#229 – Hollywood, arme de propagande massive (avec Pierre Conesa)

Essayiste et ancien haut fonctionnaire, Pierre Conesa revient dans le podcast pour développer la chronique qu’il signe dans notre magazine papier. Sa thèse : faute de programmes scolaires nationaux, ce sont Hollywood et ses 2 700 westerns qui ont fabriqué le récit national américain. Et ce récit — le super-héros, l’ennemi diabolisé, la victoire par la force — a fini par convaincre ceux-là mêmes qui le produisaient.

Les analyses et jugements exprimés dans cet épisode sont ceux de l’invité et n’engagent que lui.

Ce qu’il faut retenir de cet épisode

  • Point de départ de son enquête : aux États-Unis, il n’existe pas de programmes scolaires nationaux — chaque État décide de ce que ses enfants apprennent.
  • 2 700 westerns. En Europe, nous n’avons vu que les meilleurs — et surtout les plus critiques.
  • La série des Rambo comme baromètre : un mort accidentel dans le premier film, puis une inflation continue jusqu’à « un mort toutes les deux minutes ».
  • Sa question centrale : « quel film français aurait eu l’audace de montrer un commando retournant en Algérie après 1962 pour venger les soldats ? »
  • Après les 120 heures de la guerre du Golfe, l’Occident a cru qu’il suffisait d’envoyer du militaire pour régler une crise.
  • Sa méthode d’analyse, en une phrase : « Je prends toujours les crises par les victimes. »

Le point de départ : un pays sans manuels scolaires nationaux

L’origine du livre est presque anecdotique. Sa fille travaillant quatre ans aux États-Unis, Pierre Conesa passe du temps devant la télévision américaine et s’étonne du traitement de certains sujets historiques. Il descend alors à la librairie de l’immeuble demander à voir les manuels scolaires.

Réponse du libraire : il n’y en a pas. Il existe un ministère de l’Éducation, mais il s’occupe essentiellement des bourses, pas des programmes ; chaque État est responsable de ce qu’apprennent ses enfants. « La guerre de Sécession racontée en Caroline du Nord et en Californie, ça ne doit pas être pareil ? » Oui. Mais c’est la compétence des États.

D’où l’hypothèse de travail : si le discours d’identité nationale n’est pas produit par l’école, il l’a été par Hollywood. « Quand on lit les productions hollywoodiennes avec cette clé de lecture, on est très surpris. »

Second constat, tout aussi structurant : ce que nous voyons en Europe, ce sont les meilleurs films — et souvent les plus critiques. Sur place, on encaisse surtout une énorme quantité de productions médiocres, « du direct », sans aucune mise à distance.

Il s’est alors amusé à refaire l’historique par cycles : les films avec des Noirs, puis avec des Indiens, puis avec les Asiatiques, puis avec un ennemi blanc pendant la guerre froide. Avec, à chaque fois, un héros — le cow-boy, le super-combattant. « C’est pour ça que j’ai appelé ça une arme de propagande. J’ai trouvé que c’était la clé d’explication la plus intéressante. » Et d’ajouter, avec humour : « Je n’ai jamais eu droit aux Cahiers du cinéma, je vous rassure. »

Le super-héros, une exclusivité américaine

Pour Pierre Conesa, seul le cinéma américain produit des super-héros. Non pas l’homme ordinaire qui accomplit une action d’éclat, mais un personnage hors catégorie.

Son exemple le plus démonstratif est Rambo. Le premier film raconte un ancien du Vietnam revenu au pays, dont la société américaine ne veut pas entendre parler, harcelé par un shérif — et il n’y meurt qu’un seul homme, et par accident. Le succès appelle une suite, puis une autre. Et le nombre de morts explose à chaque épisode, jusqu’à devenir incalculable.

