#231 – La vraie vie d’un ex-espion du KGB (avec Sergueï Jirnov)

Sergueï Jirnov est entré au KGB en 1984 et en a démissionné en 1992 — ce qui, en temps normal, n’existe pas : « on ne sort que les pieds devant ». Officier de la direction S, celle des illégaux, il a été envoyé en France en 1991 avec une mission précise : infiltrer l’ENA. Il y est parvenu, et est devenu le premier élève soviétique du cycle long. Aujourd’hui réfugié politique et écrivain, il raconte le métier tel qu’il est — très loin de James Bond.

Les analyses et jugements exprimés dans cet épisode sont ceux de l’invité et n’engagent que lui.

Ce qu’il faut retenir de cet épisode

  • En 1980, pendant les Jeux olympiques de Moscou, il est interrogé pendant deux heures à la Loubianka par un jeune capitaine du KGB nommé Poutine.
  • Sa mission française : infiltrer l’ENA. Résultat obtenu avec une couverture de journaliste — et une bourse du gouvernement français.
  • Sa règle d’or de la clandestinité : « la meilleure couverture, c’est celle qui est réelle ».
  • Sur le recrutement de sources, la grille est universelle — mais le KGB, lui, était « le bras armé idéologique » du Parti communiste.
  • Son avertissement aux jeunes tentés par le renseignement : « Est-ce que vous êtes prêts à devenir des bandits ? »
  • Le plus dur du métier n’est ni le risque ni le danger : c’est de porter le secret, et de mentir aux siens toute sa vie.

De l’économie internationale à l’espionnage

Sergueï Jirnov n’a pas été formé pour espionner. Sa formation initiale, c’est l’économie internationale, au MGIMO, l’institut des relations internationales de Moscou placé sous l’autorité du ministère des Affaires étrangères — l’équivalent soviétique d’une grande école de la haute fonction publique. « Et puis après, j’ai mal tourné et je suis devenu espion. »

Le MGIMO était en réalité l’une des grandes pépinières du KGB : les élèves y arrivaient déjà formés aux langues et à la géopolitique. « Il y a juste la formation opérationnelle à faire, et vous êtes un espion. » Le service y menait des enquêtes approfondies dès l’entrée des étudiants, pour repérer les profils utiles.

Le déclencheur, chez lui, tient d’un paradoxe soviétique qu’il décrit très bien : « on apprenait les langues vivantes comme des langues mortes ». Interdiction de tout contact avec l’étranger, alors même qu’on vous enseigne la langue. Tombé amoureux du français, il n’a pas tenu.

Le coup de fil de 1980, et le capitaine Poutine

L’anecdote centrale de l’épisode se passe pendant les Jeux olympiques de Moscou, en 1980. La capitale s’ouvre provisoirement aux délégations étrangères ; le jeune Jirnov est affecté au standard des renseignements téléphoniques olympiques, où l’on s’ennuie ferme.

Un Français appelle, par simple curiosité — il a vu ce service mentionné dans le guide olympique. Il le prend pour un Français. Ils bavardent. Deux, presque trois heures.

Ses supérieurs, qui ne comprennent rien à la conversation mais le voient rire au téléphone avec un inconnu, appellent le KGB. Un homme en costume gris vient le chercher en voiture officielle et l’emmène au siège, à la Loubianka, sur ce qui s’appelait alors la place Dzerjinski. L’interrogatoire dure deux heures. L’officier l’accuse d’emblée d’être un traître aux idéaux communistes et veut le faire emprisonner.

Cet officier s’appelait Poutine. Capitaine, cinq ans de maison, en poste à Leningrad et détaché à Moscou pour renforcer les effectifs pendant les Jeux.

Jirnov s’en tire — le MGIMO est fréquenté par la « jeunesse dorée » soviétique, et il compte parmi ses camarades de classe un petit-fils de Brejnev. Mais le rapport est écrit, et l’attention du service est acquise.

