#218 – Financement participatif dans la Défense (avec SouvTech Invest)

En quelques semaines, le regard du monde financier sur l’industrie de défense s’est retourné. Pierre Frossard, ancien commercial et financier de MBDA devenu cofondateur de SouvTech Invest — la première plateforme de financement participatif dédiée à la défense —, raconte ce basculement depuis l’intérieur, explique la différence entre budget et financement de la défense, et détaille comment un particulier peut désormais entrer au capital d’une PME du secteur. Avec les risques que cela comporte.

Transparence : comme Fred le précise dans l’épisode, Défense Zone est partenaire de SouvTech Invest. Cet article rend compte des propos de l’invité et ne constitue en aucun cas un conseil en investissement. Les placements évoqués comportent un risque de perte totale du capital.

Ce qu’il faut retenir de cet épisode

  • Le vrai changement n’est pas réglementaire mais moral : financer la défense n’a jamais été interdit, c’était mal vu.
  • Il faut distinguer le budget de la défense — les commandes de l’État — du financement de l’industrie, c’est-à-dire l’argent privé qui irrigue la chaîne de sous-traitance.
  • Trois classes de financement privé identifiées : la dette, les fonds propres, et la « finance populaire ».
  • Le financement participatif français collecte environ 2 milliards d’euros par an, dont 80 % vers l’immobilier. La défense n’existait pas comme catégorie.
  • Sur le risque, il est direct : « si la société coule, il y a une possibilité de perdre l’intégralité du capital ».
  • Son conseil final : « casser ce fantasme d’une industrie secrète » — le secteur est méconnu, pas particulier.

Un pur produit de l’industrie de défense

Pierre Frossard se présente comme « un pur produit de l’industrie de défense » : ancien commercial et financier de MBDA, où il a beaucoup travaillé à l’export et sur les montages de financement. Il a quitté le groupe il y a trois ans pour créer un cabinet de conseil en financement dédié aux start-up et PME de la défense et de la sécurité.

La plateforme SouvTech Invest est née de ce constat de terrain, et a été lancée en juin 2024 à Eurosatory.

Il mentionne au passage une expérience qu’il recommande vivement aux civils de sa génération : un passage à l’École de guerre comme auditeur civil. « Vivre au milieu des militaires, voir comment ils gèrent leur carrière, leur famille. Et c’est la première fois que terre, air, mer et les services se rencontrent ensemble. »

Le retournement de la place financière

L’épisode a été enregistré au lendemain d’une conférence réunissant la place financière — assureurs, banquiers, fonds d’investissement — à Bercy. Et le récit qu’il en fait est précieux, parce qu’il date précisément le basculement.

Le mot d’« économie de guerre » avait été lancé en 2022, au déclenchement du conflit russo-ukrainien, quand les Français ont réalisé qu’aider l’Ukraine supposait d’avoir du matériel — et donc d’en produire beaucoup, et vite. Des groupes de travail ont été lancés, mais « ça avançait plutôt lentement ».

Ce qui a tout changé, ce sont les annonces américaines sur l’engagement des États-Unis dans l’OTAN, et le réveil européen qui a suivi. En quelques semaines, dit-il, un secteur « plutôt décrié » est devenu, pour les acteurs financiers, « indispensable et aussi responsable ».

Fred pose alors la bonne question : qu’est-ce qui change réellement, puisqu’il a toujours été possible d’acheter des actions de grands groupes de défense ?

« C’est surtout un changement moral. Il y a deux semaines, investir dans la défense paraissait quelque chose de pas éthique. Mais ce n’était pas du tout un secteur interdit — il n’y avait aucune difficulté réglementaire. »

Ce qui a existé, en revanche, ce sont des mécanismes qui pénalisaient la notation des fonds exposés à la défense. D’où l’annonce d’une révision de la définition du label ISR — investissement socialement responsable — pour que la défense n’en soit plus exclue.

Côté acteurs privés, il retient plusieurs annonces : la création par Bpifrance d’un fonds destiné au grand public — ticket d’entrée annoncé à 500 euros, durée d’investissement de cinq ans, prise de participation directe au capital ; la création de nouveaux fonds défense par une grande banque française ; et surtout la déclaration d’un dirigeant de réseau bancaire selon laquelle « tout ce qui n’est pas interdit peut désormais être financé ».

Son exemple pour mesurer le chemin parcouru est parlant : la fabrication de munitions de petit calibre, activité parfaitement légale, était jusqu’ici le produit le plus difficile à faire financer.

Il reste prudent, et c’est à son crédit : « maintenant, il faut que ces annonces passent dans les actes. On sera très attentifs à ça. » Et il note ce que le gouvernement n’a pas annoncé : ni dispositif de défiscalisation, ni label identifiant officiellement les entreprises stratégiques.

Budget de la défense ≠ financement de l’industrie

C’est la clarification la plus utile de l’épisode, et elle vaut pour toutes les discussions sur le sujet.

D’un côté, la commande étatique : le budget de l’État, les dispositifs européens, l’acquisition de matériels. C’est ce dont on parle habituellement quand on dit « financement de la défense ».

