248 – Mettre en lumière les reporters de guerre (Prix Bayeux des correspondants de guerre)

Chaque année, une ville de 12 000 habitants accueille 35 000 à 40 000 visiteurs en une semaine pour parler du métier de correspondant de guerre. Le Prix Bayeux Calvados-Normandie existe depuis plus de trente ans. Arnaud Tancrel, premier adjoint au maire de Bayeux et membre du comité de pilotage depuis une douzaine d’années, raconte comment un anniversaire du Débarquement a donné naissance au plus important rendez-vous français consacré au journalisme de guerre — et pourquoi une ville s’obstine à montrer ce que les rédactions montrent de moins en moins.

Ce qu’il faut retenir de cet épisode

  • Le prix est né du 50e anniversaire du Débarquement : les élus cherchaient une suite à donner aux commémorations.
  • 3 500 lycéens de 90 établissements normands votent chaque année sur les reportages en compétition, répartis sur 16 sites.
  • Le Mémorial des reporters, créé avec Reporters sans frontières, est parfois « le seul endroit où le nom d’un proche est gravé dans la pierre ».
  • Il y a dix ans, une soirée du prix annonçait déjà que le drone deviendrait une arme et une source d’information. Aujourd’hui, le sujet est l’IA et la désinformation d’État.
  • Son constat sur le traitement des conflits : « En Ukraine, il y a tout autant de morts — et il y a des jours entiers où l’on n’en parle plus. »
  • Ce que dit la fermeture d’un territoire aux journalistes : « on est gêné, perturbé par ce regard extérieur ».

Pourquoi Bayeux

L’origine du prix tient à une question posée par les élus au moment du cinquantenaire du Débarquement : quelle suite donner aux festivités ? « On a trouvé que l’atome crochu, c’était de travailler sur le journalisme de guerre. »

La justification historique est solide. Le Débarquement fut « l’une des premières guerres vécues de façon immersive » : des photographes, des reporters, les premières images tournées, un rôle déterminant de la radio.

S’y ajoute le statut de la ville, première ville libérée au lendemain du Débarquement — les Allemands en étaient déjà partis. Bayeux devient aussitôt ville-hôpital ; le premier préfet y est installé ; de Gaulle y revient prononcer le discours de Bayeux, qui posera les fondations de la République sous laquelle nous vivons toujours. « À Bayeux, on a cette responsabilité, ce devoir de mémoire. Et il était logique que Bayeux traite le sujet de la liberté de la presse. »

Il pousse le parallèle plus loin, avec un clin d’œil qu’il assume comme « peut-être un peu tiré par les cheveux ». La tapisserie de Bayeux, qui raconte la conquête de l’Angleterre en 1066, est « peut-être l’un des premiers témoignages, l’un des premiers reportages de guerre ». Neuf siècles plus tard, la même ville devient la première libérée. « Une fois qu’on a compris tout ça, et qu’on voit le nombre de grandes plumes qui sont passées par Bayeux, c’est quand même extraordinaire. »

L’hôtel du Lion d’Or reste le point de ralliement des journalistes du prix — un lieu où Hemingway avait sa chambre, où de Gaulle et Churchill sont passés, et dont le salon aligne les portraits.

Une semaine, et 40 000 personnes

Le prix a commencé « de façon intimiste », dans une halle, le temps d’un week-end. Il occupe aujourd’hui le cœur de ville pendant une semaine : projections, tables rondes, soirées-débats, salon du livre, expositions.

Le chiffre qu’il avance donne la mesure du décalage entre la taille de la ville et l’événement : dans une commune de 12 000 habitants, « je pense qu’à la fin de la semaine, c’est entre 35 000 et 40 000 personnes qui sont passées par les expositions et les différentes soirées ».

L’événement est coorganisé par la ville, le département du Calvados et la région Normandie — les trois principaux financeurs —, complétés par des partenaires. Le coût est réel : déplacer et héberger les journalistes, et réunir un jury d’une quarantaine de journalistes venus de rédactions différentes.

La compétition couvre volontairement toute la diversité du métier : presse écrite, photographie, télévision, radio et web. S’y ajoutent un prix spécial du jeune reporter, destiné aux écoles de journalisme, une catégorie reportage long format pour les travaux qui débordent le calibre télévisuel, et un prix du public.

3 500 lycéens, 16 sites

C’est le dispositif dont il parle avec le plus d’attachement, et il ouvre la semaine.

3 500 lycéens, issus de 90 lycées normands, se répartissent sur 16 sites pour travailler sur le même support : les dix reportages de la catégorie télévision présentés au jury. Ils votent, puis rencontrent un reporter de guerre sur chacun des seize sites.

L’objectif est explicitement civique : « On souhaite ouvrir l’esprit de ces lycéens qui seront ensuite étudiants, mais surtout citoyens. » Des collégiens travaillent également sur le sujet.

