Guillaume Morel est l’auteur de Protégor, devenu le manuel de référence francophone en sécurité personnelle et self-défense — plus de 30 000 exemplaires vendus depuis 2008, dans un rayon où l’éditeur se réjouit à partir de mille. Consultant, pratiquant d’arts martiaux depuis l’âge de douze ans, il codirige aussi le Dojo 5, la plus ancienne salle de sports de combat de Paris. Son message tient en une phrase : le cœur de la self-défense n’est pas le coup de poing, c’est tout ce qui vient avant.
Ce qu’il faut retenir de cet épisode
- Protégor a été construit sur trois temps : l’avant, le pendant, l’après. La plupart des manuels ne traitaient que le deuxième.
- Le curseur à trouver : « améliorer sa vigilance sans tomber dans la paranoïa ». C’est, selon lui, toute la clé d’une sécurité personnelle saine.
- En France, le port des armes de catégorie D est interdit hors motif légitime — et « j’ai peur » n’en est pas un.
- Même quand la légitime défense est reconnue, la procédure est longue : « les victimes sont finalement doublement victimes ».
- Sur la violence, il cite Tocqueville : plus on approche d’une situation parfaite, plus le peu qui reste devient insupportable.
- Son conseil final n’a rien de martial : construisez votre réseau, et construisez-le avant d’en avoir besoin.
Un livre né d’une rencontre entre un pratiquant et un policier
Guillaume Morel ne vient pas du monde militaire — c’est même, dit-il, ce qui le rend complémentaire de son associé Micka Illouz, déjà passé dans ce podcast. Son point d’entrée, ce sont les arts martiaux, pratiqués depuis ses douze ans.
La chaîne des rencontres est révélatrice du milieu. Il écrit d’abord un livre sur les couteaux papillons, ce qui l’amène à croiser le coutelier Fred Perrin sur des salons. Perrin organise des stages de self-défense ; il s’y inscrit. Et c’est là, vers 2005-2006, qu’il rencontre Frédéric Bouammache, alors à la BAC du 5e arrondissement de Paris, qui deviendra son coauteur.
Leur constat de départ est simple. À l’époque, tous les manuels de self-défense sont des catalogues d’enchaînements : « je suis saisi par le col, je fais ça ; je suis attrapé par l’arrière, je fais ça ». Des livres qu’on feuillette et qu’on ne travaille jamais.
« Le cœur de la self-défense, c’est surtout la vigilance, faire attention à son environnement, anticiper. Quand on en est déjà à devoir décider si on met un coup de coude ou un coup de poing, c’est trop tard. »
D’où la structure du livre, sorti en 2008 : l’avant (anticiper, prévenir, ne pas être agressé), le pendant (la partie technique, conservée parce qu’ils sont tous deux pratiquants) et l’après — les premiers secours, la police, les avocats, les assurances.
Écrit pour le citoyen lambda, le livre a trouvé un lectorat que ses auteurs n’avaient pas visé : les forces de l’ordre et les militaires. C’est par ce biais que Guillaume Morel est entré en contact avec le monde de la défense.
Le curseur : ni autruche, ni paranoïaque
Premier conseil, énoncé sans détour : ne pas faire l’autruche. Reconnaître que c’est un sujet.
Cela ne veut pas dire s’inscrire à deux cours par semaine — ça, précise-t-il, c’est la passion du pratiquant d’arts martiaux, pas une exigence de sécurité. Pour la plupart des gens, l’entrée en matière consiste à s’informer et à faire quelques stages ponctuels, qui apportent une piqûre de compétence et surtout d’état d’esprit.
Il refuse d’ailleurs de survendre son propre livre : « on n’apprend pas tout dans un bouquin ». Protégor donne une vue d’ensemble du scope, une boîte à outils. Ensuite, on se spécialise — et il cite en premier le secourisme : « une des choses les plus importantes, c’est de savoir se sauver soi-même ou sauver d’autres personnes. »
L’essentiel du travail est intérieur : ne pas se ressentir comme une victime, savoir se positionner, rester ouvert sur son environnement, sentir venir les choses un peu plus tôt. Sans devenir pour autant celui qui n’ose plus sortir de chez lui.
Il raconte que le premier journaliste à avoir couvert le livre, un mois après sa sortie, l’avait retenu pour cette raison précise : il ne rend pas les gens paranoïaques. Pas de dogme, pas de liste de règles contraignantes — des principes à adapter selon qui vous êtes, où vous êtes et à quel moment. Son exemple : les Champs-Élysées un jour ordinaire, ce n’est pas les Champs-Élysées le soir d’une victoire du PSG.
