#284 – Où en est le financement de la Défense ?

Comment finance-t-on la base industrielle et technologique de défense française ? Nous avons enregistré cet épisode au salon Eurosatory, en collaboration avec Fort Éclair, le podcast des jeunes IHEDN, avec Emmanuel Ancri, directeur général du Defense Angels European Network. Dialogue de place, exigences prudentielles, modèle DARPA, épargne des Français, souveraineté des levées de fonds : il dresse un état des lieux lucide de ce qui a été débloqué — et de ce qui coince encore.

Ce qu’il faut retenir de cet épisode

  • Le financement bancaire de la BITD est, selon lui, une problématique « plus ou moins résolue » : l’exposition des banques au secteur atteint 46,6 milliards d’euros.
  • Le vrai blocage s’est déplacé vers les grosses levées de fonds : l’Europe manque de véhicules de taille suffisante pour mener des tours de plusieurs centaines de millions.
  • Le besoin en fonds propres de la BITD d’ici 2030 est estimé entre 4 et 6 milliards d’euros, face à une trentaine de fonds créés en France en un an.
  • Les exigences prudentielles européennes découragent l’investissement en actifs non cotés : 5 millions investis obligent à immobiliser environ 400 000 euros de capital.
  • Sa thèse sur l’économie de guerre : « on n’est véritablement en économie de guerre que quand on est en guerre ». On ne peut pas la simuler en temps de paix.
  • Le frein principal n’est pas seulement financier mais culturel — côté investisseurs comme côté industriels.

Le dialogue de place, ou comment financiers et industriels ont appris à se parler

Le point de départ est ancien. Depuis 2020-2021, les industriels de défense alertent sur leurs difficultés de financement, et d’abord de financement bancaire. Leurs alertes, relayées par les groupements professionnels, se heurtent longtemps à un secteur financier qui considère la défense comme « un peu touchy, un peu controversé » — la vente d’armes ne faisant, selon sa formule, « pas rêver les chantres de l’ESG ».

La guerre en Ukraine change la donne. Il faut monter en cadence, augmenter les rythmes de production, investir dans de nouvelles capacités, dans les compétences et les ressources humaines. Or tout cela se finance.

Le gouvernement lance alors un dialogue de place : mettre autour d’une même table des financiers et des industriels de défense qui, historiquement, se connaissaient mal. Quatre groupes de travail, une restitution des conclusions en avril, et un moment symbolique — une réunion à Bercy en présence des ministres concernés en mars 2025. La table ronde qui a précédé cet entretien, organisée par la Fédération bancaire française et réunissant la direction générale du Trésor et la DGA, visait précisément à faire le point sur les leviers restants.

« On n’est en économie de guerre que quand on est en guerre »

Interrogé sur la réalité de la prise de conscience française, il répond sans complaisance ni catastrophisme.

La conscience collective existe : le discours politique va en ce sens, et les acteurs de la BITD comme des armées en ont pleinement conscience — pour les premiers, admet-il, parce que cela représente aussi « une opportunité de marché ». Le problème est ailleurs, et il est budgétaire. On ne peut pas simuler une économie de guerre en temps de paix, parce que les arbitrages budgétaires ont d’autres priorités.

Les chiffres avancent pourtant : une loi de programmation militaire à 413 milliards d’euros, dont l’actualisation envisagée porterait sur 36 milliards supplémentaires, avec 8,5 milliards fléchés vers les munitions.

Mais il identifie des limitations structurelles que l’argent ne résout pas. L’exemple des drones est frappant : en Ukraine, ce qui a été développé est obsolète au bout de trois semaines, et il faut passer à l’itération suivante. Ce cycle est irréproductible en France — « déjà parce que les drones, on ne les utilise pas ». On peut en céder à l’Ukraine, en tester, en faire exploser quelques-uns. Mais les stocker ne sert à rien, puisqu’ils seront périmés.

Sur le volet sociétal, il juge salutaire la franchise récente du chef d’état-major des armées quant à ce qu’un conflit impliquerait réellement pour le pays. « La guerre, c’est la guerre. Si un jour on est en guerre, il va falloir contribuer à l’effort de défense nationale. Tant qu’on ne sera pas le nez dedans, beaucoup refuseront de l’admettre. »

Le modèle DARPA est-il transposable ?

Parmi les annonces issues du dialogue de place figure l’étude, par la DGA et la direction générale du Trésor, du modèle de la DARPA américaine, pour voir ce qui pourrait en être décliné en France.

Il en rappelle le principe, contre-intuitif pour une culture administrative : « la légende dit que si plus de 15 % des boîtes qui en sortent réussissent, c’est un échec — parce que ce n’est pas assez disruptif ». Autrement dit, l’échec massif y est la preuve que l’on a visé assez haut.

