Sur mandat du chef d’état-major de l’armée de Terre, la 11e brigade parachutiste a créé de toutes pièces un centre d’entraînement tactique drone. L’adjudant Thomas, du 1er régiment de hussards parachutistes, en est le chef de stage. Vingt ans de service dont onze au groupement des commandos parachutistes, il a lancé le projet Fronde — un drone FPV conçu pour emporter une munition déjà présente dans les stocks. Il raconte comment on forme non pas des télépilotes, mais des opérateurs de drone offensif.
Ce qu’il faut retenir de cet épisode
- Le basculement en une phrase : « Avec un drone à 400 €, on peut détruire un char à plusieurs millions — ou un Caesar. »
- Le premier verrou à faire sauter n’était pas technique mais réglementaire : la réglementation aéronautique interdisait de faire voler un drone avec une charge.
- Piloter un FPV est un savoir-faire comparable à celui d’un tireur d’élite : « ce n’est pas quelque chose que l’on improvise ».
- Les joueurs de jeux vidéo progressent spectaculairement : « J’ai mis trois semaines à comprendre la télécommande. Eux, en deux heures, ils explosent les chronos. »
- Contre le FPV, les meilleures parades sont les plus simples : un filet, de la discrétion — et des souffleurs à l’étude.
- Sa position sur l’autonomie : l’humain doit pouvoir intervenir à tout moment dans la chaîne décisionnelle.
De la bidouille au Sahel au projet Fronde
Vingt ans de service, la totalité au 1er RHP : cinq ans comme militaire du rang, un parcours de sous-officier, trois ans en unité de combat — chef de patrouille de reconnaissance et d’investigation, chef d’engin —, puis les tests du groupement des commandos parachutistes, où il servira onze ans. Il quitte ensuite les filières opérationnelles pour un bureau opérations-instruction, un an comme référent innovation, puis la cellule drone.
Sa rencontre avec l’outil date du Sahel, au GCP, « à l’époque où ce n’était pas très démocratisé ». Des drones personnels ou achetés sur étagère — « ce qu’on appelle un peu la bidouille » — dont l’apport tactique saute immédiatement aux yeux. « Le fait de pouvoir observer depuis une hauteur, ça a énormément de valeur tactique. »
Puis vient le FPV, sujet montant sur les conflits à l’est — et, en France, un sujet tabou. « Quand on parle d’un drone de frappe, on parle d’un drone qui transporte une munition. » Il ne comprend pas que personne ne s’en saisisse.
Le projet Fronde naît « dans une popote », en discutant avec un capitaine polytechnicien alors référent innovation : développer un drone FPV taillé pour le tactique, capable d’emporter une munition déjà présente dans les stocks — en l’occurrence une ancienne grenade à fusil antichar. Le projet monte en puissance avec les entités de l’innovation de défense, et en est aujourd’hui aux premiers tests de tir.
Le plus dur ne fut pas la technique. « Il a fallu partir tel le pèlerin avec mon bâton et convaincre les différents chefs qu’à un moment donné, il faut aller un peu contre la réglementation aéronautique. C’était le premier verrou à faire sauter pour pouvoir faire voler des drones avec une charge, puis avec une munition. » Une fois les esprits convaincus, « la machine s’est lancée très vite ».
Un centre d’entraînement créé de zéro
En parallèle, le chef d’état-major de l’armée de Terre donne mandat à la brigade parachutiste de créer un centre d’entraînement tactique drone, après en avoir vu les équivalents à l’est. « Nous avons été les primo-créateurs. Il a fallu imaginer toutes les infrastructures et tout le contenu pédagogique. »
La distinction sur laquelle il insiste est au cœur de la démarche. Un télépilote, « c’est quelqu’un qui sait piloter un drone ». Le centre va plus loin : il forme des opérateurs, « des gens qui vont piloter des systèmes d’armes », en incorporant le savoir-faire technique dans un raisonnement tactique — « et in fine détruire des objectifs ».