Ce que la loi française autorise vraiment : rien, ou presque
Fred pose la question que tout le monde se pose : concrètement, qu’a-t-on le droit d’avoir sur soi ? La réponse de Guillaume Morel, titulaire d’un CQP d’armurier, est nette : rien.
La catégorie D — tout ce qui n’est pas arme à feu : couteaux, matraques télescopiques, bombes lacrymogènes — est interdite au port, c’est-à-dire prête à être dégainée et utilisée, sauf motif légitime. Et les motifs légitimes sont limités : « ils ne peuvent pas être j’ai peur et je vais pouvoir me défendre ».
Ce qui reste possible relève du transport : aller à un entraînement d’arts martiaux avec sa licence fédérale, ou rentrer de l’armurerie avec son ticket de caisse. Dans les deux cas, l’objet est au fond du sac.
Il décrit ensuite la réalité de terrain, avec prudence. Une jeune femme porteuse d’une bombe lacrymogène ne sera vraisemblablement pas placée en garde à vue : les forces de l’ordre exercent un jugement sur le profil et le contexte. Mais le texte, appliqué strictement, permettrait la sanction. Et cette tolérance de fait peut se resserrer : l’Angleterre est très stricte sur les couteaux depuis vingt ans en raison du nombre d’agressions, et la France connaît une augmentation récente de ce type de faits.
Le contexte pèse énormément : « tout accessoire de défense contrôlé lors d’une manifestation va être beaucoup plus sévèrement puni que si c’est un vieux monsieur à la campagne qui a son Opinel et qui mange du saucisson ».
Reste alors ce qu’il appelle les objets à double usage : une lampe en métal, un stylo rigide, un trousseau de clés, un parapluie. Des objets qui ont une fonction propre, et qui feront toujours plus mal que la main nue si l’on doit s’en servir. « C’est là où il y a le moins de soucis. »
La légitime défense, et le prix judiciaire de s’être défendu
La légitime défense suppose une réaction immédiate, nécessaire et proportionnée. Il faut démontrer qu’on était en danger, que la menace était immédiate — pas qu’on a couru après l’agresseur — et surtout qu’on ne pouvait pas fuir.
« Si tu as le choix de pouvoir fuir, tu fuis. Si tu n’as pas le choix, que tu es coincé et que tu crains pour ton intégrité physique, là tu peux commencer à mettre en œuvre des moyens. » La proportionnalité, elle, s’apprécie ensuite : l’emploi d’une arme blanche face à un agresseur à mains nues peut être jugé disproportionné — ou non, selon les profils et le contexte. Le sujet est régi par une jurisprudence abondante.
Mais l’argument le plus fort de l’épisode n’est pas juridique, il est humain. Même en ayant raison :
« Les victimes sont finalement doublement victimes : victimes de l’agression, puis victimes du temps long. Tu dois réexpliquer, il va y avoir le procès, beaucoup de stress, peut-être un appel. »
D’où la nécessité d’avoir en tête les enjeux réels, ce qui est difficile sous le coup de l’émotion. Quelqu’un qui vient prendre un téléphone, ce n’est pas quelqu’un qui vient tuer. Et les personnes réellement menacées de mort le savent : il existe pour elles des autorisations de port d’arme délivrées par la préfecture — de l’ordre d’une centaine en France, selon lui. Un cas marginal, qui ne concerne pas la grande majorité des agressions.
Il rejoint ici ce que le fondateur de Lara Tactical, invité à deux reprises du podcast, expliquait déjà : ancien des forces spéciales et armurier, il préfère laisser son arme dans son armoire le jour d’un cambriolage. « Il a bien raison. »
La société est-elle plus violente ? Le double regard
Question classique, réponse en deux temps.
Au niveau macro, il invoque Tocqueville : plus on se rapproche d’une situation parfaite, plus le peu de chemin qui reste devient insupportable. Rapporté à la violence, cela signifie qu’une société nettement moins violente qu’il y a cinquante, cent ou huit cents ans vit d’autant plus mal la violence résiduelle.
Au niveau des chiffres récents, en revanche, il constate honnêtement un frémissement post-Covid — « des agressions sur des jeunes, des agressions au couteau, des morts vraiment injustes ». Une partie de la hausse statistique s’explique par la libération de la parole, notamment sur les violences intrafamiliales, où les plaintes sont désormais prises et les victimes parlent. Mais pas tout.
Il ajoute un facteur perceptif : les chaînes d’information en continu et surtout les bulles de filtre des réseaux sociaux. « Une fois que tu as vu deux ou trois vidéos d’agression, l’algorithme continue à te bombarder du même genre de vidéos, et tu as l’impression qu’il y en a plus que dans la réalité. »
Bilan : tendance baissière sur les décennies, vigilance sur les dernières années, et méfiance envers l’emballement médiatique — sans que cela dispense d’avoir ses propres routines de sécurité personnelle.