D’où son scepticisme mesuré. « En France, en Europe aussi, on a un problème avec le risque » — d’autant plus avec des deniers publics. L’Agence de l’innovation de défense, dotée de plus d’un milliard d’euros, « fait des choses très bien mais n’ose pas encore se frotter à cet axe de l’innovation extrêmement disruptive ». Et il pose la limite qui traverse tout l’entretien : « le besoin fait foi. Tant qu’on n’en a pas vraiment besoin, c’est difficile de le justifier. »

« Une entreprise de la BITD, c’est une entreprise avant tout »

C’est le point où il se montre le plus à contre-courant du discours ambiant, et il l’assume.

Le financement bancaire lui paraît globalement réglé. Des référents défense ont été installés dans les groupes bancaires pour faire remonter les dossiers sensibles vers la DGA et la filière, et le dispositif fonctionne. Restent des refus — mais, dit-il, tous ne s’expliquent pas par la nature du secteur : « parfois il y a des dossiers rejetés simplement parce qu’il n’y a pas lieu de les accepter, qu’elles soient BITD ou pas, parce que l’entreprise n’est pas bonne. »

Manque de compétitivité, mauvais positionnement, produit qui ne répond plus aux attentes du client : les causes ordinaires de la difficulté d’entreprise valent aussi dans la défense, même si le caractère stratégique du secteur incite à l’oublier. Sa mise en garde vaut avertissement pour les dirigeants tentés de mobiliser leurs élus locaux avant d’interroger leur modèle : « c’est un monde compétitif dans tous les cas ».

Là où il pointe en revanche un vrai problème, c’est du côté de la réglementation européenne. Les exigences prudentielles applicables aux banques et aux assureurs les contraignent à immobiliser du capital de précaution lorsqu’elles investissent en actifs non cotés — soit, précisément, la situation de la quasi-totalité des PME et ETI de la BITD. L’ordre de grandeur cité lors de la table ronde : 400 000 euros à mettre de côté pour 5 millions investis. Rapporté aux volumes en jeu, l’effet dissuasif est considérable.

ESG : de l’« arme controversée » à l’« arme interdite »

Le glissement de vocabulaire mérite d’être connu, car il a des effets très concrets sur l’accès au financement.

Le vocable consacré jusqu’ici était celui d’« armes controversées » — une notion qu’il juge vide de sens : « pour certains une chose est bien, pour d’autres non. Qu’est-ce que ça veut dire, controversé ? Il n’y a pas de définition. » Un flou qui permettait d’exclure à peu près n’importe quoi.

On lui a substitué la notion d’« armes interdites », qui renvoie aux traités signés par la France et la majorité des États européens. Le critère devient vérifiable. Combiné à la position officielle selon laquelle « la défense n’est pas un investissement sale », cela rend la compatibilité entre ESG et défense « a priori totale » — avec, concède-t-il, des ajustements encore nécessaires à la marge.

Un marché monopsonique, et ses angles morts

La défense reste un secteur singulier : il est monopsonique, c’est-à-dire que l’État y est le seul client final. Pour les PME et ETI sous-traitantes, le client immédiat est un sous-traitant de rang supérieur ou le maître d’œuvre industriel du programme.

Il en tire une inquiétude peu formulée ailleurs. Certaines entreprises sont inscrites depuis si longtemps dans la chaîne de valeur d’un programme qu’elles ne traitent pratiquement qu’avec un seul donneur d’ordres — un sous-traitant du Rafale qui ne travaille qu’avec Dassault, par exemple. Ce n’est pas nécessairement un défaut, puisqu’il faut bien faire sortir les matériels. Mais la question se pose : si la donne change, cette entreprise sera-t-elle armée pour aller conquérir d’autres marchés et partir à l’export ? Cela suppose une stratégie construite bien en amont, et des efforts que la situation de confort n’encourage pas.

Business angels : investir là où l’argent doit être considéré comme perdu

Ancien délégué général de Defense Angels, Emmanuel Ancri rappelle ce que recouvre le métier. Un business angel est un investisseur individuel — souvent un entrepreneur ayant revendu son entreprise, parfois un retraité disposant d’un capital — qui intervient dès les premiers tours de table, quand le prototype n’est pas abouti et qu’il n’y a aucune traction commerciale. « L’argent qu’ils mettent, il faut qu’ils estiment qu’il est perdu a priori. »

Sur la défense, il constate une traction réelle. Ces investisseurs viennent souvent de la tech, parfois de l’industrie de défense, plus rarement du monde militaire. Et le mouvement s’élargit : « on arrive à attirer des investisseurs qui n’ont pas d’appétence a priori pour la défense, ce qui est assez impressionnant ».

Reste l’obstacle qu’il martèle tout au long de l’entretien : l’acculturation. Beaucoup ne saisissent pas les spécificités du marché de la défense — ses cycles, sa dépendance à la commande publique, ses contraintes réglementaires. « Il faut les prendre par la main, leur expliquer ce qu’implique d’investir dans une start-up de défense. »

L’épargne française, angle mort du financement

Le constat dépasse largement la défense. Sur environ 35 000 milliards d’euros d’épargne en Europe, 10 % seulement sont investis en actions — tous secteurs confondus.

