Un régiment de Légion étrangère, du génie, spécialisé dans l’engagement en montagne : la combinaison n’existe nulle part ailleurs. Le chef de corps du 2e régiment étranger de génie, à Saint-Christol, résume son unité par une image — « l’alliance de la hache et du piolet », et aussi celle « de la hache et de l’épée ». Bâtisseurs et combattants. Il revient sur les savoir-faire uniques de ses 1 100 hommes, sur la remontée en puissance du génie conventionnel, et sur ce que la discipline légionnaire a de particulier.
Ce qu’il faut retenir de cet épisode
- Une triple spécificité — Légion, génie, montagne — qui fait un régiment unique en son genre.
- Des savoir-faire qu’on ne trouve pas ailleurs : déclenchement d’avalanche, ouverture d’itinéraire en neige, plongée sous glace.
- Le génie sort de vingt ans d’asymétrique et opère une remontée en puissance à l’horizon 2030 sur des savoir-faire conventionnels délaissés.
- Aujourd’hui, 80 % des actions de formation du régiment sont tournées vers l’Afrique et l’Ukraine.
- Sur la discipline légionnaire : elle s’applique à la lettre « parce que c’est la meilleure façon pour le chef d’être juste ».
- Son conseil aux futurs officiers : « rien ne nous est dû quand on est chef, mais tout est à faire ».
Un régiment unique en son genre
Le chef de corps commande un peu plus de 1 100 cadres et légionnaires. Et il tient à poser la singularité de son unité en trois couches.
C’est d’abord un régiment de Légion étrangère — « c’est son ADN ». C’est ensuite un régiment du génie, comparable en cela à son régiment frère, le 1er régiment étranger de génie. Et c’est enfin un régiment spécialisé dans l’engagement en milieu montagneux et difficile, ce qui explique son rattachement à la 27e brigade d’infanterie de montagne.
« Cette triple spécificité en fait un régiment unique en son genre, avec un panel de savoir-faire qui n’existe qu’ici. »
Son propre parcours illustre l’attachement à la maison : après deux ans au 1er régiment du génie, il rejoint le 2e REG comme jeune chef de section, y sert trois ans comme officier adjoint, y commande une compagnie de combat au tout début de l’engagement afghan en 2008, y revient comme chef du bureau opérations et instruction — avant d’en prendre le commandement. Entre-temps : instructeur à Saint-Cyr Coëtquidan, École de guerre, cabinet du chef d’état-major de l’armée de Terre, une mobilité au Quai d’Orsay, puis le commandement des forces terrestres à Lille.
Plongée sous glace et déclenchement d’avalanche
Les savoir-faire spécifiques se concentrent en grande partie dans la compagnie d’appui, et la liste vaut le détour.
Tout ce qui touche à la mobilité et au franchissement en milieu montagneux, vertical comme horizontal. Puis des spécialités qu’on ne trouve nulle part ailleurs dans l’armée de Terre :
- le déclenchement d’avalanche ;
- l’ouverture d’itinéraire en neige ;
- la fouille opérationnelle en milieux très particuliers ;
- la plongée sous glace.
Le régiment dispose par ailleurs, en son sein, de deux groupes commandos montagne. Formés comme tous les commandos de la brigade, ils y ajoutent un « vernis génie » qui apporte une plus-value en combat interarmes, aux côtés des bataillons de chasseurs alpins, du régiment de chasseurs et de l’artillerie de montagne.
Le Ventoux dès le premier jour
Le régiment est implanté au pied du mont Ventoux, et le jeune légionnaire arrivant de sa formation initiale est « tout de suite plongé dans le bain » : son parcours d’accueil et d’intégration comporte systématiquement une ascension du Ventoux. Une manière de lui faire toucher du pied, dès son arrivée, son milieu d’engagement privilégié.
Le chef de corps reconnaît toutefois une limite avec honnêteté : le Ventoux offre un terrain de jeu remarquable en été, mais « en saison d’hiver, on est un peu éloigné des massifs pour pratiquer autant qu’on le souhaiterait ». D’où un poste de montagne permettant de déporter les compagnies pendant des séquences de trois à quatre semaines.
Le parcours de formation est ensuite balisé : formation militaire initiale montagne, brevet d’alpiniste militaire, brevet de skieur militaire — le tronc commun à tous les cadres du régiment. Puis les qualifications supérieures de la brigade, dispensées pour partie au régiment et pour partie à l’École militaire de haute montagne.
Sur la résistance au froid, sa réponse est intéressante : il ne s’agit pas tant d’une formation dédiée que d’une exigence continue. « On met systématiquement les légionnaires dans des conditions de rusticité maximale, parce que ça fait partie de l’ADN du régiment. »
Il élargit d’ailleurs la notion de montagne, et c’est un point que l’on oublie souvent : la brigade développe beaucoup de savoir-faire en montagne chaude, dans le cadre de partenariats à l’étranger. « Au-delà de l’aspect purement climatique, il faut voir un milieu d’engagement complexe et cloisonné » — dont les savoir-faire trouvent parfois à s’appliquer jusqu’en milieu urbain.