« À vouloir trop de sécurité, on ne contribue pas à la sécurité »
C’est le passage le plus politique de l’entretien, et Guillaume Morel y assume une position d’équilibre.
Il reconnaît l’existence d’un rapprochement entre le champ sécuritaire et une partie de l’extrême droite, et l’explique justement par la paranoïa. Car le paranoïaque surréagit — et devient à son tour un problème.
« Il y a une espèce de paradoxe : à vouloir trop de sécurité, on ne contribue pas à la sécurité de la société. »
Son exemple : après des débordements très médiatisés, quelques images suffisent à déclencher des généralisations « totalement abusives ». Mais il vise tout autant l’extrême inverse — l’inconscience de qui décrète que tout va bien et qu’il n’y a rien à faire.
« J’ai un peu peur des extrêmes, quels qu’ils soient, sur ces sujets. J’aimerais que la sécurité puisse être traitée de manière rationnelle et équilibrée. » Un curseur, encore : ni inconscient, ni parano.
Survie urbaine : gérer une rupture de normalité, pas The Walking Dead
Le survivalisme façon prepper américain — le stock de munitions et les pièges autour de la maison — ne l’intéresse pas. Il cite plutôt David Manise, spécialiste de la survie en milieu naturel, qu’il fréquente depuis 2006 : d’origine canadienne, et pourtant tout sauf extrémiste sur ces questions.
Sa définition de la survie urbaine est prosaïque : c’est la gestion d’une rupture de normalité. La copropriété brûle et il faut quitter son appartement. Une fuite d’eau. Des émeutes dans la rue d’à côté. Une inondation. Une usine qui explose non loin. Le Covid.
Concrètement : avoir un sac prêt, savoir où l’on va se replier — chez les parents, les beaux-parents, un ami — et comment on s’y rend sans voiture le cas échéant. « C’est pas The Walking Dead. » Et surtout, cela ne doit pas devenir un mode de vie : « je m’auto-pourris la vie à vouloir trop être dans la sécurité, et du coup je ne profite plus. »
Il approuve d’ailleurs les campagnes publiques de préparation — « les Suédois l’ont fait », et les États-Unis comme le Canada expliquent depuis longtemps sur des sites gouvernementaux ce qu’est un sac d’évacuation. « Il faut le dire largement. Sans y aller trop fort, sans rendre les gens paranoïaques. »
Quant au modèle à suivre, il n’est ni américain ni militaire : « ce sont plutôt nos grands-parents, ou les scouts ». Le bon sens paysan, le bricolage, l’aisance dans la nature. Il raconte perdre ces réflexes en vivant à Paris, et retourner régulièrement en Auvergne pour retrouver un atelier et « les mains dans le cambouis ».
Le vrai problème : ceux qui en auraient besoin ne viennent pas
C’est le paradoxe qu’il traîne depuis 2008. Protégor est un succès d’édition — plus de 30 000 exemplaires dans un rayon arts martiaux où mille suffisent à satisfaire un éditeur. Mais quand il regarde le profil des acheteurs : environ 90 % d’hommes, et beaucoup de policiers et de militaires. C’est-à-dire, très largement, des gens déjà formés.
Le même constat vaut dans les salles : « je suis toujours surpris de voir dans des cours de krav-maga des types de trente ans super costauds qui ne se feront jamais agresser ». Les publics les plus exposés — les femmes, les adolescents, les seniors — sont ceux qu’il touche le moins.
Il a essayé plusieurs leviers : un ouvrage dans la collection « pour les nuls » pour viser un autre public — moins de ventes ; un changement de couverture, la première étant jugée trop anxiogène, remplacée par un orange de protection civile.
La racine du problème est le déni. « Tu n’as pas envie de te projeter dans une situation où tu vas être agressé. » Les armuriers le lui confirment : on vend une bombe lacrymogène à quelqu’un qui a déjà été agressé.
Sa piste, c’est le format court et léger — le type d’astuce de vingt secondes qui circule sur les réseaux — comme porte d’entrée vers des contenus de fond. Avec une ligne rouge assumée : les ventes de Protégor ont bondi après les attentats, la peur fait vendre, et il refuse d’y jouer.