Il pointe une cause structurelle française : l’absence de fonds de pension. Aux États-Unis, le système de retraite oriente mécaniquement l’épargne vers le capital-investissement. En France, cette courroie n’existe pas — « c’est ce qui manque au private equity français ». Un constat qui le conduit, en s’excusant de la digression, vers la question des retraites et d’une part de capitalisation.

Quant aux livrets réglementés, ils offrent une garantie de capital et de liquidité assumée par l’État, mais « ils ne sont pas rémunérateurs — souvent ils ne battent même pas l’inflation ». Sans pour autant recommander à chacun d’aller placer son épargne en actifs non cotés, il plaide pour une gamme d’outils adaptée aux différents profils d’épargnants, avec un vrai travail pédagogique. Plusieurs briques existent déjà : fonds retail de BPI France, unités de compte en assurance-vie.

Eurosatory, la ruée et l’inculture

Le salon lui-même illustre le paradoxe du moment. Jamais Eurosatory n’a été aussi vaste, tant en exposants qu’en visiteurs, signe que beaucoup de TPE, PME et start-up veulent se lancer sur le marché militaire.

Mais, comme le relève Fred Marie, il n’y a jamais eu non plus autant de méconnaissance de ce qu’est réellement la défense — au point que « le marché des conseillers défense explose ». L’analogie s’impose : vendre des pelles pendant la ruée vers l’or. Réponse d’Emmanuel Ancri : « il y a vraiment un effet d’opportunisme assez incroyable. Mais tant mieux : s’il y a un besoin, autant le combler. »

L’acculturation doit en réalité fonctionner dans les deux sens. Les industriels doivent apprendre le marché de la défense — la DGA organise à cet effet des rencontres avec les clusters régionaux d’entreprises. Mais les entreprises doivent aussi s’acculturer aux logiques financières. Il décrit très bien le choc : « vous prenez le patron d’une PME établie depuis cent ou cent cinquante ans, avec un actionnariat familial, et un fonds d’investissement qui débarque avec ses logiques de temporalité, de ROI, ses attentes en termes de valorisation et d’exit… c’est quand même un peu rude. »

Le vrai goulot d’étranglement : les grosses levées

Invité à identifier le problème central des années à venir, il désigne un point précis — et c’est probablement l’information la plus utile de l’entretien.

Les acteurs de la new defense — Anduril ou Shield AI aux États-Unis, Helsing en Europe — trouvent sans difficulté leurs premiers capitaux : business angels, BPI, fonds d’amorçage. Le problème surgit plus haut dans la chaîne. En série C ou D, on lève des centaines de millions d’euros. Or un fonds n’engage qu’environ 10 % de son capital sur une seule ligne : un véhicule de 500 millions ne mettra donc que 50 millions. Pour une levée de 150 millions nécessitant un fonds lead, l’Europe manque tout simplement d’acteurs de taille suffisante.

Deux issues alors : l’introduction en bourse, ou des investisseurs aux poches plus profondes — « et donc des investisseurs américains. On perd en souveraineté. »

Sa position finale est délibérément pragmatique, et il la sait discutable : « je préfère toujours une boîte qui survit, qui reste en France, préserve l’emploi et la production avec des capitaux étrangers, qu’une boîte qui meurt. Aujourd’hui, l’alternative, c’est de mourir. » Il rappelle l’existence du contrôle des investissements étrangers en France, qui permet d’assortir les transactions de conditions — préservation de l’emploi notamment. « On ne va quand même pas laisser mourir nos pépites industrielles. »

Questions fréquentes

Qu’est-ce que la BITD ?

La base industrielle et technologique de défense désigne l’ensemble des entreprises — grands groupes, ETI, PME et start-up — qui conçoivent et produisent les équipements de défense. Son financement fait l’objet d’un « dialogue de place » entre l’État, les industriels et le secteur financier.

Qu’est-ce que le dialogue de place sur le financement de la défense ?

C’est le processus lancé par le gouvernement pour réunir financiers et industriels de défense, qui se connaissaient mal. Organisé en quatre groupes de travail, il a rendu ses conclusions au printemps et a débouché sur plusieurs initiatives, dont des référents défense dans les groupes bancaires et un club des investisseurs animé par la DGA.

Pourquoi les banques hésitent-elles à financer la défense ?

Le frein réglementaire tient aux exigences prudentielles européennes, qui imposent d’immobiliser du capital lors d’investissements en actifs non cotés — la situation de la plupart des PME et ETI de la BITD. Le frein réputationnel lié aux critères ESG s’est en revanche largement levé avec le passage de la notion d’« armes controversées » à celle d’« armes interdites » par les traités.

Combien la BITD a-t-elle besoin de fonds propres ?

Le besoin est estimé entre 4 et 6 milliards d’euros d’ici 2030. Une trentaine de fonds d’investissement dédiés se sont créés en France en un an, ce qui pourrait suffire à couvrir ce besoin si leurs levées aboutissent.

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