De tous les engagements depuis 1999
Créé il y a un quart de siècle, le régiment « a été de tous les engagements de l’armée de Terre » :
- les Balkans dès sa création, avec l’armement d’un bataillon du génie au Kosovo ;
- le continent africain — Djibouti, Côte d’Ivoire, Gabon, Sénégal ;
- l’Afghanistan, à partir de 2008, la brigade de montagne armant systématiquement les mandats d’hiver : toutes les compagnies du régiment y sont passées, et il a « subi pas mal de coups durs » ;
- la bande sahélo-saharienne, à travers ses unités mais aussi ses commandos montagne, engagés au sein de groupements commandos.
Mais le chef de corps tient à équilibrer le tableau avec deux engagements d’une tout autre nature, tous deux au Liban.
En 2006, dans le cadre de l’opération Baliste, le régiment est envoyé construire des ponts Bailey pour rétablir les voies de circulation. Plus récemment, après l’explosion du port de Beyrouth, il arme le groupement interarmées et interservices qui participe au déblaiement du port et au rétablissement de conditions de vie à peu près normales aux alentours.
« Nous sommes à la fois des bâtisseurs et des combattants. Le légionnaire, dans son ADN, a toujours été un bâtisseur. »
La remontée en puissance du génie
C’est le passage le plus intéressant sur le plan doctrinal, et il inverse une idée reçue.
Le génie ne découvre pas de nouvelles menaces : il revient à des savoir-faire anciens. Pendant une vingtaine d’années de conflits asymétriques, l’effort s’était concentré sur les engins explosifs improvisés, l’ouverture d’itinéraire et la protection de la force — « parce que ce n’étaient pas les savoir-faire dont on avait besoin en priorité ».
L’actualité impose de revenir à des problématiques plus conventionnelles : engins explosifs classiques, procédés tactiques, franchissement. Des compétences que le chef de corps a lui-même connues au début des années 2000, quand les capacités existaient encore pour les entretenir.
D’où une remontée en puissance décrite comme telle à l’horizon 2030, appuyée sur deux leviers : l’expérience des plus anciens, qui permet de remettre à niveau, et un programme capacitaire accompagnant la transformation.
Fred pointe la difficulté : comment jongler entre des menaces qui rappellent la fin de la Seconde Guerre mondiale et un environnement technologique en accélération ? Le chef de corps l’admet sans détour — « ça amène une vraie complexité ». Il faut capitaliser sur vingt ans d’expérience, réactiver des savoir-faire délaissés, et le faire « sur fond de dronisation, de robotisation et de cyber ».
Sa formule pour tenir l’équilibre est nette : réactiver ces savoir-faire « mais sans nostalgie du passé ». Il compte pour cela sur la jeunesse du régiment et son esprit pionnier — des cadres et légionnaires « assez friands de tout ce qui est nouvelle techno ».
Ce que la Légion apporte à l’international
Interrogé sur la perception de la Légion à l’étranger, il évoque une « facilité structurelle » qui tient au recrutement lui-même : sur un théâtre, on dispose souvent d’un légionnaire qui parle la langue. Et au-delà, l’expérience passée de chacun crée « une espèce de mosaïque de savoir-faire ».
Il tempère toutefois l’image d’un régiment sillonnant le monde : les échanges de bonnes pratiques avec les armées européennes sont aujourd’hui « moins fréquents », limités à quelques exercices, notamment dans le Grand Nord. L’effort est très ciblé — environ 80 % des actions de formation sont consacrées aux partenariats militaires opérationnels en Afrique et au soutien aux Ukrainiens.
Sur ce dernier point, il est précis sur ce qui a été fait et prudent sur la suite : le régiment est intervenu « essentiellement pour la sécurisation des emprises » sur lesquelles une brigade ukrainienne était formée. Et il n’exclut pas qu’on lui demande demain de dispenser des savoir-faire relevant de son cœur de métier — sujet d’autant plus sensible que les Ukrainiens font face à d’immenses problématiques de déminage.
Pourquoi la Légion
Il assume « tricher un peu » : un héritage familial l’a mis en contact très jeune avec la Légion étrangère, et il en a vu les valeurs mises en application.
Ce qui l’a séduit, au-delà de l’aspect « mythique, parfois même mystique » véhiculé par la littérature et le cinéma : la richesse humaine, et « l’extraordinaire outil d’intégration » que représente une institution capable d’amener des légionnaires de 150 nationalités à se battre ensemble pour une même mission. Avec, dit-il, l’envie de « frotter son style de commandement » à cette population.