« On sait que les peurs font vendre, mais on n’a pas envie de jouer sur les peurs pour vendre. Ce serait à l’encontre de notre conviction sur le fait qu’il ne faut pas développer la paranoïa. »
Pourquoi les librairies ont ouvert des rayons « forces armées »
Directeur de collection — d’abord chez Amphora, aujourd’hui chez Solar — Guillaume Morel a fait paraître plusieurs ouvrages issus du monde militaire, souvent grâce aux mises en relation de Micka Illouz : deux tomes rassemblant des parcours de forces spéciales et d’unités d’élite avec Teddy Palassy, un livre sur les commandos marine, un autre sur les pilotes d’hélicoptère.
Son analyse de la vague éditoriale actuelle est celle d’un professionnel du marketing : le phénomène existe depuis des années aux États-Unis, la France suit avec retard. Un ou deux titres ont cartonné, les éditeurs surveillent les ventes sorties de caisse de leurs concurrents, et le marché s’est ouvert.
Il livre au passage la méthode de fabrication d’un de ces livres, avec un commando marine toujours en activité et sans temps pour écrire : un jeune écrivain formé à la fiction prend des cafés avec lui, note tout, rédige, l’intéressé relit, on itère. « C’est écrit comme un roman, sauf que ce sont des histoires vraies. »
Et c’est là, selon lui, que réside l’attrait : « des fois, la réalité dépasse Hollywood ». Mieux vaut d’ailleurs, ajoute-t-il, susciter des vocations par de bons livres que par des attentats.
Son conseil : construisez votre réseau avant d’en avoir besoin
La question rituelle de fin appelle une réponse qu’on n’attend pas d’un auteur de manuel de self-défense : développez votre réseau.
Avoir des amis dans tous les secteurs — médecins, policiers, militaires, avocats, secouristes. Il fait le lien avec le survivalisme : « on ne survivra pas tout seul ». Ayant vécu en Chine, il cite le guanxi, ce réseau personnel dont la culture chinoise fait un pilier, et estime que la France pratique la même chose sans le formaliser.
Le point clé est une question de timing :
« Un réseau, ça ne se construit pas quand tu en as besoin. Un réseau, ça se construit avant. »
Son exemple est banal et parlant : une avocate rencontrée deux ans plus tôt en passant leur monitorat de karaté ensemble, qui répond dans la demi-heure et passe deux heures à l’aider sur un dossier compliqué. « Ça n’a pas de prix. »
Avec une condition : le faire sans intérêt. S’ouvrir aux gens, s’intéresser à leurs compétences, garder le contact — en sachant que la réciproque doit valoir, et qu’il faut être disponible quand c’est l’autre qui demande de l’aide. « C’est un conseil un peu éloigné de quand on t’attrape par la gorge. Mais je pense qu’il a plus de valeur que la self-défense. »
Questions fréquentes
A-t-on le droit de porter une bombe lacrymogène en France ?
Les bombes lacrymogènes relèvent de la catégorie D, comme les couteaux et les matraques télescopiques. Leur acquisition est libre pour un majeur, mais leur port — c’est-à-dire le fait de les avoir sur soi prêtes à l’emploi — est interdit hors motif légitime. Selon Guillaume Morel, la crainte d’une agression n’est pas reconnue comme un motif légitime ; seul le transport justifié (retour d’achat, trajet vers un entraînement) reste possible, l’objet rangé au fond du sac.
Quelles sont les conditions de la légitime défense ?
La riposte doit être immédiate (concomitante à l’agression, jamais une poursuite après coup), nécessaire (aucune autre solution n’était disponible — en particulier, il n’était pas possible de fuir) et proportionnée à l’atteinte. C’est ce dernier critère qui est le plus souvent discuté devant le juge, notamment lorsqu’un objet ou une arme a été employé face à un agresseur à mains nues.
Qu’est-ce que la survie urbaine ?
C’est le survivalisme appliqué au milieu urbain, entendu comme la capacité à gérer une rupture de normalité : incendie dans l’immeuble, inondation, accident industriel, émeutes, pénurie temporaire, épidémie. Concrètement, cela suppose un sac préparé, un point de repli identifié et un itinéraire pour l’atteindre y compris sans véhicule — et non un stock d’armes et de nourriture pour vivre reclus.
Par où commencer en sécurité personnelle ?
Par sortir du déni, puis par travailler l’avant : vigilance, lecture de l’environnement, posture, choix d’itinéraires et d’horaires. Vient ensuite une formation au secourisme (PSC1 ou équivalent), que Guillaume Morel place très haut dans les priorités. La technique de combat n’arrive qu’après — et quelques stages ponctuels suffisent à qui n’en fait pas une passion.
À écouter également
- #57 — Self-défense et protection personnelle (avec Micka Illouz)
- #10 — Secourisme en milieu hostile avec Claude Brunet
- #87 — Se former au tir avec Lara Tactical
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