Enregistré au Salon international des troupes de montagne à Grenoble, dont Défense Zone était partenaire média officiel, cet épisode donne la parole au chef du bureau opérations et instruction du 7e bataillon de chasseurs alpins, à Varces. Entraînement avec les Marines en Californie, rôle de force adverse au nord du cercle polaire, zone de tranchées sur le camp de Chambaran, drones mules : le combat en montagne se prépare aujourd’hui à un tout autre horizon que celui des vingt dernières années.
Ce qu’il faut retenir de cet épisode
- Le bataillon forme 150 à 200 jeunes engagés par an, en plus de sa préparation opérationnelle.
- Sur Nordic Response 24, le 7e BCA jouait la force adverse — brigade légère face à une brigade mécanisée, et « le but, c’est de gagner ».
- L’inflexion doctrinale : moins de dénivelé et de technique pure, plus de charge, d’autonomie et de durée sur le terrain.
- Une zone de tranchées a été creusée par le 2e REG sur le camp de Chambaran pour intégrer le retour d’expérience ukrainien.
- Le froid divise par deux ou trois l’autonomie d’un drone. Et le vrai problème, en montagne, ce sont les masques de terrain.
- Le conseil qu’il retient d’un de ses premiers chefs : « tout ce qui va sans dire va encore mieux en le disant ».
Que fait un chef du bureau opérations et instruction ?
C’est un poste dont on parle peu, et il vaut la peine d’être décrit. Un régiment est commandé par un colonel chef de corps, qui s’appuie sur des commandants d’unité — pour les compagnies — et sur des chefs de services. Le chef du BOI est le garant de la mise en œuvre des directives du chef de corps dans le domaine des opérations et de l’instruction.
Concrètement, trois volets :
- La programmation. S’assurer que l’activité de l’unité permet de tenir le contrat opérationnel : chaque mois, des compagnies sont déployées en métropole, outre-mer ou à l’étranger.
- La préparation opérationnelle. Contrôler l’entraînement des compagnies et monter les séquences dans les différents domaines — montagne, grand froid, zone urbaine. Au moment de l’enregistrement, trois compagnies étaient au CENZUB, le centre d’entraînement en zone urbaine de Sissonne, en cours d’évaluation.
- L’instruction. Les 150 à 200 jeunes engagés formés chaque année, mais aussi la formation ultérieure : préparation aux concours d’officier et de sous-officier, formations de spécialistes — pilotes, tireurs de précision, opérateurs radio.
En opération, le rôle change de nature : le chef de corps fixe un objectif tactique, et le chef du BOI devient « le chef d’orchestre » qui décline une manœuvre et la lui propose.
C’est aussi un jalon de carrière. Pour un officier orienté en voie de commandement — c’est-à-dire appelé à commander un bataillon —, le passage par le BOI est un point de passage important. Notre invité l’explique par sa propre trajectoire : après avoir commandé une compagnie de combat au 27e BCA, il a servi trois ans au CPCO à Paris, puis suivi l’École de guerre et un master en management de projet et ingénierie système à CentraleSupélec. Le retour au régiment « permet de se reconnecter à la réalité des unités opérationnelles, tout en ayant une vision extérieure ».
Les qualités attendues ? « Ne pas avoir peur de commander, donc de faire des choix — et choisir, c’est renoncer. » Puis un solide esprit de synthèse : le nombre de paramètres est considérable, et il faut en tirer quelque chose de digeste pour les subordonnés.
Un mois et demi avec les Marines en Californie
La 27e brigade d’infanterie de montagne entretient de nombreux partenariats — et pas seulement avec des alliés de l’OTAN : il cite les Émiratis, les Jordaniens, les Marocains.
En 2023, le 7e BCA a déployé un sous-groupement tactique au centre d’excellence d’entraînement montagne des Marines, en Californie, pour un mois et demi. Avec, sur place, un détachement émirati et des Royal Marines britanniques.
