui ne l’est pas ; un chef de corps traite au quotidien avec le maire, le député, le préfet, pour ses familles, ses logements, ses transports. « Un commandant de brigade de gendarmerie, adjudant ou lieutenant, est en interaction permanente avec le monde politique. »
Son second conseil s’adresse aux jeunes officiers qui trouveraient leur métier peu exaltant en temps de paix. Il cite Alfred de Vigny et sa Servitude et grandeur militaires :
« Il ne se passe rien, et tant mieux. Mais le jour où ça se passe, je serai prêt, et mes hommes seront prêts. Et déjà, ma présence dissuade d’autres de vouloir m’attaquer. »
Enfin, il plaide pour que les militaires expliquent leur métier aux élus et aux citoyens : « Vous payez des impôts pour avoir une armée digne de ce nom. Voilà ce que l’on fait. » L’échange se termine sur les ordres de grandeur budgétaires — un budget de la défense autour de 40 à 50 milliards d’euros selon le périmètre, un besoin évalué bien au-delà par l’actuel ministre, et une dette publique qui contraint tout le reste.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que le programme EDIP ?
L’European Defence Industry Programme est un instrument financier européen doté d’environ 1,5 milliard d’euros, destiné à soutenir l’industrie de défense du continent. Sa disposition la plus structurante n’est pas le montant mais la condition : les matériels financés doivent avoir été conçus en Europe et comporter au moins 70 % de composants européens, ce qui exclut les systèmes étrangers simplement assemblés sous licence.
Qu’est-ce que la réglementation ITAR ?
L’International Traffic in Arms Regulations est la réglementation américaine sur les exportations d’armement. Elle impose que tout équipement contenant des composants américains — même fabriqué à l’étranger — ne puisse être exporté, et dans certains cas employé, sans l’accord des États-Unis. C’est l’un des principaux arguments avancés en faveur de matériels « ITAR-free » pour préserver la liberté d’action nationale.
Pourquoi l’industrie française ne produit-elle pas plus vite ?
Parce que les capacités de production suivent les commandes. Sur de faibles volumes annuels, un industriel produit quelques mois puis ferme ses lignes. Remonter des chaînes et recruter suppose une visibilité de long terme — des contrats sur dix à vingt ans. Le modèle américain diffère en ce qu’il produit au-delà de la commande nationale, ce qui permet de livrer un client rapidement.
Combien d’entreprises composent la base industrielle de défense française ?
Environ 4 500 entreprises, des grands groupes aux PME, forment la base industrielle et technologique de défense (BITD) française. Selon le général Gomart, six pays européens seulement disposent d’une véritable BITD, avec des écarts considérables — de l’ordre de 120 entreprises pour les plus petits.
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