Il en tire une remarque qui fait mouche :

« Quand on regarde Rambo avec son torse nu et son bandeau, on se demande pourquoi les combattants américains en Irak ont des lunettes, des gilets pare-balles et des casques. Ce serait beaucoup plus économique s’ils étaient tous habillés comme Rambo. »

L’autre grande figure, c’est John Wayne — près de cent quarante films, dans lesquels il meurt une petite vingtaine de fois sans jamais cesser d’être le héros. Conesa cite Fort Alamo : une défaite militaire, transformée en épisode héroïque. « On est sur des critères cinématographiques, pas historiques. »

Le cas récent qu’il choisit est Top Gun : Maverick. Le meilleur pilote de l’armée américaine, tiré d’une retraite quasi monastique pour détruire une centrale nucléaire située — comme par hasard — au Moyen-Orient. Avec, à la clé, des appareils volontairement anciens qui abattent des chasseurs adverses de dernière génération. « Quand vous dites ça à des pilotes français, ça les fait rigoler : le pilotage de combat, c’est un entraînement constant. »

Le scénario reprend d’ailleurs point par point la grammaire du western : le héros, le camarade abattu, l’opération de sauvetage, l’ordre violé pour aller le chercher.

Pourquoi ça ne prendrait pas en France

La question de Fred est bonne : pourquoi cette machinerie fonctionne-t-elle aux États-Unis et si mal en Europe ?

Réponse en un mot : le rapport à la guerre. Les Américains n’ont jamais connu la guerre sur leur territoire — le dernier vétéran de la guerre de Sécession est mort au milieu des années 1950, ce n’est plus une expérience vivante. Une ville rasée par les bombardements, ce n’est pas la même chose que d’envoyer un corps expéditionnaire en 1917.

D’où la formule de sa chronique, que Fred lui relit : quel film français aurait eu l’audace de montrer un commando retournant en Algérie après 1962 pour venger des soldats ? « Des gens ont fait la guerre d’Algérie. Vous n’allez pas leur raconter qu’un seul combattant l’aurait gagnée à lui tout seul. »

Il cite en contre-exemple Avoir vingt ans dans les Aurès : un appelé chargé d’une « corvée de bois » — l’exécution d’un prisonnier hors du camp — qui refuse et déserte en l’emmenant avec lui. « Ce n’est pas du tout le fil conducteur du héros américain. Il n’y a pas de traître chez les Américains, il n’y a pas de déserteur. »

La Piste des Larmes a attendu vingt-cinq ans son film

Sur la représentation de l’autre, Conesa décrit une hiérarchie très codifiée. Dans le cinéma muet, le personnage noir se réduit à deux rôles : le serviteur fidèle, et la brute physique.

Pour les Indiens, le mécanisme est plus retors : la conquête de l’Ouest est légitimée par le fait que ce sont eux qui attaquent les caravanes et brûlent les fermes. « L’autre, c’est l’agresseur — pas l’envahisseur. » Et la quantité fait le reste : « Quand j’étais gosse et qu’on allait voir un western, on savait qui était le gentil. Il n’y avait aucun doute. »

Son exemple le plus fort est la Piste des Larmes : la déportation, en application de l’Indian Removal Act, de nations amérindiennes chassées du sud-est des États-Unis vers l’actuel Oklahoma. La moitié des déplacés y ont laissé la vie. Il faut, dit-il, une bonne vingtaine d’années pour que Hollywood en tire un film — et il n’y a jamais de super-héros dans ce genre de production.

Sa conclusion est nuancée, et c’est ce qui rend l’argument solide : la distance critique existe bel et bien dans le cinéma américain. Mais « elle existe dans des proportions qui n’ont rien à voir avec la quantité propagandiste ».

Le 11 septembre et la propagande la plus aberrante

Le choc de 2001 est le moment où les deux registres — la fiction et la politique — se rejoignent.

Un pays qui n’a pas connu la guerre chez lui voit ses tours s’effondrer en direct, filmées en continu. « Le choc est tel qu’il fallait une guerre pour venger cette humiliation. Réaction sociologique classique. »

Mais ce qui frappe Pierre Conesa, c’est la cible désignée. Quinze des dix-neuf pirates de l’air étaient saoudiens — et le discours de janvier 2002 met en accusation l’Iran, l’Irak et la Corée du Nord. « Vous imaginez la tête des Nord-Coréens quand ils ont appris qu’ils étaient responsables du 11 septembre. »

Il en tire une remarque de méthode : on n’a pas l’habitude de dire que les Américains font de la propagande. « Là, c’était une propagande complètement aberrante dans son réalisme. » Elle fonctionne d’ailleurs surtout en interne — beaucoup moins à l’extérieur.

