Un homme de trente ans fait ses courses. Il y a cinq ans, il était au Sahel et a connu des actions de feu. Personne ne le sait. C’est de ce constat qu’est née Vétérans de France, association fondée par Louis Saillans et bientôt forte de 100 000 abonnés sur YouTube. Le capitaine Guillaume Malkani, officier de l’arme du matériel et auteur de l’ouvrage tiré de la chaîne, explique pourquoi le mot « ancien combattant » ne marche plus, et pourquoi il fallait aller chercher la jeunesse là où elle est.
Ce qu’il faut retenir de cet épisode
- Il existe plus de 700 associations d’anciens combattants en France. Vétérans de France s’est démarquée en occupant les réseaux.
- L’audience de la chaîne est majoritairement 18-40 ans — « un message très encourageant, alors qu’on n’arrête pas de nous dire que les jeunes sont désintéressés ».
- Leur définition du vétéran est volontairement large : tous ceux qui ont servi — armées, police, gendarmerie, douanes, pompiers, active ou réserve, en OPEX ou dans un bureau.
- Le frein principal n’est pas institutionnel, c’est le syndrome de l’imposteur : beaucoup de jeunes revenus du Mali ne se considèrent pas comme anciens combattants.
- Sur le soutien : « quand les camps se prennent des mortiers, tout le monde est au même endroit au même moment ».
- Ce qui fait le succès des témoignages : ils désacralisent. « Ils ont eu peur ; à l’entraînement on leur avait appris ça, mais dans la réalité ils ont fait comme ça. »
Un officier venu des lettres
Guillaume Malkani a fait toute sa carrière dans l’arme du matériel — la maintenance opérationnelle. Il a commandé une compagnie de combattants mécaniciens, et sert aujourd’hui en état-major à la SIMMT, la structure qui travaille avec les industriels et les maintenanciers sur les programmes d’armement actuels et futurs.
Mais son parcours commence ailleurs : des études de lettres modernes à l’université, des parents enseignants, et une découverte décisive — Jean Lartéguy. Plus de soixante ouvrages, traduits en une douzaine de langues, dont Les Centurions, où le colonel Raspéguy est un personnage romanesque directement inspiré de Bigeard.
« Ça a vraiment nourri mon engagement », dit-il — au point qu’il consacrera plus tard un essai à cet auteur, après avoir rencontré son biographe. Il note au passage que Lartéguy a été repris par le général Petraeus, avec qui il a lui-même échangé sur le sujet.
Son premier livre, en 2014, est né d’un constat de rayon de librairie : les ouvrages militaires contemporains commençaient à arriver, mais il n’y avait « vraiment rien sur la maintenance ». Avec un camarade de division d’application, ils ont proposé des retours d’expérience de jeunes officiers de l’arme — soutenus par leurs chefs.
Faut-il encourager les militaires à écrire ?
Fred pose la question qui divise : la production éditoriale militaire s’est emballée, et certains témoignages ont mal été accueillis par l’institution.
Réponse de l’invité : écrire n’a rien de nouveau — « les hommes de guerre écrivaient depuis des temps presque immémoriaux », de Gaulle a écrit ses mémoires. Et l’encouragement est venu d’en haut : le chef d’état-major des armées François Lecointre avait explicitement incité les militaires à écrire, un message relayé depuis par ses successeurs et jusqu’au ministre.
Sa nuance porte sur le contenu, pas sur le principe : il faut avoir quelque chose d’intéressant à dire, éviter la redite et l’autocentrage. Et il pose une limite claire — « on ne parle pas de brûlots contre l’institution ».
Son argument de fond est le suivant : personne n’est militaire par hasard. Quelqu’un qui sert est nécessairement passionné, intéressé, stimulé. S’il a une fibre littéraire, écrire est « une manière de transmettre les actions passées, les actions en cours, les réflexions ».
Pourquoi le livre reste utile à l’ère de YouTube
La question mérite d’être posée à quelqu’un qui gère une chaîne vidéo à succès. Sa réponse est double.
L’objet. Un livre se prête, se transmet, se relit, s’annote. Il l’a constaté en dédicace : beaucoup de jeunes avec l’ouvrage sous le bras, « parcouru dans tous les sens avec des Post-it », et des questions très précises. Un livre conçu comme un projet mémoriel s’est révélé, dit-il, un vecteur de rayonnement et d’engagement.
La profondeur. Il cite un colonel replongé dans les mémoires d’un soldat d’infanterie de la Grande Guerre, et stupéfait d’y trouver des doctrines et des tactiques « plus que d’actualité ». Les questions sur le commandement, sur la place du soldat, se recoupent d’un conflit à l’autre — et cette continuité, on ne la trouve guère ailleurs que dans la littérature militaire.
L’ouvrage de Vétérans de France joue d’ailleurs sur les deux tableaux : il reprend les témoignages de la chaîne sous une autre forme — « le témoignage dure une heure, mais il y a trois heures d’enregistrement » — et comporte des QR codes renvoyant vers les interviews vidéo.