Trois sessions ont été conduites à ce jour, chacune nourrissant la suivante : évolution des matériels, du contenu, des modes d’action. « C’est une perpétuelle remise en question. »
Sur l’ambition « un soldat, un drone », il apporte une nuance importante. Tous les soldats auront un drone à leur niveau — observation, peut-être brouillage, peut-être livraison de matériel. Mais pas tous un drone offensif : « Le pilotage d’un FPV, c’est un savoir-faire très technique, qui peut s’apparenter à celui d’un tireur d’élite. Ce n’est pas quelque chose que l’on improvise. »
Il rappelle au passage l’état des dotations : les régiments d’infanterie parachutiste disposent de Black Hornet de troisième génération, de très petits drones silencieux conçus pour la reconnaissance en bâtiment. Son propre régiment, de cavalerie, met en œuvre un drone à voilure fixe d’environ 80 centimètres, destiné à la reconnaissance dans la profondeur, avec beaucoup plus d’autonomie. « Ce n’est pas la même utilisation. »
Ce que la formation ajoute au pilotage
La première semaine se passe sur simulateur — des logiciels du marché civil, « ni plus ni moins des jeux vidéo ». Et c’est là qu’apparaît l’avantage générationnel.
« Ceux qui ont une appétence pour les jeux vidéo progressent extrêmement vite : avoir deux sticks dans les mains, ils connaissent, le cerveau est déjà dimensionné pour ça. » Sa comparaison est parlante : « Quand j’ai commencé le FPV, j’ai mis trois semaines à bien comprendre le fonctionnement de la télécommande. Là, on a des jeunes qui n’ont jamais fait de simulateur : en deux heures, ils explosent tous les chronos. »
Vient ensuite la marche à franchir. Un drone racer fait 5 pouces ; un drone porteur de charge, 10 pouces — le double, plus lourd, avec de l’inertie, « mais qui fait le taf largement comme il faut ». Et le centre y ajoute délibérément des contraintes qui « viennent perturber le sentiment de liberté qu’on a quand on pilote un FPV » : vue thermique moins lisible que le numérique, réalité augmentée avec des informations de terrain, environnements brouillés et image dégradée, stress du combat.
Par-dessus tout cela, le contexte tactique : où est l’ennemi, où est l’ami, quel effet est demandé, qui faut-il appuyer, comment se repérer. « C’est là que la formation militaire intervient. »
Il y ajoute une dimension qu’il place au même niveau que le tir : la responsabilité. « La finalité de l’opérateur FPV, c’est de délivrer des feux, donc de détruire l’ennemi. Il y a une forte notion de responsabilité qui doit être intégrée » — comptes rendus compris.
Deux scénarios d’entraînement
Le centre dispose notamment d’un complexe de tranchées, construit par le génie parachutiste. Il en décrit deux exercices, directement inspirés de ce qui se fait en Ukraine.
La mission défensive. Une équipe FPV autonome reçoit une zone à défendre, sur laquelle on envoie des éléments qui s’infiltrent à pied ou en véhicule. À elle de mettre en place une observation quasi permanente avec des drones stabilisés : organiser les rondes — un drone monte, observe, redescend et se fait relever —, gérer la rotation et la recharge des batteries, rendre compte régulièrement. Dès qu’un objectif est identifié, on envoie un drone de frappe. La difficulté est aussi physique : « Pour avoir une liaison entre la télécommande, le masque et le drone, il ne faut pas d’obstacle. C’est à eux de trouver le bon poste. » Ils doivent tenir une nuit entière.
Le duel en mouvement. Les télépilotes sont embarqués dans un véhicule en déplacement et doivent traiter un autre véhicule roulant dans une direction différente. « Leur interne est complètement perturbé. Il va falloir se repérer sur le terrain avec leur drone, retrouver l’objectif à partir de la description qui en a été faite. »
Le FPV n’est pas qu’une arme kamikaze
Il tient à corriger l’image dominante. Le centre a étudié plusieurs modes d’action.
Le largage, d’abord : un FPV qui lâche une grenade à main « de la même manière que les bombardiers de la Seconde Guerre mondiale », en piqué ou en passage bas. « Un mode d’action qui s’apprend, très précis quand il est bien maîtrisé, et facile à mettre en œuvre. »
Le brouillage ensuite : un module fixé sous le corps du drone, qui vient brouiller une zone en y évoluant.
Et l’interception, sur laquelle nous reviendrons. « C’est ça qui est bien avec le drone, et d’autant plus avec le FPV : une technologie facile à maîtriser et à bricoler. On peut imaginer beaucoup de choses. »
Contre le FPV : peu de solutions, et les plus simples gagnent
C’est le passage qui ouvre l’épisode, et son constat est sans complaisance.
« Le drone low cost sur lequel on vient bricoler une munition a complètement remis en question l’art de la guerre contemporain. Avec un drone à 400 €, on peut détruire un char à plusieurs millions d’euros, ou un Caesar qui en vaut autant. » Et personne n’a encore la parade : « Contre le FPV, il n’y a malheureusement pas grand-chose à faire. Ça vole vite, donc c’est difficile à cibler ; ce n’est pas facilement brouillable ; ça ne coûte pas cher. Et si on met de la fibre optique, on ne peut plus brouiller du tout. »
La brigade s’entraîne donc à subir : lors des manœuvres, des drones encagés viennent perturber les soldats et les véhicules, pour matérialiser ce qui se serait passé en réel.
