Pierre Conesa revient dans le podcast avec une thèse qui donne son titre à l’épisode : l’Histoire n’a pas de sens. Ancien haut fonctionnaire du ministère de la Défense, essayiste, il a passé sa vie professionnelle à changer de fonction tous les cinq à six ans — administration, armées, cabinets politiques — précisément pour ne jamais épouser la culture d’une seule maison. Ce qu’il en retire tient moins à l’analyse des crises qu’à l’observation du processus de décision qui conduit les États à faire la guerre.
Les analyses qui suivent sont celles de Pierre Conesa et n’engagent que lui.
Ce qu’il faut retenir de cet épisode
- Le XIXe siècle a cru que l’Histoire obéissait à des lois. Le marxisme fut la dernière de ces grilles ; son naufrage laisse, selon lui, un désarroi que les radicalismes religieux sont venus combler.
- Sa clé de lecture principale : le phénomène courtisan. Autour du décideur, l’entourage finit toujours par dire « l’Histoire vous attend ».
- Il conteste l’idée qu’une démocratie déciderait rationnellement quand une dictature déciderait seule : « c’est démocratique, ce n’est pas rationnel ».
- Sa lecture de la décennie 1990 : l’ivresse guerrière née de la guerre du Golfe, brisée en Bosnie et en Somalie.
- Sur les élites : un recrutement « prépa – grande école – cabinet » qui produit des décideurs formés par la théorie et jamais allés voir sur place.
- Sa prévision : un monde sans matrice, peuplé de micro-conflits où la légitimité même d’intervenir n’est plus établie.
« Quand tu participes, tu t’aperçois que ce n’est pas comme ça »
Il commence par expliquer sa méthode, qui est aussi une hygiène intellectuelle. Changer de poste tous les cinq à six ans, dit-il, parce qu’« au bout d’un certain temps tu prends la culture de la structure dans laquelle tu es. Et quand tu prends cette culture-là, tu te coupes de l’autre » — autrement dit, tu adoptes une posture corporatiste. Le constat qui en découle : « personne n’a l’appréhension totale ».
D’où la formule qui structure l’entretien : « Quand tu es historien, tu crois avoir compris comment fonctionne l’Histoire. Quand tu participes, tu t’aperçois que ce n’est pas du tout comme ça. »
Sa thèse s’oppose frontalement à l’héritage du XIXe siècle, persuadé que l’Histoire avait un sens dont on finirait par détecter les règles. « Le dernier en date, celui qui avait le plus de succès, c’est le marxisme : on avait enfin compris. » Puis vint le naufrage du navire amiral. Pour toute une intellectualité qui voyait dans le marxisme un adossement au peuple, dit-il, c’est le « plein désarroi » — quand les populations, elles, avaient déjà répondu autrement : « la poussée des radicalismes religieux est une espèce de réponse implicite ».
Il glisse au passage qu’il a placé en exergue de son prochain livre une citation de Kant… qu’il a intégralement inventée. La formule y disait, évidemment, que l’Histoire n’a pas de sens.
Le délitement de la parole politique
Interrogé sur les réactions à une déclaration du chef d’état-major des armées sur le risque de guerre, il prend le contre-pied de la polémique.
Pour lui, l’alerte relève de la fonction : « C’est le rôle d’un chef d’état-major des armées de dire : attention, il y a un risque de guerre. Si tu dis « ne vous inquiétez pas, je gère », c’est là que tu es dans l’inconséquence. »
Il illustre cet aveuglement par une citation de mai 1940 : Gamelin, qui vient de subir une défaite majeure, passe le commandement à Weygand en lui expliquant qu’il lui laisse une situation « pas si désespérée que ça ». « Cette capacité d’aveuglement est assez étonnante. »
Ce qui le désespère, ce sont les interventions « d’hommes politiques qui ne connaissent strictement rien aux questions de défense, mais pour qui la prise de parole est un acte politique, même quand elle est complètement inconséquente ». Avec une circonstance aggravante : sur ces sujets-là, « ce n’est pas de la parole en l’air ».
1991, ou la naissance de l’ivresse guerrière
Le cœur de l’épisode est une relecture de la décennie 1990, qu’il fait dérouler comme un enchaînement de causes.