Vétérans de France : ce que c’est
L’association a été créée il y a moins de trois ans à l’initiative de Louis Saillans, ancien commando marine, qui en est le fondateur et le président — « même s’il n’aime pas trop le dire ».
Sa vocation première était interne : permettre aux vétérans d’échanger, de se constituer un réseau, de rebondir et de se reconvertir. Puis est venue l’envie d’ouvrir cela au public.
Le choix du numérique s’explique simplement : il fallait se démarquer dans un paysage saturé — plus de 700 associations d’anciens combattants en France. D’où l’occupation d’Instagram, LinkedIn, Facebook, TikTok, et surtout de YouTube.
Le format assumé : des témoignages soignés, « un peu à l’américaine mais dans le bon sens », avec de l’émotion et un habillage musical, sans voyeurisme. L’interlocuteur reste modeste, comme on l’apprend à l’armée ; c’est la réalisation qui met ses actions en lumière.
Le casting mêle volontairement quelques figures connues du public — comme Marius, ancien commando marine, ou Alex French SAS — et « d’illustres inconnus qui ont des histoires extraordinaires à raconter ». Avec un effort assumé pour recueillir les témoignages des anciens tant qu’il est encore temps : des vétérans d’Indochine, dont un légendaire major para et un général qui était sous-lieutenant à Diên Biên Phu.
L’association s’est depuis institutionnalisée, appuyée par les armées, par des structures comme le Bleuet de France, et en travail avec la mutuelle des militaires.
« Vétéran », un mot qui dépoussière
C’est le cœur du sujet, et il est plus subtil qu’une querelle de vocabulaire.
Le problème posé par « ancien combattant » est dans le mot lui-même : ancien. L’image d’Épinal — celle des conflits éprouvants du XXe siècle — n’est pas fausse, mais elle exclut de fait ceux qui reviennent d’Afghanistan, du Mali ou d’Irak.
« Un gars qui fait ses courses aujourd’hui, qui a trente ans : il y a cinq ans il était au Sahel, il a eu des actions de feu, et personne ne le sait. Ce gars est un héros, et il est jeune, et il est vétéran. »
Le mot « vétéran » a d’ailleurs, précise-t-il, un ancrage français : la médaille de vétérance a existé dans notre histoire. Ce n’est donc pas un pur anglicisme — et il est nettement plus dynamique.
L’obstacle réel n’est pas administratif mais psychologique. Ceux qui reviennent « n’ont pas à rougir », mais il existe une gêne. Beaucoup de ceux qui contactent l’association le font timidement, et le plus souvent poussés par leurs proches.
D’où une définition volontairement large, débattue avec des interlocuteurs plus institutionnels : est vétéran, pour l’association, quiconque a servi — armées, police, gendarmerie, douanes, pompiers ; un an ou vingt ans ; active ou réserve ; parti en OPEX ou resté en bureau au profit de ceux qui y étaient.
Le soutien n’a pas à s’excuser
Guillaume Malkani appartient à une arme de soutien, et Fred l’interroge sur la hiérarchie implicite qui s’installe entre forces spéciales, unités de mêlée et soutien.
Sa réponse est factuelle. Sur les convois logistiques, les mécaniciens des éléments de dépannage et les personnels du train sont exposés aux engins explosifs improvisés et aux embuscades. « Ces gens-là sont extrêmement touchés en opération. » Et sur un camp, les tirs de mortier, les alertes d’intrusion et les véhicules suicides ne trient pas par spécialité.
Il raconte aussi l’origine éditoriale du livre, qui éclaire son propos : l’éditeur voulait initialement un ouvrage uniquement consacré aux forces spéciales. Il a refusé.
« Les témoignages qui m’ont le plus chamboulé, ce sont ceux de gars d’unités conventionnelles qui se retrouvent sur des actions de feu particulièrement agressives, sans avoir été préparés de la même manière. »
Il ne conteste pas pour autant l’attractivité des unités non conventionnelles, qu’il juge même utile : elles ont besoin d’un gros volume de candidats pour sélectionner finement. Mais il pose la limite — c’est « un petit morceau de l’iceberg », et le rôle du recruteur est d’expliquer les autres options, pour éviter les déceptions. « On n’a pas besoin d’être force spéciale pour vivre des aventures extraordinaires. »
Trois écoles à Saint-Cyr, une seule fois en régiment
Officier sous contrat, il profite de la question pour clarifier un point souvent mal compris.
L’académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan abrite trois écoles distinctes :
- l’École spéciale militaire — les saint-cyriens au casoar, formation en trois ans (un an pour une minorité entrant sur diplôme) ;
- l’École militaire interarmes, qui accueille d’anciens sous-officiers reçus au concours interne ;
- l’École militaire des aspirants de Coëtquidan, qui forme les officiers sous contrat en un an.
Il distingue par ailleurs les officiers spécialistes — recrutés pour une compétence civile : communication, finance — et les officiers d’encadrement, qui choisissent une arme et font exactement le même métier que leurs camarades.
Surtout, tout le monde se retrouve ensuite. La division d’application des lieutenants dure un an et mélange tous les recrutements, dans l’école d’arme correspondante : Bourges pour le matériel, Draguignan pour l’infanterie, Saumur pour la cavalerie.