Il résume l’esprit du prix par une image qu’il emploie devant eux : « On a un flux d’information tout au long de l’année. Le Prix Bayeux, c’est une parenthèse d’une semaine où l’on fait pause pour décrypter l’information, ou en tout cas proposer les clés de compréhension. »

L’exemple qu’il donne est celui du conflit israélo-palestinien : « Refaire l’historique en vingt minutes, c’est impossible — il faut plusieurs heures. Et rares sont les gens prêts à y consacrer autant de temps. » D’où le recours aux tables rondes, aux projections, et à un site qui archive l’ensemble des reportages ayant concouru depuis l’origine.

Le Mémorial des reporters

C’est le passage le plus grave de l’entretien. Créé avec Reporters sans frontières lorsque le prix a commencé à être reconnu dans les rédactions, le mémorial porte les noms des journalistes tués dans l’exercice de leur métier.

Chaque année, une nouvelle stèle est dévoilée, avec plusieurs dizaines de noms gravés — ceux de l’année écoulée. Et il souligne ce que cela représente pour certaines familles : lorsque le corps n’a pas été rendu et que le deuil n’a pas pu se faire, « le seul endroit où le nom et le prénom d’un proche sont gravés dans la pierre, c’est Bayeux ».

La ville prend par ailleurs position, avec RSF, pour les journalistes retenus en otage, et accompagne leurs familles — « c’est notre doctrine ». Avec une réserve qu’il pose immédiatement : « Il n’y a pas les bons et les méchants, il n’y a pas le bon ou le mauvais journaliste. »

Les conflits qu’on ne montre plus

La programmation traite les conflits médiatisés — Gaza, Israël, l’Ukraine — mais s’attache surtout à ceux qui ne le sont plus : le Yémen, la République démocratique du Congo, le Soudan. « Malheureusement, ce ne sont pas les conflits qui manquent. »

Elle s’intéresse aussi à l’après : une exposition consacrée au travail des photographes dans la Syrie d’après-guerre, où « la guerre est terminée, mais il y a beaucoup de conséquences ». Et aux pays « qui ne sont pas en guerre mais en état de guerre » — il cite Taïwan —, ou à ceux où le métier s’exerce sous une autre forme de menace : il se souvient d’une exposition « incroyable et vraiment difficile » sur les conditions de travail des journalistes au Mexique, face aux organisations criminelles liées à la drogue.

Sur la question de savoir si le journaliste devient une cible délibérée, sa réponse est directe : « Il y a des pays qui l’ont bien compris. » Il prend l’exemple de la fermeture de Gaza à la presse au lendemain du 7 octobre : « Ça veut bien dire qu’on est gêné, perturbé par ce regard extérieur, qui vient forcément apporter une contradiction à la doctrine qu’un État voudrait déployer. »

Il refuse en revanche toute hiérarchie entre les victimes : « On n’est pas là pour dire qu’un journaliste palestinien, ukrainien ou russe a plus de valeur qu’un autre. On a tous notre jugement personnel, mais nous sommes là pour montrer la difficulté d’exercer en conditions de guerre. »

Les réfugiés, et une équipe olympique

La conséquence des guerres, rappelle-t-il, ce sont les réfugiés — « et l’histoire se répète : il y a quatre-vingts ans, en Normandie, on en avait aussi ».

La ville travaille donc avec le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés et le département, notamment auprès des collégiens, y compris par des repas préparés par des réfugiés. Une exposition avait marqué les esprits : celle du photographe Édouard Elias, l’un des premiers à embarquer avec des réfugiés en pleine mer. « Il avait une sensibilité à fleur de peau, parce que derrière c’est de l’humain — il a vu des enfants arrachés à leurs parents. »

La cohérence est allée jusqu’aux Jeux olympiques : quand des villes du monde entier se disputaient l’accueil de délégations en préparation, Bayeux s’est battue pour obtenir l’équipe olympique des réfugiés, et l’a obtenue. « On a mis en avant nos infrastructures, mais surtout ce lien avec le Haut-Commissariat et avec les plages du Débarquement. » Une quarantaine d’athlètes « venus avec leur fardeau, avec le poids de l’histoire ».

Le paradoxe : salles pleines, écrans vides

Comment expliquer que le public se presse à Bayeux quand les rédactions traitent de moins en moins les conflits ? Sa réponse ne cherche pas de coupable : elle décrit un système.

D’abord le modèle économique. « Trouver des annonceurs est devenu plus compliqué, parce que les gens ne sont pas forcément prêts à acheter un journal à sa juste valeur. » Ensuite l’immédiateté : un papier doit sortir simultanément sur le support imprimé et sur le web, et « il faut que le modèle permette d’avoir du clic, de la publicité, et donc de donner à une rédaction les moyens d’envoyer des journalistes ». Or envoyer un journaliste en zone de conflit, « un, c’est dangereux ; deux, ça coûte cher ».