Côté parade active, il cite les drones intercepteurs — « on dirait un peu une fusée » — déjà conçus par des sociétés et très efficaces, d’autant plus avec une couche algorithmique. De manière plus terre à terre, le centre entraîne ses télépilotes à intercepter un drone stabilisé ou à voilure fixe « en le cognant, tout simplement ».
Et il confirme le paradoxe le plus commenté de cette guerre : les meilleures solutions sont les plus rudimentaires. « Un filet arrête un drone FPV. » Son équipe travaille aussi sur des souffleurs surpuissants destinés à déséquilibrer l’appareil en phase finale — « on peut souffler dessus avec un gros sèche-cheveux et le faire tomber ». Il relativise toutefois les tronçons de route protégés par des filets en Ukraine : « On peut le déchirer, brécher avec un premier drone, et les autres s’engouffrent. Ce n’est pas la solution miracle. »
Il signale enfin une trouvaille observée en veille : des véhicules « hérissons », bardés de tiges métalliques destinées à accrocher et arracher la fibre optique des drones encore en vol.
Les défenses passives : redevenir invisible
C’est là que son analogie avec le tireur d’élite prend tout son sens, et c’est sans doute le passage le plus directement utile de l’épisode.
« Il s’agit de ne pas leur tendre le bâton pour se faire battre. Et ça passe d’abord par la discrétion — on le martèle à nos stagiaires. » Concrètement : ne pas sortir de son trou de combat sans nécessité, ne pas bouger sans nécessité, et si l’on bouge, procéder « par tout petits bonds » plutôt que de se lancer sur trois mètres. La raison est optique : « Le moindre mouvement, le drone va le détecter. Quand c’est fixe, c’est beaucoup moins facile à analyser sur une vidéo. » Et il précise qu’il ne parle même pas encore de thermique.
Le reste relève du camouflage patient : sur le trou de combat, un filet ; sur le filet, une bâche ; sur la bâche, du feuillage.
L’IA, et la ligne à ne pas franchir
Aucune intelligence artificielle n’équipe aujourd’hui les drones qu’il met en œuvre — « c’est plus de la théorie pour le moment ». Mais plusieurs projets mûrissent, autour de ce qu’on appelle le target tracking.
Le principe : un algorithme analyse en temps réel le flux vidéo que voit le télépilote, repère les pixels qui bougent ou se détachent du fond, et propose une cible. « Libre à l’opérateur de la sélectionner ou pas. » Le drone peut alors s’asservir sur l’objectif — l’opérateur conservant la possibilité de reprendre la main à tout moment, « s’il s’agit d’un véhicule ami ou en cas de changement de mission ».
Sa position sur l’autonomie complète est nette : « Il est très important que l’humain puisse intervenir à tout moment dans la chaîne de contrôle et décisionnelle. Ce serait un risque trop grand. »
Sur les essaims et le pilotage multiple, il se montre en revanche confiant : « Ça va se faire très rapidement — un drone leader qui guide d’autres drones autonomes. Les sujets sont traités dans le monde de la défense et de l’innovation. »
Industriels : la chaîne courte comme condition
Ce qu’il retient de ses échanges avec les industriels : « Il y a beaucoup de petites boîtes très agiles, qui demandent à travailler et surtout à satisfaire l’opérateur. »
Il cite l’exemple d’un fabricant de drones de la région stéphanoise, dont le vecteur a été retenu comme porteur pour le projet Fronde. « Depuis le début, ça a été un échange permanent entre leur bureau d’études et le retour de terrain : chaque appréciation, chaque critique du produit a amené une évolution. » Il en fait une condition de l’économie de guerre : une chaîne courte entre l’opérateur et l’industriel, permettant de faire évoluer le matériel au rythme de l’ambiance tactique.
Passer à la masse suppose ensuite deux choses : partir d’un produit simple à fabriquer avec des composants faciles à trouver — difficile dans un domaine aussi technologique —, et dimensionner des chaînes de production en conséquence. Il pointe une dépendance persistante : les terres rares, et le fait qu’on ne produise pas encore de petits moteurs en France, une seule entreprise européenne commençant à s’y mettre.
