Jean-Philippe Durieux est chirurgien dans une clinique toulousaine. Il a aussi une seconde vie : réserviste au service de santé des armées, et depuis peu président national de l’UNOR, la fédération qui regroupe plus de deux cents associations de réservistes. Dans cet épisode, il explique pourquoi la France veut passer à 80 000 réservistes d’ici 2030, ce qu’un réserviste apporte réellement à une armée, et ce que la médecine de guerre est venue enseigner aux hôpitaux civils.
Ce qu’il faut retenir de cet épisode
- L’UNOR a été créée au lendemain de 1914-1918 par des officiers de complément. Son premier président : Raymond Poincaré, ancien président de la République et lui-même officier de réserve.
- Le service de santé des armées compte 14 000 à 15 000 personnels, dont environ 4 000 réservistes.
- Chaque jour, l’équivalent d’une antenne médicale entière est armé par des réservistes. Sans eux, le SSA ne pourrait pas assurer ses missions.
- Objectif national : 80 000 réservistes à l’horizon 2030, voire 105 000. Encore faut-il pouvoir les visiter médicalement.
- Fin du réserviste clandestin : « Il y a vingt ans, ils n’osaient pas trop dire qu’ils étaient réservistes. Nous avons un changement de paradigme. »
- Sa formule sur la dissuasion : « Soyons des gros malabars sociétaux, culturels, qui puissent faire peur à des compétiteurs potentiels. »
L’UNOR, née des tranchées
L’UNOR — Union nationale des officiers de réserve et des organisations de réservistes — n’est pas une association de réservistes : c’est une association d’associations. On n’y adhère pas directement. Elle en fédère plus de deux cents.
Sa naissance, en 1922, dit tout de sa raison d’être. Elle a été fondée au lendemain de la Grande Guerre par des officiers de complément : des instituteurs, des avocats, des médecins jetés dans l’horreur des tranchées puis reversés dans la société civile, et qui ont dû vivre cet après entre eux. Ils voulaient être reconnus.
Son premier président ne fut autre que Raymond Poincaré, ancien président de la République et officier de réserve.
Pourquoi on devient réserviste
La motivation de notre invité est explicitement personnelle et familiale. Il part d’un constat : la France offre des droits, des devoirs, des valeurs de liberté démocratique — sa fille, ses cousines, sa nièce y vivent librement leur vie de femme. Ces valeurs ont été payées du prix du sang, et « rien n’est acquis ».
Ce qu’il observe sur le terrain, en allant régulièrement à la rencontre des associations, l’étonne encore : l’engagement relève d’une intimité profonde. « Les gens arrivent à une certaine maturité et mettent bout à bout des arguments personnels parfois très intimes. » On ne décide pas un matin de devenir réserviste ; c’est une maturation.
Vient ensuite une réflexion plus politique, qu’il résume par la notion de violence légitime. La guerre n’est ni plus ni moins que le bras armé d’une décision démocratique : les armées n’ont pas d’autonomie dans son emploi, le chef des armées est le président de la République. D’où cette formule, qui résume sa pensée : le premier acte militaire d’un citoyen, c’est de voter.
« Tout le monde a de plus en plus conscience que la première des dissuasions est d’abord l’unité nationale. »
Ce que font vraiment les réservistes
Les missions de la réserve sont d’abord des missions sur le territoire. Et l’exemple le plus massif, souligne notre invité, est aussi le moins commenté : la gendarmerie.
Jeux olympiques, Tour de France, surveillance du territoire : sans l’apport des réservistes de la gendarmerie, ces événements ne pourraient tout simplement pas être organisés. On les voit peu parce qu’ils sont habillés à l’identique de leurs camarades d’active, et parce qu’ils opèrent en autonomie — patrouilles, surveillance de résidences et de lieux, notamment l’été. La confiance de la hiérarchie est totale.
Il en profite pour corriger une idée reçue : on parle beaucoup de « déserts militaires » là où les régiments sont partis, mais les gendarmes, eux, restent présents de manière homogène sur tout le territoire — et ce sont des militaires à part entière, même placés sous le ministère de l’Intérieur.