La guerre du Golfe d’abord, « paradoxalement la plus surprenante » : première guerre de l’après-guerre froide, abstention russe, coalition d’une trentaine de pays. Il en relève les singularités. Saddam Hussein passe du statut de « moderniste » — tant qu’il combattait l’Iran — à celui de dictateur le jour où il envahit le Koweït. L’armée irakienne était « censée être la quatrième armée du monde » — « je n’ai jamais su qui était la troisième ». Et surtout, c’est une guerre avec préavis : six mois d’ultimatum, donc une date de coup d’envoi connue, et toutes les télévisions de la planète installées avant le début du spectacle. Il se souvient de ces chaînes d’information contraintes de fabriquer de l’actualité faute d’événements.
Puis la surprise : après six mois d’attente, l’offensive terrestre s’achève en une centaine d’heures. Et une décision qui l’intrigue toujours : l’arrêt à la frontière, sans renverser Saddam Hussein, « sous la pression des commanditaires » du Golfe.
De cette victoire éclair naît selon lui une « euphorie guerrière » en Occident : puisque le militaire peut résoudre des crises graves, on va le sur-utiliser.
Sarajevo, Mogadiscio : la gueule de bois
Deux crises viennent démentir cette confiance, et il y insiste parce qu’elles sont, selon lui, mal digérées.
La Yougoslavie. On envoie des casques bleus français et britanniques à Sarajevo en pensant que la présence suffira à calmer le jeu. « On s’est aperçu que non seulement ça ne marchait pas, mais qu’on perdait des hommes sous les tirs de snipers. » La sortie de crise ne viendra que de l’intervention américaine — le passage de l’interposition à l’intervention.
La Somalie. Le déclencheur est humanitaire : le pillage de convois d’aide par des chefs de guerre, dans un État post-colonial délité après la chute de son dictateur. Les Américains estiment que pour faire les choses sérieusement, il faut prendre Mogadiscio. L’opération tourne mal — le chef de guerre local les attendait, deux hélicoptères sont abattus, une vingtaine de soldats américains sont tués. Et les États-Unis se retirent, dit-il, sans même en informer leurs alliés : « c’est quand un général français est allé voir qu’il s’est aperçu que les autres remballaient ».
Il en tire deux leçons. Sur la nature des coalitions : « la motivation était humanitaire, pas militaire », et un allié peut décider seul. Et sur le basculement américain, qu’il résume par une formule d’époque : aucun pays du monde ne vaut la mort de nos soldats. Une doctrine dont il voit encore les effets aujourd’hui, « et on le voit bien sur l’Ukraine : il n’est pas du tout évident qu’on puisse compter sur une participation militaire ».
Le 11 Septembre et le phénomène courtisan
Le traumatisme américain est d’autant plus violent, analyse-t-il, que les États-Unis n’ont pas connu la guerre sur leur sol — « le dernier combattant de la guerre de Sécession est mort en 1955 ». La guerre y était une expérience médiatisée, largement passée par Hollywood, sujet auquel il a consacré un livre. Or cette fois, la destruction des tours est vue en direct.
« Évidemment, après ça, il fallait une guerre. » Il pointe l’ironie du discours sur l’état de l’Union de janvier 2002 désignant l’axe du mal — Iran, Irak, Corée du Nord — « et rien sur l’Arabie saoudite, alors qu’il y a quinze Saoudiens parmi les dix-neuf terroristes ».
Sur l’Afghanistan, où il s’est rendu avant l’intervention soviétique — et par la route, ce qui, dit-il, permet de saisir les transitions culturelles autrement qu’en débarquant dans un aéroport, « milieu aseptisé » qui est aussi celui des dirigeants —, son analyse est géographique. Ce n’est pas une entité bâtie sur une identité nationale forte mais une zone refuge, où se sont logées les populations minoritaires persécutées par les empires environnants. « Quand tu passes d’une vallée à l’autre, tu as changé d’identité. »
D’où la répétition de la même erreur. Les Soviétiques ont pris la capitale et crié victoire ; « mais la capitale, tout le monde s’en fout en Afghanistan ». Les Américains ont refait le même geste après 2001 — et y sont restés vingt ans.
C’est ici qu’intervient sa clé de lecture principale. Autour de tout décideur se joue un jeu de rôle courtisan. « Tu ne vas pas lui dire : surtout n’y allez pas, parce que c’est un bourbier sans nom. » Celui qui alerte sur le danger se fait répondre par un autre que c’est facile — et le décideur finit par entendre que « l’Histoire l’attend ».
Il en tire la thèse la plus dérangeante de l’épisode : « On croit que dans les dictatures, le chef se lève un matin et dit qu’on va attaquer, et que dans une démocratie il y a un grand débat politique. Non, ce n’est pas comme ça que ça se passe. » Une décision peut être parfaitement démocratique sans être rationnelle : il fallait quelque chose pour se justifier devant l’opinion. Les militaires, note-t-il, sont obéissants par nature et républicains depuis le début des années 1960 — même lorsqu’ils estiment utile de poser leur point de vue.