120 heures qui ont faussé trente ans de politique étrangère

Le passage le plus dense de l’épisode porte sur la guerre du Golfe de 1991, qu’il analyse comme une matrice.

Il en rappelle d’abord la préhistoire, rarement racontée ainsi. Saddam Hussein, longtemps présenté comme le modernisateur face aux religieux iraniens, mène huit ans d’une guerre effroyable contre l’Iran — avec des adolescents envoyés ouvrir les champs de mines. « Nous, Occidentaux, avons soutenu l’agresseur pour mettre sous embargo l’agressé, ce qui est une originalité. » Endetté auprès des pays du Golfe, il se retourne ensuite contre le Koweït, en invoquant l’argument historique d’un territoire détaché de l’Irak ottoman par les Britanniques pour sa zone pétrolière — « dans la tête des Irakiens, c’était le retour de l’Alsace-Lorraine ».

Suit une guerre annoncée et programmée : un ultimatum à six mois, une coalition de trente-cinq pays, et toutes les télévisions de la planète installées à l’avance. Conesa y voit l’acte de naissance d’un travers toujours actuel : « Quand vous avez une chaîne d’info en continu et un scénario qui ne peut se réaliser que dans six mois, il faut occuper l’information. S’il n’y a pas d’info, on en crée. »

Puis la guerre terrestre dure 120 heures. Quatre jours. Les troupes s’arrêtent à la frontière, conformément au mandat. Et au retour, un million de personnes acclament le défilé sur la Cinquième Avenue.

Le résultat, selon lui, est une hubris qui va durer une décennie : puisque l’on a battu en cent vingt heures ce qu’on présentait comme la quatrième armée du monde, il suffirait de faire apparaître des troupes occidentales pour que tout le monde se calme. « On s’est cru mandatés pour être la police de la planète. » Le siège de Sarajevo dira le contraire.

Et l’Afghanistan achèvera la démonstration. Militairement, le pays ne pèse rien. Mais c’est ce qu’il appelle une zone de confins géopolitiques : un refuge pour toutes les populations pourchassées par les empires voisins, où chaque vallée est peuplée différemment de la suivante. « Une fois que vous avez pris la capitale, ce que nous considérons comme la fin de la guerre est en fait le début. » Vingt ans de présence — plus du double des Soviétiques.

Le Congo, ou la focale médiatique

Interrogé sur le déclin supposé du soft power américain, Conesa commence par démonter l’indicateur. La Bourse s’écroule tous les six mois depuis quarante ans, et le déclin français est annoncé avec la même régularité. « L’information de l’immédiateté consiste à grossir le sujet. »

Son contre-exemple est le Congo, théâtre du conflit le plus meurtrier de la planète. Trois observations, en cascade : tout le monde s’en désintéresse ; aucun intellectuel médiatique ne s’est mobilisé ; et vu la taille du pays, personne n’enverra de troupes.

« Ce n’est pas une hiérarchie des valeurs humanitaires, c’est une hiérarchie des possibilités. »

Il remonte alors à l’origine coloniale. À la conférence de Berlin, Léopold II convainc les puissances européennes de faire du Congo un État tampon — et se le fait attribuer à titre personnel. Officiellement pour lutter contre l’esclavage ; en pratique, il y instaure le travail forcé, avec des miliciens dotés d’un nombre limité de cartouches et sommés de rapporter une main pour chaque cartouche consommée. « Même les Allemands n’ont pas osé raconter une connerie pareille : je viens lutter contre l’esclavage en installant le travail forcé. »

Et Fred de lui opposer un contre-exemple encourageant, tiré d’un précédent épisode avec Patrick Chauvel : les mines de diamants de Sierra Leone n’ont intéressé personne malgré les reportages — jusqu’à ce qu’un film hollywoodien avec Leonardo DiCaprio s’en empare. Conesa acquiesce, mais pose sa condition : « Le film peut être l’occasion de faire connaître une crise. Mais il faut l’héroïser. »

De la propagande à la victimisation

La dernière partie de l’entretien fait le lien avec son ouvrage sur la géopolitique de la victimisation, sujet qu’il avait déjà abordé dans le podcast.