Son anecdote de fin d’épisode vient de là, et elle mérite d’être citée. Inséré comme officier de liaison français au poste de commandement d’un bataillon de Marines comptant quatre compagnies de combat, il observe la manœuvre depuis l’intérieur.
Sur la rusticité, dit-il honnêtement, les Marines n’ont rien à envier à personne : « des soldats extrêmement endurants, capables de combattre longtemps sur des terrains très difficiles ». Nous étions « sur un pied d’égalité ».
La différence s’est faite sur la mobilité. Dans un brouillard « à couper au couteau », c’est la compagnie française qui a saisi l’opportunité et relancé l’action — permettant ensuite de dérouler toute la manœuvre.
« Le chef de bataillon des Marines m’a confié qu’aucune de ses compagnies n’était capable de le faire aussi rapidement et aussi efficacement. On a la chance d’avoir des jeunes femmes et des jeunes hommes qui, comme on dit chez les chasseurs, pigent et galopent. »
Nordic Response : jouer l’ennemi au-delà du cercle polaire
En février-mars 2024, le 7e BCA était l’unité pilote française sur l’exercice Nordic Response 24. Et le dispositif est instructif à lui seul.
Le bataillon monte d’abord en puissance en Finlande, sur la base de Sodankylä, où il perçoit auprès des partenaires finlandais des véhicules articulés chenillés et des tentes. Une sorte de winter camp permettant au groupement tactique de finaliser son entraînement avec du matériel local.
Puis il monte 400 kilomètres plus au nord, en Norvège, bien au-delà du cercle polaire — sous les ordres d’une brigade norvégienne, aux côtés d’un groupement italien et d’un autre norvégien.
Le rôle attribué aux Français : la force adverse. Pas un plastron docile, insiste-t-il : « on avait une vraie liberté d’action tactique. Le but, c’est de gagner. » Le cadre d’exercice définissait des zones de manœuvre — mais des zones de plusieurs dizaines de kilomètres de côté.
Le scénario oppose donc une brigade légère à une brigade mécanisée composée de régiments norvégiens et allemands. La réponse française relève de la défense d’usure : accepter une forme d’abrication, se laisser dépasser, aller chercher l’adversaire sur ses arrières et frapper ses points d’articulation — postes de commandement, points logistiques.
Résultat : de lourdes pertes infligées, et surtout une validation. « Ça venait concrétiser certaines hypothèses d’engagement, certains scénarios d’entraînement sur lesquels on travaille. On s’est rendu compte que c’était viable — et qu’on pouvait même pousser plus loin. »
Le col des Granons, terrain de jeu permanent
L’avantage du 7e BCA, c’est de disposer du terrain à domicile. Toutes les semaines, été comme hiver, des sections et des compagnies manœuvrent dans les massifs environnants — Chartreuse, Vercors — et le bataillon dispose de postes de montagne dans le Briançonnais.
La base principale pour le combat en montagne et par grand froid est le col des Granons, à 2 400 mètres : un poste très rustique, quelques chalets servant de points d’appui, où l’on envoie régulièrement des unités pour une semaine à dix jours en autonomie.
Le contenu type d’une séquence, tel qu’il le décrit pour un exercice récent de dix jours :
- tir en neige, sur champs de tir temporaires en montagne ;
- stationnement en igloo et sous tentes chauffées, proches de celles employées par les Scandinaves ;
- combat pour la conquête de points hauts ;
- sorties techniques en ski de randonnée pour travailler la mobilité.
Quand ces savoir-faire sont confrontés au Grand Nord, l’adaptation est rapide : la nivologie et le terrain ne sont pas exactement les mêmes, quelques modes d’action doivent être ajustés, « mais le fond de sac est suffisamment solide ».
L’inflexion : moins technique, plus chargé, plus longtemps
Interrogé sur le « retour à la mode » du combat en montagne, il commence par écarter le raccourci : les troupes de montagne n’ont jamais cessé de se former, en montagne estivale — dominante verticalité, franchissement, équipements de passage — comme en montagne hivernale.