Ukraine : ce qu’il appelle l’absence d’analyse froide
Il refuse de se prononcer sur un scénario d’escalade — il n’avait pas vu A House of Dynamite, le film dont l’interroge Fred —, mais s’attarde sur le climat de « pré-guerre » qui s’installe dans le débat public, et sur une idée héritée des années 1990 : la guerre préventive. « Si on fait la guerre, c’est pour éviter la guerre. C’est quand même un paradoxe. » Une logique qui, appliquée au nucléaire, revient à penser qu’il vaut mieux tirer le premier.
Ce qui le frappe surtout, c’est le retournement du discours occidental sur Kiev : « on est passé du soutien absolu à la dénonciation », alors qu’il n’y avait selon lui « pas d’analyse froide de la situation » au départ.
Son analyse froide, la voici. L’Ukraine est un pays « dont les frontières n’ont cessé de se déplacer pendant tout le XXe siècle ». Staline, rappelle-t-il, avait pour souci constant qu’aucune entité dépendante de Moscou ne soit homogène — d’où l’intégration de régions russophones à l’est. Quand l’URSS éclate, des frontières administratives deviennent du jour au lendemain des frontières internationales, « ce qui n’est pas très évident à mettre en place ».
Il applique ensuite à l’Ukraine la grille qu’il a développée ailleurs, celle du discours victimaire : un jeune État doit se construire une légitimité, et rien ne cimente mieux qu’un récit de victime. Il place dans cette logique la décision, après Maïdan, de faire de l’ukrainien la seule langue nationale — un geste « revanchard » dont il souligne surtout la portée politique.
Côté russe, il déroule la même méthode : la décomposition d’un empire de soixante-dix ans, l’ambiguïté des années 1990 — Gorbatchev dissout le pacte de Varsovie en s’attendant à ce que l’OTAN se dissolve aussi, ce qui n’arrive pas —, l’élargissement aux anciens satellites, puis l’humiliation. Poutine apparaît alors comme l’antithèse de Eltsine et « le type qui a rendu sa dignité à la Russie ».
Sa conclusion est une position, et il l’assume : on ne peut pas s’en tenir à « c’est un dictateur », et il faut continuer à parler. Il ajoute, en contrepoint, qu’il comprend parfaitement que les pays ayant vécu sous menace soviétique tiennent à l’Alliance. « On n’a pas obligatoirement le beau rôle. »
Les taches indélébiles
La dernière partie de l’entretien porte sur ce qu’il appelle la géopolitique mémorielle, sujet du manuscrit qu’il prépare. Sa thèse : avec l’apparition de dizaines d’États devant tous se construire une légitimité, le rapport au passé devient un objet stratégique de premier ordre.
Il donne trois exemples, choisis pour leur inconfort.
Le Congo. Il raconte comment Léopold II, jugeant que la Belgique s’intéressait trop peu à la colonisation, obtint à la conférence de Berlin — organisée par Bismarck, entre autres pour détourner les Français de l’Alsace-Lorraine — que le Congo lui soit attribué à titre personnel, comme État tampon. Officiellement pour lutter contre l’esclavage ; en pratique par l’instauration du travail forcé et de milices chargées de traquer les réfractaires, dotées d’un nombre limité de cartouches et sommées de prouver chaque tir par une main coupée. Il renvoie au livre Il pleuvait des mains sur le Congo. « Quand le type a braconné et qu’il lui manque des cartouches, il tue n’importe qui et ramène une main. »
1945. À quelques mois du procès de Nuremberg, où l’on juge les crimes commis contre des populations civiles, la France réprime les émeutes de Sétif et de Guelma, puis l’amiral d’Argenlieu — compagnon de la Libération — fait bombarder le port de Haïphong. Son explication tient au processus décisionnel plus qu’au terrain : il fallait « laver l’humiliation de 1940 en montrant que la France était toujours un pays impérial ».
Thiaroye. Le troisième cas est celui qui le heurte le plus. De Gaulle mobilise massivement dans les colonies ; puis, la victoire venue, on « blanchit » l’armée pour le défilé. Les tirailleurs africains réclament les soldes qui leur sont dues, y compris pour leur période de captivité. On tire sur eux. « On blanchit l’armée pour montrer que la France a participé, et ces types qui ont vraiment fait la guerre, on les traite comme ça. » Il en fait l’origine d’une fracture durable — et rappelle que Ben Bella, futur dirigeant de l’Algérie indépendante, avait fait la campagne d’Italie.
