#260 – Mission Lynx, les Français en Estonie

À Tapa, en Estonie, à quelques dizaines de kilomètres de la frontière russe, l’armée de Terre déploie un sous-groupement tactique interarmes dans le cadre de la mission Lynx. Son commandant d’unité, le capitaine Imran, nous a reçus sur place. Composition de son sous-GTIA, intégration au battle group britannique, entraînement par grand froid, menace drone omnidirectionnelle : il détaille une mission qui, dit-il, « n’est pas de la formation ».

Ce qu’il faut retenir de cet épisode

  • Le sous-GTIA français est intégré au battle group britannique « comme n’importe quelle autre compagnie », l’ensemble relevant d’une brigade estonienne.
  • Une organisation « très française » : pousser les moyens interarmes vers le bas, jusqu’à confier à un capitaine drones, mortiers, tireurs d’élite, missiles longue portée, cavalerie et génie.
  • Trois volets d’entraînement : le milieu, le tir, l’aguerrissement — jusqu’à deux semaines à dormir dehors.
  • Le vrai changement apporté par le drone n’est pas l’arme, c’est une menace omnidirectionnelle, de jour comme de nuit.
  • Des exercices conçus pour retirer progressivement les appuis technologiques, jusqu’à « ne plus vous laisser que votre arme au milieu de l’Estonie ».
  • Sa réponse sur la nature de la mission : « Nous ne sommes pas là pour nous former. Nous sommes là pour être prêts. »

Un capitaine de moins de trente ans

Deux ans de préparation au concours au lycée militaire de Saint-Cyr-l’École, puis l’École spéciale militaire de Saint-Cyr de 2015 à 2018. Il choisit l’infanterie, passe un an à l’école d’arme, et sert comme chef de section au 21e régiment d’infanterie de marine.

Suit un séjour à Djibouti, où il dirige le centre commando d’Arta Plage, avant de revenir au 21e RIMa pour prendre sa compagnie. Il la commande aujourd’hui en Estonie — sous l’indicatif Scorpion.

Ce qu’est un sous-GTIA, concrètement

C’est le passage le plus utile de l’épisode pour qui veut comprendre comment l’armée de Terre articule ses moyens. Il déroule sa composition sans jargon.

Le socle est une compagnie d’infanterie : deux sections de combat, chacune à quatre groupes — trois groupes d’infanterie classiques et un groupe antichar.

S’y ajoute une section d’appui, elle aussi à quatre groupes :

  • un groupe Tango — les tireurs d’élite ;
  • un groupe mortier, à deux pièces ;
  • un groupe drone, avec des capacités de reconnaissance et d’attaque ;
  • un groupe Mike India, antichar longue portée : deux postes de missiles capables de frapper à 4 kilomètres.

Enfin, trois compléments interarmes : un peloton de cavalerie légère sur AMX 10 RC, un observateur d’artillerie, et une section du génie à trois groupes, renforcée d’un groupe d’appui spécialisé travaux.

Il souligne ce que cette architecture a de singulier : « À ma connaissance, on est la seule armée à pousser autant les moyens interarmes vers le bas, et à permettre au capitaine que je suis de commander autant de moyens. » L’objectif : produire un maximum d’effets, sur l’ennemi comme sur le terrain, au niveau le plus bas.

Une compagnie française dans un battle group britannique

L’insertion dans le dispositif de l’OTAN sur le flanc est se fait par emboîtements successifs. Le sous-GTIA français est subordonné au battle group britannique stationné à Tapa. Ce dernier relève d’une brigade estonienne, qui le considère « comme n’importe quel autre battle group » sous ses ordres.

Le point qu’il tient à faire passer : l’intégration est réelle, pas symbolique. « Scorpion est employé comme le serait n’importe quelle autre compagnie britannique. » D’où des exercices communs réguliers, qui permettraient un déploiement en interallié le cas échéant.

C’est aussi la priorité affichée de la mission : gagner en interopérabilité. Les moyens mis à disposition servent d’abord la préparation opérationnelle commune. Quelques formations sont conduites sur place — l’occasion en est belle —, « mais ça reste tout de même assez minime ».

Trois volets : le milieu, le tir, l’aguerrissement

Il qualifie les conditions d’entraînement d’exceptionnelles, et les décompose en trois registres.