Ce qui lui plaît le plus, il le formule comme un décalage assumé avec l’évolution générale de la société :
« Le respect de la valeur de la parole donnée, l’application d’un code d’honneur dans l’esprit mais aussi à la lettre, la rigueur du commandement Légion associée à une vraie bienveillance, l’esprit de famille — et l’idée de s’inscrire dans un héritage glorieux. »
Quant au choix du génie, il tient à la palette de savoir-faire et à la diversité des missions — « et j’ai toujours été attiré par le côté explosif ».
Instruire comme on aurait aimé être instruit
La pédagogie légionnaire est un sujet en soi, parce que la barrière de la langue en fait une contrainte de départ.
Son exercice mental mérite d’être cité : il s’imagine engagé dans l’armée sud-coréenne ou indienne, arrivé depuis deux ou trois mois, ayant appris quelques rudiments de la langue locale — et devant malgré tout acquérir un minimum de savoir-faire. « Se mettre à la place de la personne en situation d’apprentissage, c’est peut-être la meilleure manière de dispenser une instruction de qualité. »
D’où le recours massif, dans les premiers mois, à la démonstration pratique, au drill et à la répétition — gage de reproduction fiable du geste, de l’entraînement au combat.
La discipline à la lettre, et pourquoi
Fred lui soumet un cliché : le légionnaire serait plus discipliné que les autres soldats français. Sa réponse est nuancée et éclairante.
Sur le fond, le style de commandement est le même que partout dans l’armée de Terre : le commandement par intention — le chef donne l’esprit de la mission, les subordonnés l’exécutent avec des limites droite et gauche à l’intérieur desquelles ils disposent d’une marge d’initiative. C’est d’ailleurs, note-t-il, ce qui explique que la Légion étrangère soit commandée par des officiers français.
Mais la discipline, elle, s’applique à la lettre. Et sa justification n’est pas celle qu’on attend :
« La discipline s’applique à la lettre parce que c’est la meilleure façon pour le chef d’être juste. Il n’y a pas d’interprétation : le code d’honneur du légionnaire est très clair, et ça lui permet de savoir exactement quelle est sa ligne de conduite. »
Autrement dit : la rigueur formelle protège le subordonné de l’arbitraire autant qu’elle encadre son comportement.
Son conseil : faire grandir
Le conseil qu’il adresse aux futurs officiers part d’une désillusion très commune.
En sortant d’école, on a « toujours un peu l’impression qu’on va avoir les meilleures missions, les meilleurs sous-officiers, les meilleurs légionnaires ». On découvre vite que ce n’est pas le cas.
D’où sa conviction : un chef doit toujours savoir composer avec ce qui lui est donné, en sachant que l’échec d’une mission lui incombera toujours d’une manière ou d’une autre. Et que son rôle premier — « presque son rôle social » — réside dans sa capacité à faire grandir les gens, par l’exemple et par la dynamique qu’il instaure.
« Rien ne nous est dû quand on est chef, mais tout est à faire. »
Questions fréquentes
Qu’est-ce que le 2e REG ?
Le 2e régiment étranger de génie est une unité de la Légion étrangère créée en 1999, implantée à Saint-Christol, au pied du mont Ventoux. Fort d’environ 1 100 hommes, il est rattaché à la 27e brigade d’infanterie de montagne et constitue le seul régiment combinant appartenance à la Légion, métier du génie et spécialisation montagne.
Quels savoir-faire lui sont propres ?
Outre les missions classiques du génie, le régiment détient des compétences liées à son milieu : mobilité et franchissement en terrain vertical, déclenchement d’avalanche, ouverture d’itinéraire en neige, fouille opérationnelle en milieux particuliers et plongée sous glace. Il arme par ailleurs deux groupes commandos montagne dotés d’une spécialisation génie.
Pourquoi parle-t-on d’une remontée en puissance du génie ?
Parce que vingt ans de conflits asymétriques ont concentré l’effort sur les engins explosifs improvisés, l’ouverture d’itinéraire et la protection de la force, au détriment de savoir-faire conventionnels — franchissement, minage, contre-mobilité — indispensables en engagement majeur. Une trajectoire de réappropriation, adossée à un programme capacitaire, est engagée à l’horizon 2030.
Le régiment n’intervient-il qu’au combat ?
Non. Sa double nature de bâtisseur et de combattant lui vaut d’être engagé dans des missions d’aide aux populations. Deux exemples cités : la construction de ponts Bailey au Liban en 2006 pour rétablir les axes de circulation, et la participation au déblaiement du port de Beyrouth après l’explosion de 2020.
À écouter également
- #212 — Commander la 27e brigade d’infanterie de montagne
- #208 — Le groupement commando montagne du 27e BCA
- #58 — Commander un régiment étranger d’infanterie
- #116 — Les missions du génie parachutiste (17e RGP)
- #15 — L’École militaire de haute montagne
Pour aller plus loin sur Défense Zone
- La Légion étrangère
- Les coulisses de la formation à la Légion étrangère
- Le génie : combattre, construire, secourir
- La 27e brigade d’infanterie de montagne
- L’histoire de la Légion étrangère
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