Et en régiment, « tout est lissé » : même grade, même section de trente hommes, même travail dès le premier jour. Les différences subsistantes tiennent surtout à la culture militaire d’origine — et il y voit une richesse, « un microcosme de la société ». Quant aux petites blagues entre recrutements, « ceux qui les prennent trop à cœur, ça peut les desservir ». C’est en opération, dit-il, que tout s’efface définitivement : « une personne, c’est plus qu’une origine de recrutement ».
Ce que la jeunesse vient chercher
La question mérite d’être posée : à l’heure où les armées communiquent très bien et où tout est accessible en ligne, pourquoi une chaîne de témoignages fonctionne-t-elle si fort auprès des 18-40 ans ?
Sa réponse tient en un mot : la désacralisation. Ce ne sont pas des recruteurs. Les intervenants disent qu’ils ont eu peur, que la réalité ne s’est pas déroulée comme à l’entraînement, que la vie de famille est compliquée. Ils racontent la vie de chambrée, la formation, les bêtises, un repas au fond du Mali.
« Ça permet aux gens de se dire : en fait, en s’en donnant les moyens, c’est à la portée de tous. » Là où le récit héroïsé produit l’effet inverse — le sentiment d’avoir affaire à des surhommes.
Le format y contribue : une heure de face-à-face, un visage, le temps de connaître quelqu’un.
Cinéma, séries et lien armée-nation
Interrogé sur la comparaison rituelle avec les États-Unis — où soutenir ses vétérans va de soi —, il refuse le fatalisme et note une évolution : sortir un drapeau français lui semble beaucoup moins connoté qu’il y a dix ans.
Il rappelle toutefois l’écart de moyens et de culture. Hollywood dispose d’un dispositif de coopération très étoffé avec les armées américaines ; côté français, la DICoD développe le conseil technique auprès du cinéma et des séries, mais avec des moyens plus modestes. Il cite Le Chant du loup comme exemple réussi d’un film appuyé par l’institution, la série Cœurs noirs — dont des vétérans ont été consultants et dont certaines figures ont inspiré des personnages —, et rappelle que Michel Goya a servi de consultant sur des productions françaises.
Sa conclusion est mesurée : la connexion entre cinéma français et institution militaire n’en est qu’aux prémices, mais elle monte en puissance — et l’association arrive au bon moment.
Son conseil : s’acculturer, et écouter
Deux conseils, adressés à ceux qui envisagent de s’engager.
S’acculturer avant d’arriver. Au-delà de la préparation physique, il insiste sur le vocabulaire, la logique et le savoir-être militaires. Savoir ce qu’est un capitaine, un colonel, un adjudant. Lire quelques ouvrages « pour ne pas être surpris ». C’est ce qui fait gagner le plus de temps.
Écouter les anciens. Pour un jeune chef, s’appuyer sur ses adjoints et ses subordonnés — beaucoup plus expérimentés que lui à son arrivée, ce qui est logique.
« L’armée est un métier très collaboratif. Le chef sera le dernier à prendre la décision, mais il ne l’élabore pas seul. »
Et un message pour ceux que le syndrome de l’imposteur retient : en expliquant ce qu’ils ont fait et pourquoi, ils valorisent les camarades qui continuent de servir et ceux qui souhaitent s’engager. « Il faut être fier de ce que l’on a fait. »
Questions fréquentes
Qui peut se dire vétéran en France ?
Officiellement, c’est le statut d’ancien combattant et la carte du combattant qui font foi, attribués au titre de la participation à des théâtres d’opérations reconnus. L’association Vétérans de France retient une définition volontairement plus large : toute personne ayant servi — armées, police, gendarmerie, douanes, pompiers —, quelle que soit la durée, en active ou en réserve, projetée ou non.
Quelle différence entre l’ESM, l’EMIA et l’EMAC ?
Ce sont les trois écoles de l’académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan. L’École spéciale militaire forme les saint-cyriens issus du concours étudiant. L’École militaire interarmes forme d’anciens sous-officiers reçus au concours interne. L’École militaire des aspirants de Coëtquidan forme les officiers sous contrat. Tous se retrouvent ensuite mélangés en division d’application, puis en régiment, où ils exercent les mêmes fonctions.
Les militaires du soutien sont-ils exposés au combat ?
Oui. Les mécaniciens des éléments de dépannage et les personnels du train assurent les convois logistiques, cibles privilégiées des engins explosifs improvisés et des embuscades. Sur les emprises, tirs indirects, alertes d’intrusion et attaques suicides frappent indistinctement. L’exposition n’est pas de même nature ni de même intensité que celle des unités de mêlée, mais elle est réelle.
Pourquoi tant de militaires publient-ils des livres ?
Parce que l’écriture militaire est une tradition ancienne, et parce que l’institution l’a explicitement encouragée ces dernières années — le chef d’état-major des armées François Lecointre ayant incité les militaires à prendre la plume, message relayé depuis à tous les niveaux. L’objectif affiché est de proposer au public des récits concrets sur la condition militaire et les engagements.
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- #85 — Marius, ancien commando marine
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