Six mois plus tard, il récidive : il écoute France Inter et RFI, et ne résiste pas à l’envie de participer à un concours linguistique de la radio française. Il envoie un télégramme à Paris depuis Zelenograd, la « Silicon Valley soviétique », ville fermée aux étrangers. Le KGB local croit à des messages codés. Nouvelle convocation — et, cette fois, une proposition de travailler pour eux.

Entrée officielle en 1984, démission en 1992. Mais si l’on compte la procédure préalable, la relation avec le service aura duré onze ans.

Infiltrer l’ENA : la couverture réelle

Jirnov appartient à la direction S du KGB : celle des illégaux, les clandestins dotés d’une fausse identité complète. Le service le voyait dans ce rôle — celui de ces couples qui vivent des décennies sous une nationalité d’emprunt, dont les enfants eux-mêmes ignorent tout.

Mais fabriquer et entretenir une légende coûte cher, et l’époque changeait. Il est donc envoyé en France en 1991 sous son vrai nom, avec un statut de « non-légal » : aucun contact avec l’ambassade ni avec l’antenne du KGB qui s’y trouve. Seul sur le terrain, avec ses propres moyens de communication vers Moscou. « J’étais en recherche libre. »

Sa couverture : la télévision soviétique, pour laquelle il présentait réellement une émission. Détail savoureux — pendant toute sa carrière d’espion, il était donc sous les projecteurs.

« La meilleure couverture, c’est celle qui est réelle. Lorsque vous êtes un vrai journaliste, lorsque vous ne faites pas semblant d’être journaliste. »

Sous ce prétexte — un documentaire sur la France — il demande à rencontrer la direction de l’ENA, qu’il a identifiée comme une cible de premier ordre : l’école forme l’élite administrative, politique et diplomatique française, y compris les cabinets de l’Élysée, de Matignon et des ministères régaliens.

Le retournement est spectaculaire : c’est l’école elle-même qui lui propose de devenir le premier élève soviétique du cycle long international — jusque-là réservé aux ressortissants de pays alliés. Nous sommes à l’époque de Gorbatchev, de la perestroïka et de la glasnost ; l’ENA veut s’ouvrir à l’Est.

Il raconte avoir joué la scène avec finesse devant ses généraux, en feignant un intérêt modéré. Résultat : le KGB le pousse — et il obtient en prime une bourse du gouvernement français.

Sans service, sans parti, sans pays

La scolarité commence en septembre 1991. Un an et demi devant lui. Et pendant ce temps, tout s’effondre : le KGB est dissous, le Parti communiste interdit sur le territoire russe, et l’Union soviétique disloquée en décembre.

« Je me suis retrouvé sans mon service, sans mon parti, sans mon pays. » Il termine néanmoins l’école.

Sa démission tient alors à un raisonnement juridique qu’il résume par une image. Le nouveau service a simplement transféré les dossiers, gardé les bâtiments, les archives et les hommes, en considérant que rien ne changeait. Or lui avait prêté allégeance au Parti communiste et à un État qui n’existent plus.

« C’est comme si vous étiez marié à une femme décédée, et que sa sœur arrive en disant : puisque ma sœur est morte, maintenant tu es marié avec moi. »

Deux autres facteurs jouent en sa faveur. Le service est alors en déclin, il perd ses couvertures diplomatiques, et certains envisagent purement et simplement de le supprimer. Surtout, il craint de subir le sort de la Stasi en Allemagne réunifiée, où les anciens ont été sanctionnés — même si, précise Jirnov, l’espionnage extérieur n’a jamais persécuté de dissidents à l’intérieur. « On faisait notre sale boulot à l’étranger. »

On le laisse donc partir en 1992. Quelques années plus tard, le service reconstitué revient le chercher : trop coûteux à former, trop utile pour être perdu. Il refuse. Les pressions commencent, et il finit par devoir quitter la Russie.