La morale qu’il en tire n’est pas moralisatrice mais stratégique : « Tu ne peux pas couvrir ça en te disant que ce sont des phénomènes secondaires. La victime, elle, garde une cicatrice qu’elle a de bonnes raisons de conserver. »
Le procès des élites, et le monde qui vient
Il salue la mémoire de Gérard Chaliand, disparu peu avant l’enregistrement : un homme « qui n’a jamais fait d’études mais qui a toujours vécu les crises par le bas », allant voir sur place qui étaient les victimes et les acteurs, et qui n’a jamais choisi son camp au nom de la guerre froide.
Le portrait sert de repoussoir à sa critique du recrutement des élites françaises : classe préparatoire, grande école, cabinet. « Des jeunes gens qui arrivent après dix ou douze ans d’études sans jamais sortir du couloir », formés par la théorie, dissuadés d’aller voir. « Tu vas être amené à gérer une grande puissance mondiale sans jamais te demander si tu connais ton propre pays. »
Il y ajoute une observation sur le conformisme institutionnel — il s’amuse d’avoir un jour glissé dans un parapheur un télégramme diplomatique entièrement dépourvu d’objet, que personne n’a relevé —, et sur le poids des mots : la France n’a longtemps connu que les « événements d’Algérie » ; Poutine parle d’« opération militaire spéciale ».
Sa conclusion, qu’il livre en riant, n’est pas rassurante. Sur les quelque quatre cents crises de la planète, il n’existe plus de matrice intellectuelle permettant de dire où et comment intervenir : le Soudan se décompose sans mobiliser personne. « Nous allons vers un monde sans matrice, peuplé de micro-conflits dans lesquels ni la légitimité de l’intervention internationale, ni les moyens, ni la conviction de sa nécessité ne sont établis. »
Questions fréquentes
Qui est Pierre Conesa ?
Ancien haut fonctionnaire du ministère de la Défense, essayiste et enseignant, spécialiste des questions stratégiques. Il est notamment l’auteur de travaux sur la fabrique de l’opinion en matière de guerre et sur le rôle du cinéma américain dans la représentation des conflits. Il est déjà intervenu à trois reprises dans ce podcast.
Que signifie « l’Histoire n’a pas de sens » ?
Que l’Histoire ne suit pas une direction ni des lois qu’il suffirait de découvrir, contrairement à ce que postulaient les grandes philosophies du XIXe siècle et, en dernier lieu, le marxisme. Pierre Conesa en déduit qu’il faut analyser les décisions au cas par cas, en observant les mécanismes concrets qui y conduisent plutôt qu’en cherchant un schéma général.
Qu’appelle-t-il le « phénomène courtisan » ?
La dynamique par laquelle l’entourage d’un décideur, chacun cherchant à se positionner, converge pour lui présenter l’engagement comme faisable et historique. Celui qui alerte sur la difficulté prend le risque de passer pour timoré. Selon lui, ce mécanisme explique mieux certaines entrées en guerre que l’analyse du terrain — et il opère aussi bien en démocratie qu’ailleurs.
Qu’est-ce que la géopolitique mémorielle ?
L’usage stratégique du passé par les États. Pierre Conesa y voit un champ appelé à prendre de l’ampleur, parce que les dizaines d’États nés de la décolonisation puis de l’effondrement soviétique doivent tous se construire une légitimité — et qu’un récit de victime cimente une nation plus efficacement qu’un autre.
À écouter également
- #229 — Hollywood, arme de propagande massive
- #210 — Géopolitique de la victimisation
- #164 — Comment vendre la guerre
- #215 — Trois ans de guerre en Ukraine
- #262 — Comment l’OTAN se prépare à la cyberguerre
Pour aller plus loin sur Défense Zone
- Afrique : la guerre d’influence franco-russe
- Géopolitique de la guerre en Ukraine
- Notre entretien avec Michel Goya
- Après Barkhane, quel avenir pour le Sahel ?
- L’exportation d’armement française
Défense Zone est un média indépendant consacré aux questions de défense et de sécurité. Ce podcast est disponible sur toutes les plateformes audio — Spotify, Deezer, Apple Podcasts — ainsi que sur notre chaîne YouTube. Pour soutenir notre travail, retrouvez notre magazine papier trimestriel et notre espace premium sur defense-zone.com.
