#187 – Blessé sur le champ de bataille de Diên Biên Phu

Le 20 novembre 1953, un radio du 6e bataillon de parachutistes coloniaux saute à cent cinquante mètres au-dessus de la cuvette de Diên Biên Phu. Quelques minutes après avoir touché le sol, une balle lui traverse l’abdomen. Il restera sur le terrain jusqu’à la fin des combats, avant d’être évacué par hélicoptère puis opéré à Hanoï. Douze minutes de récit sur son engagement, sur le métier de radio en opération et sur la journée qui a ouvert l’une des batailles les plus étudiées de l’histoire militaire française. Autour de son témoignage, nous avons replacé les faits établis de l’affrontement qui allait s’engager quatre mois plus tard.

Cet épisode réunit deux anciens parachutistes d’Indochine. Le second entretien, ci-dessous, est celui de Jacques Alix, disparu en juin 2024, quelques jours après l’enregistrement. Nous renouvelons nos condoléances à sa famille.

Ce qu’il faut retenir de cet épisode

  • Engagé au 6 décembre 1951, breveté parachutiste le 13 février 1952, il rejoint l’Indochine en juin 1952 et débarque à Haïphong le mois suivant.
  • Désigné radio de son commando après environ deux heures d’instruction, il tiendra ce poste jusqu’à sa blessure.
  • Il saute le 20 novembre 1953 avec la première vague de l’opération Castor, la plus grande opération aéroportée française depuis la Seconde Guerre mondiale.
  • Touché pendant la progression vers le village, il attend la fin des combats sur place, avant d’être évacué sur Lai Chau puis sur Hanoï, et opéré à zéro heure trente le lendemain.
  • Rétabli, il choisit de rester en Indochine. Quand le bataillon saute de nouveau sur Diên Biên Phu le 16 mars 1954, son commandant de compagnie refuse de l’emmener.

Un engagement, puis la Bretagne

Le récit commence par des dates, énoncées sans hésitation. Le contrat d’engagement prend effet le 6 décembre 1951, l’affectation suit : le 6e bataillon de parachutistes coloniaux, alors en reconstitution à Saint-Brieuc sous les ordres d’un capitaine dont il n’avait, dit-il, jamais entendu parler. Ce chef de corps est Marcel Bigeard, qui prend l’unité en 1951 et passe chef de bataillon le 1er janvier 1952.

Le brevet parachutiste tombe le 13 février 1952 ; il en donne encore le numéro. Suivent des mois de formation commando dans les unités parachutistes coloniales stationnées en Bretagne, sous l’autorité d’anciens du Special Air Service. Il en garde le souvenir d’une discipline physique permanente : le pas était proscrit, et un homme surpris à marcher valait une punition collective.

Radio de compagnie en Indochine

Le bataillon quitte la France en juin 1952 et débarque à Haïphong en juillet. Il rejoint sa garnison de Hanoï, cantonnée dans un ancien séminaire, puis part en opération d’accoutumance dans le delta tonkinois.

C’est là qu’on le désigne pour tenir le poste radio de son commando. Il n’a jamais vu l’appareil de sa vie : la formation dure environ deux heures. Quand son chef de section devient commandant de compagnie, il l’emmène avec lui : il sera radio de compagnie jusqu’à Diên Biên Phu.

Il décrit un isolement que les récits actuels rendent mal : pas de téléphone, pas de courrier régulier, des séjours qui s’étiraient. « On partait pour deux ans, on n’avait pas notre famille, on n’avait personne. » De là une cohésion dont il mesure encore la portée : les seuls amis qu’il fréquente aujourd’hui sont ceux de son bataillon, les quelques survivants.

Il participe à toutes les opérations du bataillon, sauf le saut de Tu Lê, en octobre 1952, où une dysenterie le retient à l’hôpital : le pays thaï, Lang Son, puis le premier saut sur Diên Biên Phu.

Zone Natacha, 20 novembre 1953

L’alerte aérienne est donnée la veille au soir : perception des équipements spéciaux, des armes, préparation. Puis l’attente sur le terrain d’aviation de Bach Mai, à Hanoï. Au-dessus de la cuvette, le général Gilles et le commandant des moyens aériens tournent en avion : le temps est mauvais, l’opération manque d’être annulée. Une trouée dans la couche nuageuse décide du largage.

Il rend bien la solitude du parachutiste avant l’action. « En réalité vous êtes nombreux, mais vous êtes tout seul. » Son repère est le décollage : dès que l’appareil quitte la piste, la décision n’appartient plus à personne. Sautant avec son poste radio en gaine, il est numéro un de son avion. Le largage se fait très bas, à environ cent cinquante mètres.

Deux bataillons viet-minh se trouvent dans la cuvette, en exercice. Le sol est à peine touché que les tirs partent de partout ; le regroupement est difficile. La mission consiste à progresser jusqu’aux lisières du village. « Au cours de la progression, à un moment, j’ai senti un violent choc dans l’estomac. Je suis tombé à genoux. » La balle a traversé l’estomac, le foie, le pancréas et le rein gauche. Son chef de section lui retire le poste ; il restera sur place jusqu’au soir.

Les blessés sont regroupés en fin de combat, puis emmenés par hélicoptère vers Lai Chau, au nord, avant un Dakota pour Hanoï. Il est opéré à zéro heure trente, plus de treize heures après avoir été touché, sans avoir perdu connaissance.