Mais il décrit une inflexion réelle, et elle est révélatrice de la période :
« On travaille beaucoup plus avec des pulkas, très chargés, pour pouvoir rester très longtemps. Peut-être un peu moins de dénivelé, des pentes un peu moins raides — mais des hommes plus chargés, en totale autonomie, qui vont rester sur le terrain beaucoup plus dans la durée, en mesure de combattre. »
Autrement dit : on troque une part de technicité alpine contre de la rusticité et de l’endurance tactique. « Des petites inflexions pour être plus proche de la vérité. »
Le retour d’expérience ukrainien est intégré très concrètement : une zone de tranchées a été réalisée par le 2e régiment étranger de génie, régiment du génie de la 27e BIM, sur le camp de Chambaran.
Ce que les alliés font différemment
Sur l’interopérabilité, son analyse est nuancée. Les différences portent surtout sur les processus de planification — certains pays étant très proches des procédures otaniennes, parfois davantage tournées vers la planification haute que vers l’élaboration tactique. En conduite, en revanche, les procédés d’exécution sont assez proches.
« Le fait qu’il y ait des différences n’est pas forcément un problème. Le tout, c’est de le savoir — et de ne pas le découvrir sur le terrain. » D’où l’intérêt de ces exercices : deux jours de rodage suffisent généralement.
Il reconnaît aussi ce que les Scandinaves font mieux, parce qu’ils vivent là toute l’année : des bataillons entiers motorisés sur motoneige, vivant quasi exclusivement dans des caches ou sous de petites tentes emportées sur les engins. « Des procédés d’exécution que nous n’avons pas, et qu’il serait intéressant de développer si nous devions être beaucoup plus souvent sur leur territoire. »
Les drones en montagne : des jumelles déportées
Le sujet occupe le bataillon depuis près de deux ans, et faisait l’objet d’une conférence qu’il venait d’animer au salon.
L’apport. Pour un fantassin, un nano ou micro-drone d’observation est « finalement une paire de jumelles déportées ». En montagne — milieu plus compartimenté que tout autre — le gain est double : renseignement sur l’ennemi, mais aussi sur le terrain. Repérer une zone d’avalanche, choisir le cheminement le plus sûr entre les crevasses d’un glacier, identifier l’endroit où poser un équipement de passage. « Un gain de temps et un gain de sérénité. »
Les contraintes. L’altitude, en réalité, gêne peu. Le vent près des reliefs peut limiter. Le froid, lui, divise par deux voire par trois l’autonomie, et le givrage peut mettre l’appareil au sol.
Le vrai problème. Ce sont les masques. Les nano et micro-drones fonctionnent en vue directe : il faut une ligne dégagée entre la télécommande et l’appareil. Impossible, donc, d’aller voir derrière un mouvement de terrain et de revenir — exactement ce dont on a besoin en montagne. Les pistes explorées : drones relais, ou solutions filaires en fibre optique.
Le drone mule. C’est le besoin le plus concret. Un groupe isolé sur un col pendant plusieurs jours a besoin de batteries pour ses moyens de communication, de munitions, de nourriture. Faire des allers-retours consomme du potentiel humain et « crée des indiscrétions qui peuvent être décelées par l’ennemi ». Un drone capable de porter plusieurs dizaines de kilos résoudrait le problème — c’est un projet porté au niveau de la brigade.
Sur ce dernier point, il est direct : les unités opérationnelles de l’armée de terre n’en sont pas là. Les freins ne sont pas seulement techniques mais réglementaires — certification d’un engin de plusieurs dizaines de kilos, et formation des pilotes.
Il décrit enfin une répartition informelle des travaux au sein de la brigade : le 27e BCA travaille sur l’assistance par intelligence artificielle à l’interprétation des images — car le facteur limitant est souvent la capacité du télépilote à lire ce qu’il voit ; les commandos du 7e BCA travaillent sur les drones FPV, l’affranchissement du brouillage GPS et la capacité à réparer, voire fabriquer, les appareils sur place quand la logistique est limitée.