Côté structures, la réserve a changé d’échelle : création d’unités de réserve, réapparition fonctionnelle des officiers adjoints de réserve, capables de doubler voire de remplacer des unités d’active appelées à partir en mission.
La logique d’ensemble est simple : les armées françaises sont devenues expéditionnaires et échantillonnaires. Les réservistes « sentent qu’ils peuvent les suppléer » — tenir la maison pendant que l’active fait son cœur de métier au contact.
4 000 réservistes pour tenir le service de santé des armées
C’est le chiffre le plus parlant de l’épisode. Le SSA rassemble 14 000 à 15 000 personnels ; environ 4 000 sont des réservistes. Une moitié de soignants — médecins, praticiens, dentistes, vétérinaires — et une grosse moitié d’infirmiers et de personnels paramédicaux, « indispensables à la tenue des antennes médicales ».
Traduit en activité quotidienne : dans les centres médicaux des armées, l’équivalent d’une antenne médicale par jour est armé par des réservistes. Ils sont répartis entre plusieurs antennes, mais le volume est là.
La conclusion de notre invité est sans détour : un service de santé des armées « malmené durant les vingt dernières années en effectifs et en matériel » ne pourrait pas, aujourd’hui, assurer ses missions sans ses réservistes. Ils interviennent aussi dans les hôpitaux d’instruction des armées et dans la recherche.
Il y a là un effet de ciseau que peu de gens voient venir. Passer à 80 000, voire 105 000 réservistes, c’est aussi devoir les soigner et leur faire passer leurs visites médicales périodiques. Un surcroît de travail considérable pour un service déjà en tension — et qui reposera, là encore, largement sur la réserve.
FMIR, ESR, RO2 : comment on devient réserviste
Le parcours commence bien avant l’uniforme. C’est d’abord un cheminement citoyen, puis une question pratique : comment aider ? Notre invité rappelle que tous les engagements ne passent pas par la réserve militaire — pompiers, secouristes, Croix-Rouge, ordre de Malte, humanitaire. « Les engagements sont multiples. »
Pour ceux qui choisissent la voie militaire, tout commence par la FMIR, la formation militaire initiale du réserviste, à effectuer normalement dans la première année. Elle se décline en modules : grades, vie en caserne, us et coutumes, emploi des matériels, puis le maniement des armes — FAMAS, pistolet automatique — la vie en enceinte militaire, les rudiments de la vie en extérieur et la cohésion.
Notre invité fait le parallèle avec sa propre expérience : à l’époque du service militaire, on faisait ses classes à Libourne, à l’école qui formait les officiers de réserve du service de santé. « On nous apprenait à être militaire. C’est exactement la même chose quand on est réserviste. »
Une fois la FMIR validée, le réserviste est intégré dans une unité — régiment, hôpital, bâtiment de la marine, compagnie de gendarmerie. « Ce sont vos missions qui vous aguerrissent petit à petit. »
Côté statut : le réserviste signe un ESR, engagement à servir dans la réserve. Ses journées sont rémunérées à l’identique d’un militaire de grade et d’âge équivalents, avec une solde versée à la journée, et cette rémunération est exonérée d’impôt sur le revenu. Ce qui n’empêche pas l’effort : « On ne fait pas ça pour la rémunération. On donne du temps à la nation. » La garde nationale gère par ailleurs un ensemble d’aides — notamment pour les étudiants, jusqu’à 25 ans, y compris pour le permis de conduire.
Enfin, il existe une réserve que l’on oublie souvent : la RO2, réserve opérationnelle de niveau 2. Les anciens d’active y sont versés pendant cinq ans et sont potentiellement rappelables. Beaucoup y reviennent volontiers, dit notre invité, parce que la camaraderie militaire est « beaucoup plus fusionnelle » et la mission plus claire. Ces anciens seront, selon lui, les personnels structurants de la future réserve territoriale quand l’active partira au plus près des zones de conflit.
Le réserviste citoyen, ce « passe-partout désarmé »
La réserve citoyenne est d’une autre nature : ce n’est pas une réserve opérationnelle. Ce sont des citoyens qui mettent au service des armées leur parcours, leurs connaissances et leur réseau, sans être formés au métier des armes.