Il se met alors à la place d’un rédacteur en chef en conférence du matin : qu’est-ce qui est prioritaire, et « qu’est-ce qui va faire de l’audience ? Parce qu’aujourd’hui, on en est là ». Avec cette concession lucide : « Les gens ont aussi besoin d’un peu d’aération. Il est toujours plus facile de parler de ce qui va faire le buzz que de décrypter un conflit à l’autre bout du monde. »

Le constat qu’il en tire est glaçant de simplicité. Les premières semaines du conflit ukrainien occupaient quinze à vingt minutes de chaque journal. « Aujourd’hui, en Ukraine, il y a tout autant de morts — certains jours peut-être un peu plus —, et il y a des jours entiers où l’on ne parle plus de l’Ukraine. Ce n’est pas que ça ne nous intéresse plus : c’est qu’il y en a beaucoup. »

Il ajoute une dimension qu’on oublie souvent : ce recul est aussi nécessaire aux journalistes eux-mêmes. « Quand on va en zone de guerre et qu’on y reste des semaines ou des mois, rentrer est nécessaire — pour retrouver ses proches, et pour évacuer un peu tout ce qu’on a pu voir. »

Un lieu où les professionnels se retrouvent

Il insiste sur une fonction moins visible du prix : Bayeux est l’un des rares endroits où toutes les familles du métier se croisent. « Contrairement à d’autres festivals qui portent sur une seule catégorie, ici on est dans la diversité : un photographe, un écrivain, un cadreur, un journaliste de presse télé ou radio. »

Et c’est dans les temps « un peu off », entre deux expositions ou deux tables rondes, que se nouent les projets : reportages, livres, expositions futures. « Les professionnels nous disent que c’est très rare, dans une année civile, de trouver un lieu où ils peuvent prendre le temps d’échanger et de construire des choses. »

Le prix a suivi l’évolution des usages. Les expositions ne sont plus seulement des panneaux photographiques : douches sonores, écrans tactiles, auteurs de bande dessinée. « La finalité, c’est de sensibiliser le grand public dans toute sa diversité », chacun pouvant ne prendre qu’un morceau de la programmation.

Le prix a aussi une longueur d’avance sur les sujets. « Il y a dix ans, on avait fait une soirée sur les drones — on évoquait déjà qu’ils seraient utilisés comme une nouvelle arme, une nouvelle source d’information et de surveillance. C’est exactement ça, le Prix Bayeux. » Aujourd’hui, la thématique porte sur l’impact de l’intelligence artificielle et sur la désinformation « utilisée par certains États pour créer des tensions et opposer les gens ». Y compris, précise-t-il, en confrontant des avis contraires : « C’est justement ce qui est intéressant. »

Ce qui l’a marqué

Invité à choisir un souvenir, il en cite plusieurs.

Les témoignages de familles de victimes, d’abord — il se souvient de jeunes parents ayant perdu leur fils, journaliste français —, et le moment du dévoilement de la stèle au mémorial, « vraiment particulier ».

Les interventions de Patrick Chauvel ensuite : « une voix, une gueule, un type absolument incroyable quand il a un appareil photo dans les mains — et quand on a la chance de l’entendre parler de son métier, parfois avec une certaine rage, mais toujours avec un trait d’humour pour faire redescendre les choses ».

Une exposition, enfin, qui a marqué beaucoup de monde : celle de Laurent Van der Stockt, dont les clichés sur la guerre en Syrie avaient été tirés en format géant et présentés à l’intérieur de la cathédrale — un travail qui contribua à documenter l’usage d’armes prohibées.

Et une soirée organisée quelques mois après la mort d’Anna Politkovskaïa, journaliste russe indépendante « devenue en peu de temps une icône de la liberté de la presse ».

Il termine sur une confidence qui dit le prix de l’exercice, y compris pour ceux qui l’organisent. Bayeux est une petite ville, aux petits moyens, portée par des élus, des bénévoles et les services municipaux très impliqués. Mais, comme le dit souvent le maire, « on sort rarement indemne d’une semaine du Prix Bayeux, quand on a vu autant d’images ».

Questions fréquentes

Qu’est-ce que le Prix Bayeux des correspondants de guerre ?

Le Prix Bayeux Calvados-Normandie est un événement annuel d’une semaine consacré au journalisme de guerre, créé dans le prolongement du 50e anniversaire du Débarquement. Il récompense des reportages dans plusieurs catégories — presse écrite, photographie, télévision, radio, web, long format, jeune reporter — et propose expositions, projections, tables rondes et salon du livre.

Qui décerne le prix ?

Un jury d’une quarantaine de journalistes venus de rédactions différentes, réunis à Bayeux pour l’occasion. S’y ajoutent un prix des lycéens, décerné par 3 500 élèves de 90 établissements normands répartis sur 16 sites, et un prix du public.

Qu’est-ce que le Mémorial des reporters ?

Un lieu créé à Bayeux avec Reporters sans frontières, où sont gravés les noms des journalistes tués dans l’exercice de leur métier. Une nouvelle stèle y est dévoilée chaque année, portant les noms de ceux qui ont perdu la vie l’année précédente. Pour des familles dont le corps du proche n’a jamais été restitué, c’est parfois le seul endroit où son nom est inscrit.

Pourquoi Bayeux ?

Parce que la ville fut la première libérée au lendemain du Débarquement, devenant aussitôt ville-hôpital puis siège de la première administration française rétablie, et parce que de Gaulle y prononça son discours fondateur. Le Débarquement fut par ailleurs l’un des premiers conflits couverts de façon immersive par des photographes et des reporters.

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