Il dépose sa demande d’asile depuis la France, où il possédait déjà un pied-à-terre. L’OFPRA refuse ; il gagne en recours. « Un espion qui a infiltré l’ENA qui demande la protection du pays qu’il a infiltré : ils ont bien rigolé au début. »

Pourquoi les services français ne l’ont jamais recruté

C’est une question que Fred pose et que beaucoup se posent : un tel profil, pourquoi ne pas l’employer ?

Le service concerné n’était d’ailleurs pas la DGSE mais le contre-espionnage — la DST à l’époque. Débriefings, enquête, vérification qu’il ne s’agissait pas d’une infiltration déguisée par le nouveau service russe.

Aucune proposition n’est jamais venue, et il l’explique très simplement : on se méfie de qui change de casquette. « Dans le doute, ils préfèrent prendre un Français lambda et le former plutôt que de reprendre un vieux loup comme moi. » Avec une raison supplémentaire, qu’il assume : s’il a démissionné en 1992, c’est justement parce qu’il ne voulait plus être espion.

Recruter une source : la grille MICE

Sur les méthodes, sa position est nette : elles sont universelles. « C’est comme l’amour : on peut être de couleurs de peau différentes, venir de pays différents, mais on le fait de la même manière. »

D’où la grille classique du recrutement de sources, résumée par l’acronyme MICEmoney (l’argent), ideology (l’idéologie), coercion ou compromise (la contrainte, la compromission) et ego. Elle valait au KGB comme ailleurs.

La différence est ailleurs, et elle est de nature. Le KGB se proclamait bras armé du Parti communiste : un service idéologique. Les officiers traitants devaient être membres du Parti et le prouver ; il existait des organisations de parti à l’intérieur même du service, avec leurs réunions. Et le recrutement de sources privilégiait la base idéologique, sur l’idée que celui qui partage votre vision du monde servira mieux vos buts.

À l’inverse, souligne-t-il, la DGSE est un organisme d’État politiquement neutre, qui travaille pour les intérêts nationaux « peu importe la couleur politique du moment ». Ce qui ne signifie pas que les services occidentaux étaient exempts d’idéologie : la guerre froide avait deux tranchées.

Il raconte d’ailleurs que ses conversations avec d’anciens officiers de la DGSE — dont Olivier Mas, déjà invité du podcast, et François Waroux, avec qui il a coécrit un livre à deux voix — donnent le sentiment d’être entre frères d’armes. Clandestinité, secret, danger : les mêmes problèmes. « Si on s’était rencontrés sur le terrain à l’époque, on ne se serait pas fait de cadeaux. Le jeu, c’est le jeu. »

Ce que la fiction raconte mal

Interrogé sur la torture et les « lignes franchies » que montrent films et séries, sa réponse dérange les deux camps.

Le KGB, dit-il, ne tuait et ne torturait pratiquement personne — sauf les traîtres, jugés et fusillés, mais sans torture. Le service était très encadré juridiquement, comme le sont partout les services spéciaux : « les pays ne veulent pas, parce que c’est une arme dangereuse ». La règle générale, en URSS comme à la CIA ou à la DGSE : pas d’opérations secrètes sur le sol national, sauf exception visant des étrangers présents sur le territoire.

Sur le rôle du politique, il est en revanche sans ménagement, et il faut rappeler qu’il s’agit de son opinion. Il revient dans son livre sur l’affaire du Rainbow Warrior, en 1985, et reproche aux autorités françaises de n’avoir jamais assumé une opération qu’elles avaient ordonnée. Son point n’est pas moral mais professionnel : ce qui hante les officiers traitants, c’est la crainte d’être lâchés par le pouvoir qui leur a donné l’ordre.

« Si on fait les sales coups dans le service, ce n’est pas pour s’amuser. C’est pour servir l’État qui nous donne l’ordre de le faire. Le service n’invente pas ses propres missions. »

Son raisonnement va jusqu’au bout : un responsable politique qui juge ces opérations indéfendables devrait dissoudre le service. S’il ne le fait pas, il devrait assumer.