Notre invité le compare, en paraphrasant Fort Boyard, à un « passe-partout désarmé » : il ouvre des portes. Mise en relation de responsables militaires et civils, établissement de conventions, reclassement d’anciens militaires, conseil au commandement — avis juridiques rapides, expertises transversales apportées par des chefs d’entreprise ou des directeurs d’établissement. Un rôle qu’il juge largement sous-estimé.
L’exemple le plus abouti est celui des cadets de la santé : un statut de réserviste ouvert aux étudiants en médecine de 2e et 3e cycle, qui en sortent avec une formation duale, civile et militaire. Ce projet a été rendu possible parce que des doyens de facultés de médecine et de chirurgie dentaire, eux-mêmes réservistes citoyens, ont ouvert les conférences des doyens et permis la mise en relation avec les ministères.
La médecine de guerre est la même médecine — pas les mêmes conditions
Interrogé sur la définition de la médecine de guerre, notre invité commence par écarter le malentendu : « La médecine, qu’elle soit de guerre ou civile, c’est la même médecine. Les actes sont les mêmes. Ce sont simplement les conditions qui ne le sont pas. »
La différence tient d’abord à la menace. Sur un accident de la route, hors suraccident, il n’y a pas d’agresseur. Sur un acte terroriste, il peut y avoir plusieurs agresseurs, une menace mobile, une menace qui réapparaît. « La médecine du Bataclan n’est pas la médecine standard que l’on a sur un accident de la route. »
Elle tient ensuite au triage. Quand les moyens sont saturés — plus assez de matériel, de temps, de personnel — il faut arbitrer pour sauver le maximum de vies. Cela passe parfois par des choix très durs : ne pas consommer tout le matériel sur le cas le plus grave, volontairement laissé de côté, pour concentrer les efforts sur des blessés moins critiques mais qui mourront si l’on ne s’en occupe pas.
Elle tient enfin au matériel et à la chaîne. Le matériel militaire est épuré : rien d’inutile, parce que l’inutile, il faut le transporter et le conditionner. Et surtout, toute la chaîne a été formée avec les mêmes mots et les mêmes procédures — les équipes peuvent se succéder, travailler côte à côte, se remplacer, sans être surprises par la façon dont un blessé a été trié, pris en charge ou géré en amont.
Cette chaîne évolue en permanence. Les évacuations pensées pour l’Afghanistan et la bande sahélo-saharienne reposaient sur l’hélicoptère et sur une guerre asymétrique. Le retour d’expérience ukrainien conduit à revoir les procédures, les matériels et les règles d’évacuation, y compris sur le territoire national.
Quand l’expertise militaire remonte vers les hôpitaux civils
Le service de santé des armées a acquis en opérations extérieures une expertise mondialement reconnue : sauver avec des gestes simples, dans des conditions dégradées, pour ramener le blessé au plus vite vers une structure chirurgicale.
Les attentats ont montré que cette expertise ne pouvait plus rester dans les armées. « La guerre s’invite au domicile » — à Nice au milieu des familles, à Trèbes au milieu d’un supermarché. Il fallait que les premiers intervenants de santé civils soient formés à ces techniques.
Depuis douze à treize ans, des modules de médecine militaire sont donc intégrés aux formations universitaires civiles. Et ce sont, très largement, les réservistes et leurs associations qui les portent — parce qu’ils sont, par construction, les seuls à connaître à la fois l’expertise militaire et les besoins de la nation.
« Qui mieux que les réservistes connaît les expertises militaires, et qui mieux que les réservistes connaît les besoins de la nation ? »
La fin du réserviste clandestin
C’est peut-être le changement le plus frappant. Pendant une vingtaine d’années, beaucoup de réservistes n’osaient pas dire à leur employeur qu’ils l’étaient, de peur d’être mal compris. Notre invité parle sans détour d’un changement de paradigme.
Aujourd’hui, avoir des réservistes est présenté comme un atout : des gens engagés, respectueux des processus, stables dans la difficulté, souvent dans l’exemplarité. La garde nationale signe régulièrement des conventions avec des employeurs — pour rappeler l’obligation légale des dix jours, mais aussi pour installer une visibilité et une fierté réciproques.