De l’autre, le financement de l’industrie. Le secteur est structuré de façon pyramidale : une fois que les grands groupes ont reçu des commandes fermes, ils passent commande à des entreprises plus petites, qui doivent alors augmenter leurs cadences et investir. Ce sont ces entreprises de la supply chain qui ont besoin d’argent privé.

Trois classes de financement privé ont été formalisées :

  • La dette — banques et fonds de dette, pour les projets de développement et d’investissement.
  • Les fonds propres — de l’argent neuf entrant au capital, qui permet aussi de s’endetter davantage : fonds d’investissement, private equity, plateformes de financement participatif.
  • La finance populaire — la participation directe des particuliers, via un fonds grand public, une plateforme de financement participatif, ou, en bout de chaîne, la Bourse pour les sociétés parvenues à maturité.

Comment fonctionne une plateforme de financement participatif

Le financement participatif représente en France environ 2 milliards d’euros de collecte par an. Un chiffre loin d’être anodin — mais fléché à 80 % vers l’immobilier, le reste allant essentiellement aux énergies renouvelables.

Le principe, rappelle-t-il, est d’aligner un produit d’investissement avec des valeurs : « je cherche une rentabilité, mais j’investis aussi dans des projets auxquels je crois ». La catégorie « défense » n’existait tout simplement pas.

Le mécanisme, tel qu’il le décrit : des entreprises viennent avec un besoin en fonds propres ; la plateforme réalise une analyse financière et une due diligence — business plan, équipe dirigeante, marché — puis valorise la société ; les particuliers créent un compte en ligne, consultent une note d’investissement et l’ensemble de la documentation, peuvent poser leurs questions au dirigeant lors de webinaires, et choisissent eux-mêmes la société dans laquelle ils entrent.

C’est une différence importante avec un fonds : il n’y a pas d’équipe de gestion qui investit à votre place. « Chaque projet a sa rentabilité propre. »

Les montants levés se situent entre 300 000 euros et environ un million — le cadre réglementaire autorisant jusqu’à cinq millions. La plateforme se positionne ainsi sur un segment du « continuum de financement » que les fonds de venture capital couvrent mal pour des sociétés industrielles.

Rendement visé, risque assumé

Sur les chiffres, l’invité est explicite dans les deux sens, et il faut restituer les deux.

Les deux premiers projets mis en ligne visaient un multiple de l’ordre de cinq à six à un horizon de cinq ans. Mais il enchaîne immédiatement :

« Ce sont des sociétés nouvelles, c’est un investissement en capital. Si la société coule, il y a une possibilité de perdre l’intégralité du capital. En face de ce risque élevé, il y a une performance attendue elle aussi élevée. »

Le profil visé, selon lui : quelqu’un qui a déjà la capacité d’investir — « il y a beaucoup de gens en France qui ne peuvent pas investir » — et qui dispose déjà d’un patrimoine diversifié. La logique est celle d’une petite fraction du patrimoine global, comparable à la part qu’un conseiller en gestion de patrimoine allouerait à des valeurs refuge.

Il défend l’idée que la défense est un secteur contracyclique — sa valorisation monte quand les tensions montent — avec un argument supplémentaire qui lui tient à cœur : contrairement à un lingot souvent virtuel, investir dans une entreprise du secteur « participe à l’équipement des forces et à l’innovation ». C’est son opinion, et elle mérite d’être pesée comme telle.

Il annonce enfin travailler à des produits de dette sécurisée, destinés à financer le besoin en fonds de roulement d’entreprises en croissance — « plus sécurisés, moins risqués, avec des rendements aussi plus faibles ».

La question de la dualité

Le passage le plus instructif pour comprendre l’industrie elle-même.

Traditionnellement, une entreprise qui cherche à se financer doit démontrer une part d’activité civile. La raison est structurelle : les cycles de la défense sont très longs, une commande met des années à se concrétiser, et une société purement militaire n’est pas résiliente. C’est le conseil que donnent les acteurs publics de l’innovation eux-mêmes.

Dans l’autre sens, entrer dans le secteur quand on vient du civil est difficile : les chaînes industrielles de défense sont rigides. Une fois un fournisseur qualifié dans un système, en changer est très compliqué.

Mais une fenêtre s’ouvre avec la massification. Quand il s’agira de produire des milliers, voire des centaines de milliers de drones ou de systèmes à bas coût, les sous-traitants habitués aux très grandes séries — typiquement ceux de l’automobile — deviennent soudain très intéressants, là où la défense travaille habituellement sur de petites quantités.

Il pose enfin une question ouverte, révélatrice du moment : dans un environnement où les commandes augmentent fortement, des pure players de la défense pourraient-ils devenir viables sans activité civile ? Avec un corollaire assumé — un investisseur qui accepterait ce profil le ferait en partie pour des raisons patriotiques, en sachant que « si on revient en temps de paix, la boîte va au tapis ».

Il note au passage une difficulté que peu de gens voient : exclure une entreprise de défense d’un financement est facile — un seuil de chiffre d’affaires militaire suffit. Inclure, c’est-à-dire définir positivement ce qu’est une entreprise de défense et de souveraineté, est beaucoup plus compliqué. Un travail de définition en cours, auquel des incubateurs spécialisés contribuent.