Le milieu. Le froid, les marécages, les grandes plaines estoniennes. Un terrain que le chef tactique doit apprendre à lire pour concevoir sa manœuvre. Et une contrainte matérielle qui revient sans cesse : la gestion des batteries. Drones, moyens antichars, optiques de nuit — chaque chef de groupe, d’équipe ou de section doit intégrer cette dimension logistique dans sa manœuvre. S’y ajoute la santé des combattants, appelés à dormir dehors près de deux semaines lors de certains exercices, loin de tout point chaud : « une nouvelle donne pour des compagnies qui ont plutôt eu tendance à être déployées sur des théâtres plus chauds ».

Le tir. Les moyens alloués permettent de tirer beaucoup de missiles et d’observer de nombreux tirs d’artillerie. Surtout, ils autorisent des manœuvres à tir réel — « de la tactique et du tir en même temps », avec l’ensemble des moyens du sous-GTIA.

L’aguerrissement. Physique et mental. Il en donne la justification doctrinale : dans la guerre moderne, il faut savoir durer, sur des engagements de plus en plus longs, avec de moins en moins de moyens et « potentiellement la disparition totale de la logistique, de toute forme d’appui, de véhicules ». D’où les marches conséquentes, les infiltrations de nuit, les points de surveillance — avec une montée en difficulté progressive : « on commence par une nuit dehors, puis on augmente ».

Retirer la technologie, exprès

C’est l’idée la plus intéressante de l’entretien, et elle répond au paradoxe ukrainien : un conflit hautement technologique qui ramène au combat de tranchée.

Le sous-GTIA monte des exercices où une section d’infanterie, appuyée par tous les moyens disponibles, doit s’emparer d’un point tenu par l’ennemi. Et, au fur et à mesure de la manœuvre, l’exercice supprime les appuis et le « confort technologique » un à un.

On y ajoute des blessés — avec un travail de grimage destiné à se rapprocher du réel. L’objectif est double : « susciter a minima le questionnement de nos marsouins et de nos légionnaires, qui vont se demander comment ils réagiraient », et au mieux installer des drills, ces répétitions qui produisent la bonne réaction le jour venu.

Le point d’arrivée est toujours le même : « une phase de dépouillement total où l’on perdrait tout moyen, et où il ne vous resterait plus que votre arme au milieu de l’Estonie ».

Le drone ne change pas le fantassin — il change la menace

Interrogé sur la révolution annoncée du drone, sa réponse est nuancée et tient en deux temps.

Sur le métier lui-même, il ne cède rien : « Le travail du fantassin ne changera jamais. L’Ukraine a redoré le combat de tranchée, celui qu’on a connu en 14-18. C’est le combat des trois cents derniers mètres, le combat à la baïonnette. Ces savoir-faire n’ont pas disparu. »

Ce qui change, c’est l’échelle et la visibilité. Le rayon d’action et la zone de manœuvre s’agrandissent ; le drone apporte au chef tactique une capacité de renseignement et de frappe sans commune mesure. « On dit que le brouillard de la guerre est en train de disparaître. »

Et surtout : « L’armement a toujours évolué. Le drone en tant qu’arme ne révolutionne peut-être pas cette guerre à lui seul. Le véritable changement, c’est la menace que représente l’omniprésence des drones — une menace omnidirectionnelle, de jour comme de nuit avec les capacités thermiques. »

Il rappelle que le chef d’état-major de l’armée de Terre a voulu pousser l’innovation au niveau le plus bas : chaque régiment s’en est emparé et multiplie les propositions. L’Estonie, avec ses moyens, offre le terrain pour les éprouver — au-delà du groupe drone dédié, chaque section et chaque peloton du sous-GTIA en dispose.

La 4G dans la moindre forêt

L’Estonie étant l’un des pays les plus connectés d’Europe, la question de la signature électronique se pose en permanence — jusque dans les bois.

Le sous-GTIA sensibilise donc ses hommes à la guerre électronique : usage des réseaux sociaux, téléphones portables susceptibles d’être détectés, et jusqu’aux systèmes d’information et de communication militaires eux-mêmes, « même chiffrés », qui peuvent être brouillés. « On sait que nos compétiteurs, voire nos ennemis, ont des capacités dans ce domaine. »

Il concède la difficulté avec franchise : « À titre personnel, c’est extrêmement nouveau, et pour être tout à fait honnête, assez difficile à prendre en compte. »

« Nous ne sommes pas là pour nous former »

C’est sa mise au point la plus nette. Interrogé sur l’équilibre entre entraînement et présence opérationnelle, il refuse le mot formation.