La réalité reste exigeante : libérer un réserviste dans une entreprise en tension crée parfois des frictions. Mais le mouvement est engagé, et il fonctionne dans les deux sens — le réserviste retrouve une fierté dans son emploi, l’entreprise en tire une image et des compétences.
« Le réserviste apporte ce souffle de la nation »
Dès qu’il franchit la porte du régiment, le réserviste est un militaire à part entière. Mais il arrive avec autre chose.
« Le réserviste ressemble à la nation, il a évolué avec la nation. Il est très important de l’interroger sur ce qu’il peut apporter de nouveau. »
Cela vaut avec ses qualités et ses défauts. La réserve d’aujourd’hui n’est pas celle d’il y a trente, quarante ou cinquante ans : communication différente, sensibilités différentes, ressorts d’engagement différents.
Face aux discours alarmistes sur l’incapacité supposée de la société à se mobiliser, notre invité oppose ce qu’il constate : des initiatives citoyennes structurées, et, dans les lycées où son association intervient, des jeunes « très structurés, qui n’ont aucun tabou à se regrouper autour des valeurs de la démocratie républicaine et de la laïcité ». Il ajoute une nuance historique honnête : même dans les grandes difficultés, la nation ne s’est jamais levée tout entière. Les proportions d’aujourd’hui sont sans doute les mêmes.
Son conseil : « soyez citoyens »
À la question rituelle du conseil à transmettre, sa réponse ne parle pas d’uniforme. Soyez citoyens : comprenez comment la nation est organisée, d’où elle vient, ce que vos parents et arrière-grands-parents ont payé pour ses valeurs. Voyagez, et constatez que la démocratie et la laïcité ne sont pas des valeurs naturelles — elles sont contestées partout dans le monde.
« Devenez des citoyens informés, éclairés. À ce moment-là, vous verrez que vous aurez envie de défendre ces valeurs si elles sont menacées. »
Il termine sur un rappel que l’on n’attend pas forcément d’un promoteur de la réserve : « Si un jour une guerre arrive, c’est un échec total. C’est l’échec de l’humanité, l’échec de la politique. La guerre est une horreur à l’état pur. » D’où sa conclusion, et sa métaphore :
« On n’embête pas le gros malabar dans le métro, on embête plutôt le frêle dans son coin. Soyons des gros malabars sociétaux, culturels, qui puissent faire peur à des compétiteurs potentiels. »
Questions fréquentes
Comment devenir réserviste dans l’armée française ?
Le candidat signe un ESR (engagement à servir dans la réserve), un contrat conclu avec l’institution militaire, puis suit la FMIR, la formation militaire initiale du réserviste — normalement au cours de la première année. Cette formation modulaire couvre les grades, la vie en caserne, l’emploi des matériels, le maniement des armes et la vie en collectivité. Le réserviste est ensuite affecté dans une unité : régiment, hôpital des armées, bâtiment de la marine ou compagnie de gendarmerie.
Un réserviste est-il payé ?
Oui. Ses journées de réserve sont rémunérées à l’identique de celles d’un militaire d’active de grade et d’âge équivalents, sous forme d’une solde versée à la journée. Cette rémunération est exonérée d’impôt sur le revenu. Elle ne compense généralement pas la totalité du temps donné : l’engagement reste largement citoyen. Des aides complémentaires existent par ailleurs, gérées par la garde nationale, notamment pour les étudiants jusqu’à 25 ans.
Quelle différence entre réserve opérationnelle et réserve citoyenne ?
Le réserviste opérationnel est un militaire à temps partiel : il est formé, il porte l’uniforme et il exécute des missions au sein des forces. Le réserviste citoyen n’est pas formé au métier des armes ; il met bénévolement son parcours, ses compétences et son réseau au service du rayonnement des armées et du conseil au commandement — mise en relation, conventions, expertise juridique ou économique, reclassement d’anciens militaires.
Qu’est-ce que la RO2 ?
La réserve opérationnelle de niveau 2 regroupe les anciens militaires d’active, qui y sont versés pendant cinq ans après leur départ et restent potentiellement rappelables. Elle représente un vivier de compétences déjà formées et connaissant intimement l’institution — appelé, selon notre invité, à structurer la future réserve territoriale.
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