La diffusion, elle, se fait en pyramide : « Je suis instructeur FPV, je forme des moniteurs, qui forment des télépilotes au sein des régiments. Ce système permet d’amorcer la pompe. »
Il évoque enfin une piste logistique : un projet, mené avec une grande école d’ingénieurs toulousaine, d’un drone capable d’emporter 100 kilos sur 100 kilomètres. Ambitieux, mais « c’étaient les prémices du drone mule ». On peut sans peine imaginer, dit-il, des sections du régiment du train parachutiste livrant du matériel à des unités engagées dans la profondeur.
Une veille sur temps personnel
Comment reste-t-il à jour ? Sa réponse commence par une plaisanterie : « Je n’ai plus de vie personnelle, c’est ça le secret. »
Puis il détaille : des canaux Telegram de renseignement où circulent vidéos et retours d’expérience militaires, des soirées passées dans son garage à bricoler, et surtout un réseau de passionnés constitué au fil des rencontres dans toute l’armée de Terre. « Grâce à ça, on arrive à rester bien informés et à jour techniquement. »
Et si plus rien ne pouvait voler ?
Sa prospective est plus nuancée que l’enthousiasme technologique ambiant, et c’est peut-être le passage le plus intéressant de l’épisode.
Il note d’abord que la montée en puissance technologique s’est accompagnée d’une régression du mode d’action : « À un moment donné, on était reparti dans une guerre de tranchées de la Première Guerre mondiale. » Et que chaque évolution appelle sa contre-mesure peu de temps après.
D’où son hypothèse : « Je pense qu’un jour, il y aura quelque chose qui fera que plus rien ne pourra voler — constamment mis au sol par un moyen de brouillage ou autre. Et donc peut-être qu’on reviendra au soldat lui-même, lui et son fusil. »
Ce qui justifie, conclut-il, de maintenir les savoir-faire de base du parachutiste : marcher longtemps, porter lourd, se débrouiller — et l’assaut vertical pour aller prendre un point du terrain dans la profondeur. Il rappelle au passage que les hélicoptères ont été les premiers à voir leur place remise en question en Ukraine, « parce que dès qu’il y en avait un en l’air, c’était une cible privilégiée ».
Son conseil aux jeunes qui voudraient s’engager pour faire du drone tient en une observation : ce n’est pas encore une spécialité proposée d’emblée au recrutement, mais « c’est vraiment le moment ». « On a besoin de jeunes qui ont l’esprit neuf. Et l’avantage, c’est que les grands chefs sont prêts à écouter et à prendre de nouvelles propositions. »
Questions fréquentes
Qu’est-ce qu’un drone FPV ?
Un drone piloté en vue subjective — first person view — grâce à un masque retransmettant l’image de sa caméra. Rapide, peu coûteux et facile à modifier, il peut être employé pour l’observation, le largage d’une grenade, le brouillage, l’interception d’autres drones, ou en munition téléopérée.
Quelle différence entre un télépilote et un opérateur de drone offensif ?
Le télépilote sait faire voler l’appareil. L’opérateur met en œuvre un système d’armes : il maîtrise le pilotage, mais aussi la lecture du terrain, la situation tactique, l’effet à obtenir et la responsabilité qui s’attache à la délivrance de feux. C’est cette seconde qualification que forme le centre d’entraînement de la 11e brigade parachutiste.
Comment se protéger d’un drone FPV ?
Il n’existe pas de parade unique. Les moyens actifs — brouillage, interception — sont limités, d’autant que les drones filoguidés par fibre optique échappent au brouillage. Les mesures les plus efficaces restent passives : discrétion absolue, immobilité, déplacements par bonds courts, et camouflage superposé (filet, bâche, feuillage). Un simple filet suffit par ailleurs à arrêter un FPV.
Peut-on s’engager pour devenir télépilote de drone ?
Pas directement : la spécialité n’est pas encore proposée comme telle par les centres de recrutement, faute de maturité. Le parcours passe par un engagement classique, puis une formation dispensée au sein des régiments par des moniteurs eux-mêmes formés par les instructeurs du centre d’entraînement.
À écouter également
- #188 — Commander la 11e brigade parachutiste
- #260 — Mission Lynx, les Français en Estonie
- #267 — Le 7e bataillon de chasseurs alpins
- #223 — Reportage de guerre en Ukraine
- #215 — Trois ans de guerre en Ukraine
Pour aller plus loin sur Défense Zone
- Les systèmes de drones de l’armée de Terre
- La lutte anti-drones
- L’armée française et les drones kamikazes
- Devenir pilote de drone dans l’armée de l’Air
- Les commandos parachutistes
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