Un exemple concret : le moteur de drone

Pour illustrer le type de projet financé, il détaille l’un des deux dossiers alors en ligne : une société fondée par un spécialiste des groupes motopropulseurs venu de l’automobile, qui développe un moteur pour drones de 20 à 150 kg — la gamme de surveillance, où existe une filière française significative.

Le problème qu’il adresse est très opérationnel. Les moteurs actuellement disponibles sur ce segment sont soit peu performants en consommation et surtout très exigeants en maintenance — il faut les démonter souvent, ce qui est difficilement tenable en opération —, soit issus de l’aéromodélisme. Et ils viennent de l’étranger.

L’ambition affichée : un moteur français, dix fois moins exigeant en maintenance, et surtout nativement certifiable — un critère décisif pour le marché civil à venir (surveillance maritime, inspection de pipelines), où les drones devront s’insérer dans le trafic aérien.

Il précise l’ordre de grandeur : ce sont des sociétés qui réalisent déjà 400 000 à 700 000 euros de chiffre d’affaires, avec des clients qui expriment leurs besoins. La levée de 500 000 euros doit permettre d’y répondre — et de constituer le track record qui attirera ensuite des fonds plus importants.

« Pas de finance and forget »

La formule revient plusieurs fois. Elle recouvre deux choses.

Du côté des entreprises : un accompagnement en amont de la levée, en lien avec un incubateur spécialisé, puis un suivi jusqu’aux tours suivants.

Du côté des investisseurs : une information régulière sur l’avancée de la société, la possibilité de rencontrer le dirigeant, de visiter l’entreprise — « pourquoi pas assister aux essais du moteur ».

C’est là que son propos rejoint celui de tout le podcast :

« Le lien armée-nation est fondamental pour les opérationnels : ils partent pour protéger la nation, et si la nation n’est pas derrière eux, ça ne dure pas longtemps. Nous, on veut y contribuer par le biais de l’épargne. »

Sur l’équipe, il insiste sur la complémentarité : un financier issu du monde bancaire pour l’analyse et la stratégie financière ; les fondateurs d’un incubateur pour la veille et la qualification technologique — « quand on regarde de l’IA, du quantique, de la blockchain, je peux me faire complètement enfumer ; eux savent » ; un avocat spécialisé en fusions-acquisitions pour les structures juridiques et les pactes d’actionnaires protecteurs ; et lui-même pour l’expertise sectorielle.

Son conseil : le secteur n’est pas secret, il est méconnu

Sa conclusion vise une cause qu’il juge première : si les financiers n’ont pas financé la défense, c’est d’abord parce qu’ils ne savent pas ce que c’est.

Il parle de lui : quarante ans, pas de service militaire, né en temps de paix. « On ne sait pas ce que c’est. » D’où l’importance qu’il accorde au travail des médias spécialisés — et son conseil, simple :

« Il faut casser ce fantasme d’une industrie secrète, cachée. Parlez aux gens, rencontrez les chefs d’entreprise, rencontrez les opérationnels. Tout part de l’opérationnel. »

Avec une remarque qui remet les choses à leur place : ce que nous discutons comme une hypothèse, les militaires le planifient. « Quand on annonce des déploiements de troupes, il y a des gens dans leur famille pour qui c’est extrêmement réel. »

Questions fréquentes

Était-il interdit d’investir dans la défense ?

Non. Aucune réglementation n’interdisait le financement des entreprises de défense en France. Ce qui existait, ce sont des mécanismes de notation extra-financière défavorables aux fonds exposés au secteur, et surtout une réticence des acteurs financiers. Le changement récent est donc d’abord une prise de position publique — accompagnée d’une révision annoncée du label ISR pour lever toute ambiguïté.

Quelle différence entre budget de la défense et financement de l’industrie ?

Le budget de la défense désigne l’argent public consacré aux commandes de matériels. Le financement de l’industrie désigne l’argent privé — dette, fonds propres, épargne des particuliers — dont ont besoin les entreprises de la chaîne de sous-traitance pour investir et monter en cadence une fois les commandes passées. Ce sont deux sujets distincts, souvent confondus dans le débat public.

Pourquoi les entreprises de défense doivent-elles être « duales » ?

Parce que les cycles de commande de la défense sont très longs. Une entreprise dépendant exclusivement de contrats militaires peut attendre des années avant son premier chiffre d’affaires significatif, ce qui la rend fragile. Une part d’activité civile lui permet de tenir. Cette exigence pourrait toutefois évoluer si le volume et la régularité des commandes militaires augmentaient durablement.

Quels sont les risques d’un investissement en capital dans une jeune entreprise ?

Le principal est la perte totale du capital investi si la société échoue, comme l’invité le rappelle lui-même. S’y ajoutent l’illiquidité — les titres ne se revendent pas librement avant une sortie, ici envisagée à cinq ans — et l’incertitude sur la valorisation de sortie. C’est pourquoi ce type de placement ne concerne qu’une fraction limitée d’un patrimoine déjà diversifié.

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