La trame de sécurité montagne
Un point mérite d’être souligné : la 27e BIM pratique énormément la montagne avec une accidentologie très faible. Ce n’est pas un hasard, mais le produit d’une chaîne de qualifications.
Elle va du brevet d’alpiniste et skieur militaire au brevet de qualification troupe de montagne pour les chefs d’équipe et chefs de cordée, puis au brevet de chef de détachement de haute montagne, et enfin aux experts, qui forment les précédents.
Et il fait le lien avec le commandement : la préparation d’une sortie montagne s’apparente à celle d’une mission opérationnelle. « En montagne, le chef de détachement ne pourra jamais être partout. » Il doit donc se placer là où il est le plus utile, ce qui suppose de donner des ordres clairs à ses chefs de cordée et de leur laisser toute la latitude nécessaire.
Son conseil : la subsidiarité commence par la précision
Le conseil qu’il retient d’un de ses premiers chefs a l’air anodin : « tout ce qui va sans dire va encore mieux en le disant ».
Son explication en fait tout autre chose qu’une formule. Plus on monte en responsabilité, plus on a des idées qui nous semblent évidentes — et qui ne le sont pour personne d’autre. Or dire précisément ce qu’on attend, ses limites droite et gauche, la manière dont on veut que le problème soit réglé, c’est la condition même de la subsidiarité.
« Le risque, c’est d’être trop imprécis au début : on n’est jamais satisfait de ce qu’on voit, donc on reste dans la conduite permanente, toujours en train d’adapter ce que font nos subordonnés. Alors que le rôle du chef, c’est de donner l’impulsion et d’anticiper le coup d’après. »
Questions fréquentes
Qu’est-ce que le 7e BCA ?
Le 7e bataillon de chasseurs alpins est une unité d’infanterie de montagne stationnée à Varces, près de Grenoble, appartenant à la 27e brigade d’infanterie de montagne. Il forme chaque année 150 à 200 jeunes engagés, entraîne ses unités au combat en montagne estivale et hivernale, et participe régulièrement à des exercices interalliés en milieu arctique.
Qu’est-ce qu’une force adverse (FORAD) dans un exercice ?
C’est l’unité qui joue l’ennemi. À la différence d’un simple plastron, une véritable FORAD dispose d’une liberté d’action tactique : elle élabore sa propre manœuvre et cherche réellement à l’emporter. C’est ce qui rend l’exercice exigeant pour la force amie — et ce qui permet de valider, ou d’invalider, des hypothèses d’engagement.
Pourquoi les drones sont-ils plus difficiles à employer en montagne ?
Trois raisons. Le froid réduit l’autonomie d’un facteur deux à trois, et le givrage peut faire tomber l’appareil. Le vent près des reliefs limite l’emploi. Et surtout, les nano et micro-drones fonctionnent en vue directe : les masques de terrain les empêchent d’aller observer derrière une crête, ce qui est précisément le besoin en milieu compartimenté. Les pistes étudiées sont les drones relais et les liaisons filaires.
Comment une brigade légère combat-elle une brigade mécanisée ?
Par la défense d’usure : accepter de céder du terrain, se laisser dépasser, puis aller frapper l’adversaire sur ses arrières et sur ses points d’articulation — postes de commandement et points logistiques. Cela suppose une capacité à stationner, à durer et à combattre en autonomie dans un milieu difficile, ce qui est précisément le savoir-faire des troupes de montagne.
À écouter également
- #267 — Le 7e bataillon de chasseurs alpins
- #212 — Commander la 27e brigade d’infanterie de montagne
- #211 — Commander le 2e régiment étranger de génie
- #208 — Le groupement commando montagne du 27e BCA
- #15 — L’École militaire de haute montagne
Pour aller plus loin sur Défense Zone
- La 27e brigade d’infanterie de montagne
- L’EMHM, maison mère des troupes de montagne
- RETEX matériel : faire face au grand froid
- Le groupement commando montagne de la 27e BIM
- Les systèmes de drones de l’armée de Terre
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