« C’est ce que je dis à mes subordonnés : nous sommes vraiment là pour être prêts, comme le dit l’OTAN, à défendre chaque centimètre de l’Alliance et chaque centimètre du terrain ici en Estonie. » Sa conclusion, qu’il assume comme peut-être un peu jeune : « Je pense que nous le sommes. Et que nous serons prêts s’il le fallait. »

Il tire du lieu lui-même l’essentiel de la motivation. « On dit souvent que le chef doit donner du sens à l’action. Je considère que notre place ici donne elle-même son sens à notre mission. » Ses marsouins et ses légionnaires, dit-il, sont heureux d’être là précisément pour cette raison.

Marsouins et légionnaires : l’interculturalité

Commander un sous-GTIA, c’est réunir des cultures d’armes différentes. Il emploie un mot emprunté au vocabulaire civil — interculturalité — pour décrire ce qui se joue entre un légionnaire et un marsouin.

Chacun apporte à l’autre ce qui lui manque, et pas seulement sur le plan tactique : « Il apporte sa culture, la cohésion, l’esprit de dépassement de soi, les valeurs. » C’est là, dit-il, que Saint-Cyr — « l’école du commandement » — lui a donné des clés, surtout sur le volet humain.

Il défend d’ailleurs sa propre génération, dont il fait partie : la jeunesse connectée est un atout face à la multiplication des moyens technologiques dans une simple section d’infanterie. Et sur l’aguerrissement, son constat est net : « Je n’ai honnêtement jamais eu de problème. Au contraire, ce sont des choses qui plaisent, tant qu’elles sont bien faites. »

Austerlitz, à quelques dizaines de kilomètres

L’entretien a lieu au lendemain du 2 décembre. « On a commémoré hier, en bons saint-cyriens, la bataille d’Austerlitz, où Napoléon a défait les armées russe et autrichienne il y a exactement 220 ans. Quand on se situe à quelques dizaines de kilomètres, évidemment qu’on y pense. »

Il en tire une réflexion sur ce que l’histoire militaire garde d’utile. « On ne peut pas penser notre présence ici sans considérer tout ce qui s’est passé avant. » Et cette formule qui résume l’équilibre entre permanence et nouveauté : « Un marécage en 1800 reste un marécage en 2025. » Tout le travail consiste à adapter la guerre moderne — les technologies et le reste — à ce terrain qui, lui, n’a pas bougé.

Son conseil final revient au même mot, celui qu’il ne comprenait pas en sortant de l’école. « On m’a toujours dit que le chef, c’est celui qui donne du sens. Je l’ai compris plus tard, quand mes marsouins, jeune lieutenant, me disaient : mais mon lieutenant, pourquoi ? Le bon chef, c’est celui qui répond. »

Questions fréquentes

Qu’est-ce que la mission Lynx ?

C’est la contribution française au dispositif de l’OTAN sur le flanc est de l’Europe. En Estonie, elle prend la forme d’un sous-groupement tactique interarmes déployé au camp de Tapa, à quelques dizaines de kilomètres de la frontière russe, et intégré au battle group commandé par les Britanniques.

Qu’est-ce qu’un sous-GTIA ?

Un sous-groupement tactique interarmes est une compagnie renforcée de moyens issus d’autres armes. Celui de Tapa, à dominante infanterie, associe deux sections de combat, une section d’appui (tireurs d’élite, mortiers, drones, missiles antichars longue portée), un peloton de cavalerie légère, un observateur d’artillerie et une section du génie.

Comment s’entraîne-t-on au combat par grand froid ?

Par progression. Le sous-GTIA commence par une nuit dehors, puis allonge les séjours sur le terrain jusqu’à près de deux semaines. S’y ajoutent des marches longues, des infiltrations de nuit et une attention permanente à deux points sensibles : l’autonomie des batteries des équipements électroniques et la santé des combattants.

Le drone rend-il le fantassin obsolète ?

Non, selon le commandant d’unité : l’Ukraine a au contraire réhabilité le combat de tranchée et celui des trois cents derniers mètres. Ce que le drone modifie, c’est la nature de la menace, devenue omnidirectionnelle et permanente, de jour comme de nuit grâce aux capacités thermiques.

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