Sa fresque part de l’Occident triomphant du début du XXe siècle, brisé par les vingt millions de morts de la Première Guerre mondiale. Les intellectuels occidentaux, jugeant le système capitaliste générateur de guerre, se rallient alors massivement aux « utopies laïques » du siècle — fascisme, nazisme, communisme.

Après 1945, l’URSS étant le grand vainqueur, la critique devient impossible dans une partie du champ intellectuel français. Conesa rappelle que le stalinisme a duré plus longtemps et tué davantage que le nazisme, et que Raymond Aron, disqualifié comme « homme de droite », ou Camus, moqué pour avoir dit qu’il défendrait sa mère avant la justice, n’ont pas été entendus — quand Sartre, « qui s’est trompé sur à peu près toutes les crises », restait le grand penseur.

Ce détour éclaire sa lecture du présent. C’est après la Seconde Guerre mondiale qu’apparaît, pour la première fois, un droit à compensation reconnu aux victimes. Un mécanisme puissant — et, selon lui, aujourd’hui saturé, chacun cherchant à faire reconnaître son statut de victime en s’appuyant sur un relais médiatique. Il assume la provocation : il a un projet de texte sur le sujet, qu’il a « beaucoup de mal à faire accepter ».

Sur les conflits en cours, il applique la même grille et conteste l’usage du mot terroriste, « une espèce de couteau suisse qui sert à tout justifier » — rappelant que l’occupant allemand qualifiait ainsi la Résistance française, et que le terrorisme est historiquement l’arme du faible contre le fort. Il observe par ailleurs un basculement de l’opinion publique occidentale.

Et il résume sa méthode en une phrase, qui vaut mieux que bien des grilles idéologiques :

« Je prends toujours les crises par les victimes. Je ne me demande pas si c’est idéologiquement justifié ou pas. Je regarde qui sont les victimes. C’est le point de départ pour comprendre qui a la force et qui va l’utiliser ou la surutiliser. »

Questions fréquentes

Pourquoi parler d’Hollywood comme d’une arme de propagande ?

Parce que, faute de programmes scolaires nationaux aux États-Unis — l’enseignement relevant de la compétence de chaque État —, le récit d’identité nationale a été très largement produit par le cinéma. Pierre Conesa relève l’ampleur des volumes (2 700 westerns), la répétition des mêmes schémas narratifs et la constance de la figure du héros américain face à un autre systématiquement présenté comme l’agresseur.

Qu’est-ce que la Piste des Larmes ?

C’est la déportation forcée, à partir de 1830 et en application de l’Indian Removal Act, de nations amérindiennes chassées du sud-est des États-Unis vers l’actuel Oklahoma. Une part considérable des déplacés est morte en route, de faim, de froid et d’épuisement. Pierre Conesa souligne qu’il a fallu des décennies pour que le cinéma américain s’en empare.

Qu’appelle-t-on une « zone de confins géopolitiques » ?

Un territoire où se sont réfugiées, au fil des siècles, les populations pourchassées par les empires environnants — ce qui produit une mosaïque humaine extrêmement fragmentée. L’Afghanistan en est le cas d’école : chaque vallée y est peuplée différemment de la voisine. Conséquence militaire directe : la prise de la capitale, que l’on prend pour la fin de la guerre, n’en est que le commencement.

En quoi la guerre du Golfe de 1991 a-t-elle changé la politique occidentale ?

Une coalition de trente-cinq pays, un ultimatum de six mois, une couverture médiatique planétaire — et une guerre terrestre expédiée en 120 heures. De cette facilité apparente est née, selon Pierre Conesa, la conviction qu’il suffisait de déployer des forces occidentales pour régler une crise, sans analyse politique préalable. Les Balkans puis l’Afghanistan ont montré les limites de ce raisonnement.

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