Son avertissement : « Êtes-vous prêts à devenir des bandits ? »

À la question du conseil à transmettre, il commence par écarter les professionnels : « pour les gens qui sont à l’intérieur du service, je n’ai rien à leur raconter ». Son message s’adresse à ceux que le romantisme du renseignement attire.

Il commence par une mise au point de vocabulaire : les services ne sont pas secrets, tout le monde connaît leur existence. Ils sont spéciaux ; ce sont les missions qui sont secrètes.

Puis vient l’avertissement, qu’il formule crûment : l’espionnage est, dans tous les pays et pour tous les pays, une activité pénalement criminelle. « Le col blanc, ça n’existe pas dans les services. Est-ce que moralement, psychologiquement, vous êtes prêts à devenir des bandits ? »

Il nuance immédiatement, et c’est utile : le renseignement comporte plusieurs filières, et le service action est une toute petite part de l’ensemble. La plus grande, c’est l’espionnage légal — sous couverture diplomatique, où l’on recrute des sources sans tuer ni torturer personne. On peut aussi y être analyste, spécialiste géopolitique, linguiste, y compris comme civil.

Il insiste ensuite sur le coût pour les proches, en citant les enfants d’illégaux découvrant du jour au lendemain qu’ils ne sont pas de la nationalité qu’ils croyaient — et se retrouvant expulsés vers un pays dont ils ne parlent pas la langue. « Des enfants innocents entraînés dans le métier de leurs parents. »

Et le vrai poids du métier n’est pas là où on l’imagine :

« La chose la plus dure, ce n’est pas courir le risque, ce n’est pas le danger. C’est de porter le secret. Vous ne pouvez rien raconter à personne, y compris à votre compagne, à vos enfants. Vous leur mentez, et vous allez leur mentir toute leur vie. »

S’il peut parler, dit-il, c’est parce qu’il a coupé tous les ponts. Ceux qui restent liés à un service sont tenus par un devoir de réserve absolu et par le secret de la défense nationale — vingt ans de prison en France en cas de manquement. « Les gens qui peuvent en parler, vous les comptez sur les doigts d’une main. »

Sa conclusion tient en une phrase : « Si vous vous engagez dans le service, vous vous engagez pour la vie. Avec des conséquences pour vous et pour vos proches jusqu’à la fin de vos jours. »

Questions fréquentes

Qu’est-ce que la direction S du KGB ?

C’était la direction chargée des illégaux : des officiers envoyés à l’étranger sous une identité entièrement fabriquée — une « légende » — sans aucun lien apparent avec l’ambassade ni avec l’URSS. Contrairement à l’espionnage dit légal, qui opère sous couverture diplomatique, l’illégal n’a aucune protection en cas d’arrestation. Fabriquer et entretenir une légende est extrêmement coûteux, ce qui explique que cette voie soit restée minoritaire.

Que signifie l’acronyme MICE ?

MICE résume les quatre grands leviers de recrutement d’une source, communs à tous les services : Money (l’appât du gain), Ideology (l’adhésion à une cause), Coercion ou Compromise (le chantage, la compromission) et Ego (le besoin de reconnaissance ou la revanche). Le KGB, service idéologique par construction, accordait une priorité particulière au deuxième levier.

Peut-on démissionner d’un service de renseignement ?

Au KGB soviétique, non : « on ne sort que les pieds devant », et même à la retraite on restait versé dans la réserve du service. Sergueï Jirnov n’a pu partir qu’à la faveur de la disparition simultanée du KGB, du Parti communiste et de l’URSS, qui rendait caduque l’allégeance prêtée en 1984. Dans les services occidentaux, la démission est possible, mais le devoir de réserve et le secret de la défense nationale demeurent à vie.

Un service de renseignement choisit-il ses missions ?

Non. C’est l’un des points sur lesquels l’invité insiste le plus : les missions, y compris les plus contestables, sont commandées par le pouvoir politique. « Le service n’invente pas ses propres missions. » En France, le service action de la DGSE relève directement de l’autorité du président de la République.

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