Ce qu’était l’opération Castor

Le témoignage ne donne pas le cadre de la journée : le voici. L’opération Castor est la reprise aéroportée de la cuvette de Diên Biên Phu, du 20 au 22 novembre 1953, sous la direction du général Jean Gilles. Il s’agit de rétablir une base aéroterrestre en haute région pour couvrir le Laos et fixer les divisions du Viet-minh loin du delta.

La première vague est larguée le 20 novembre au matin sur la zone baptisée Natacha : le 6e bataillon de parachutistes coloniaux et le II/1er régiment de chasseurs parachutistes, suivis l’après-midi du 1er bataillon de parachutistes coloniaux et d’une antenne chirurgicale. En trois jours, environ 4 200 hommes sont mis à terre. Les pertes de la première journée sont publiées à une quinzaine de tués et une trentaine de blessés côté français. Le témoin est l’un d’eux.

Cinquante-six jours de bataille

La bataille proprement dite s’ouvre le 13 mars 1954 et s’achève le 7 mai, soit cinquante-six jours. La garnison compte environ 10 800 hommes au premier jour et approche 14 000 à la fin grâce aux renforts parachutés. Le 6e bataillon de parachutistes coloniaux saute une seconde fois dans la cuvette le 16 mars 1954. Face à lui, le corps de bataille du Viet-minh est estimé à une cinquantaine de milliers de combattants.

Le bilan publié fait état de plus de 1 500 morts au combat ou des suites de blessures, de plus de 1 600 disparus et de plus de 4 400 blessés côté français. 11 721 hommes sont faits prisonniers à la chute du camp ; environ 3 290 seront rendus quatre mois plus tard, après des marches de plusieurs centaines de kilomètres. Les pertes du Viet-minh sont évaluées selon les sources entre 8 000 et plus de 20 000 hommes.

Le sort des blessés tient une place particulière dans cette bataille. Tant que la piste reste praticable, les évacuations sanitaires se font par avion et par hélicoptère, comme pour le témoin en novembre. À partir de la fin mars 1954, l’artillerie adverse interdit les atterrissages : les blessés ne sortent plus. Ils s’entassent dans les antennes chirurgicales enterrées, où l’équipe du médecin-commandant Paul Grauwin opère sous terre, assistée de l’infirmière convoyeuse Geneviève de Galard, immobilisée dans la cuvette depuis le 28 mars. Après la reddition, un accord avec le Viet-minh permet l’évacuation de 858 grands blessés. La défaite pèse sur les négociations qui aboutissent aux accords de Genève, le 21 juillet 1954, et à la partition du Viêt Nam.

Rester, et ne pas repartir

À l’hôpital de Hanoï, alors qu’arrive un convoi de blessés, on lui pose la question : rentrer en France ou rester. Il choisit de rester et achève son séjour au bataillon. Quand l’unité saute de nouveau sur Diên Biên Phu, le 16 mars 1954, il demande à en être. Son commandant de compagnie refuse : « Il va y avoir assez de casse comme ça. » Il en parle pour ce que c’est, un refus qui lui a sauvé la vie, en citant les camarades qui ne sont pas revenus.

Interrogé sur ce qu’il dirait aux générations qui l’écoutent, il refuse la leçon et la posture. « C’est la destinée. On n’est pas maître de son destin. Le jour où j’ai pris une balle dans le ventre, je n’avais rien demandé. » Blessé une seconde fois en Algérie, d’une balle qui lui traverse les deux genoux, il fait le même commentaire : le hasard. Et il ajoute que si c’était à recommencer, il recommencerait.

Questions fréquentes

Combien de temps a duré la bataille de Diên Biên Phu ?

La bataille de Diên Biên Phu a duré cinquante-six jours, du 13 mars au 7 mai 1954. Elle avait été précédée, le 20 novembre 1953, par l’opération aéroportée Castor, qui avait installé le camp retranché français dans la cuvette.

Combien de soldats français ont été engagés à Diên Biên Phu ?

La garnison comptait environ 10 800 hommes au 13 mars 1954 et approchait 14 000 à la chute du camp, les renforts étant parachutés pendant le siège : Légion étrangère, parachutistes, tirailleurs nord-africains, unités thaïes et vietnamiennes. En face, le corps de bataille du Viet-minh est estimé à une cinquantaine de milliers de combattants.

Qu’est-il advenu des blessés de Diên Biên Phu ?

Tant que la piste d’aviation est restée utilisable, les blessés ont été évacués par avion et par hélicoptère vers Lai Chau puis Hanoï. À partir de la fin mars 1954, les atterrissages sont devenus impossibles sous le feu de l’artillerie : les blessés se sont accumulés dans les antennes chirurgicales enterrées, où plus de deux mille d’entre eux ont été traités. Après la reddition du 7 mai, un accord avec le Viet-minh a permis l’évacuation de 858 grands blessés ; les autres ont suivi les colonnes de prisonniers.

Pourquoi la bataille de Diên Biên Phu a-t-elle été décisive ?

Parce qu’elle a mis fin à la guerre d’Indochine. La chute du camp retranché, le 7 mai 1954, intervient à la veille de l’ouverture de la conférence de Genève et pèse sur son issue : les accords du 21 juillet 1954 actent le cessez-le-feu et la partition du Viêt Nam. Militairement, elle a montré qu’une armée jugée sous-équipée pouvait réduire une base aéroterrestre.

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