À la Légion étrangère, la notoriété individuelle est rare et rarement recherchée. En novembre 2021, Défense Zone recevait pourtant à Aubagne le major Gérald, officier des sports du 1er régiment étranger, devenu le visage le plus identifiable de l’institution auprès du grand public grâce aux vidéos d’entraînement diffusées sur la chaîne de la Légion. Engagé en 1990, parachutiste puis moniteur, compétiteur en sports de combat jusqu’à un âge où la plupart ont raccroché, il raconte ici un métier mal connu et une expérience plus singulière encore : celle d’un sous-officier devenu, sans l’avoir cherché, un instrument de rayonnement.
Les appréciations et les conseils d’entraînement exprimés dans cet épisode sont ceux du major Gérald et n’engagent que lui.
Ce qu’il faut retenir de cet épisode
- Engagé en 1990, il a servi au 2e régiment étranger de parachutistes à Calvi, puis à la 13e demi-brigade de Légion étrangère à Djibouti, avant de rejoindre Aubagne comme officier des sports.
- Sa formule sur la place de l’entraînement dans l’institution tient en une phrase : « le militaire, le légionnaire en particulier, doit être physique ».
- Les vidéos qui l’ont fait connaître ne viennent pas de lui : l’idée est née dans la cellule communication du régiment, et il dit y avoir été sceptique.
- Il décrit trois registres : le militaire ordinaire, le moniteur exigeant mais pédagogue, et l’instructeur commando qui pousse les hommes jusqu’à leurs limites.
- Ses blessures ne sont survenues ni en stage ni en opération, mais seul, à l’entraînement, par excès de charge.
- Son conseil au futur engagé tient en deux mots : discipline et motivation.
« Le légionnaire doit être physique »
Le métier d’officier des sports s’expose rarement, et l’invité le décrit sans emphase. Ses attributions sont celles de tous ses homologues : les contrôles de la condition physique du militaire, les challenges et compétitions internes, la préparation de ceux qui partent en stage, les tests, l’entraînement collectif demandé par les unités. Rien de spectaculaire, tout ce qui conditionne le reste.
Quand on l’interroge sur la place du sport à la Légion étrangère, il répond qu’elle est prépondérante et qu’elle figure sur le podium des priorités. Sa justification ne tient pas au culte de la performance : un légionnaire doit être physique parce que son emploi le suppose, et parce que le niveau de l’unité conditionne ce que l’on peut lui demander.
Son arrivée à Aubagne, après des années passées en unité de projection, a commencé par un désarroi. Il décrit un véritable choc culturel : quitter un régiment opérationnel pour une unité qui ne l’est pas constitue une rupture dans une carrière. Ce mouvement n’était pas prévu et résulte de la volonté d’un chef de corps décidé à rajeunir l’état d’esprit de son régiment et à y relancer une dynamique sportive. L’affectation, dans son cas, était une mission.
Du tatami au ring, un parcours de compétiteur
Le sport ne lui est pas venu par l’uniforme, mais avec lui. Son père, militaire, était un spécialiste reconnu du parcours du combattant : l’invité dit avoir baigné dès l’enfance dans la culture de la performance. Il commence le judo à six ans, passe par les écoles militaires comme enfant de troupe, où il touche à tout sans se spécialiser, puis revient au judo à l’adolescence avant que la lutte et le sambo ne s’ouvrent à lui presque par hasard.
Son engagement, en 1990, interrompt cette trajectoire de compétiteur. Elle ne reprend que bien plus tard, et précisément parce qu’Aubagne n’est pas une unité opérationnelle : la prévisibilité des emplois du temps rend possible ce qu’une vie de projection interdisait, des entraînements chaque soir et des compétitions le week-end. C’est là qu’il reprend la boxe en compétition, après l’avoir découverte dans un club monté par un ancien officier des sports de son régiment de parachutistes.
Le repérage vient de l’institution elle-même. Lors de stages de moniteur de sport et d’instructeur en sports de combat suivis à l’école interarmées des sports, un cadre au regard exercé, ancien champion de boxe anglaise, décèle chez lui des qualités de boxeur. Quand il veut s’y consacrer, la limite d’âge des licences amateurs lui ferme la porte de la boxe anglaise : il bascule vers les disciplines pieds-poings, licencié dans un club dirigé par un camarade légionnaire. Le détour dit quelque chose de sa méthode : là où la voie se ferme, il change de discipline plutôt que d’objectif.
Interrogé sur les transferts entre les deux mondes, il refuse les formules trop nettes. L’expérience opérationnelle aide en compétition, parce qu’on y a appris que l’on peut aller plus loin qu’on ne le croit, et les sports de combat installent en retour l’habitude d’aller au bout. Mais cela ne fait pas du pratiquant un meilleur soldat par nature, ajoute-t-il, et celui qui ne vient pas de ce milieu n’est nullement disqualifié.
Trois registres pour un seul homme
La séquence la plus instructive porte sur une contradiction relevée par l’intervieweur à partir des vidéos : on y voit un homme affable, puis un instructeur qui n’a plus rien d’affable. La comparaison qu’il emploie est celle du compétiteur qui monte sur le tatami : il entre dans une bulle de concentration qui lui donne, le temps de l’assaut, une autre personnalité.
Le militaire, dit-il, doit faire la part des choses entre trois postures. Le militaire ordinaire, dont la vie en régiment ressemble à celle de n’importe qui. Le moniteur de sport, exigeant mais pédagogue, qui doit obtenir un progrès sans casser celui qu’il entraîne. Et l’instructeur commando, pour lequel le changement de registre est complet, parce que sa fonction consiste à ramener des hommes au bout d’eux-mêmes.
Sa justification est dépourvue d’ambiguïté : on n’amène pas quelqu’un dans ses retranchements en restant « cool » avec lui, parce que « le jour où il sera face à l’ennemi, l’ennemi, lui, ne sera pas cool avec lui ». La dureté n’est donc ni un tempérament ni un style de commandement, mais un outil réglé sur un objectif, et il note qu’elle coexiste avec une ambiance que les visiteurs remarquent immédiatement.
Une chaîne née d’une idée de bureau
Le passage au format vidéo n’a rien d’une stratégie personnelle. Des militaires de la cellule communication du régiment sont venus le chercher avec une proposition : promouvoir l’image de la Légion étrangère sur les réseaux sociaux par le sport. La chaîne existait déjà, alimentée par des prises d’armes et des cérémonies, avec une audience modeste. Le pari consistait à y ajouter un contenu que le grand public consomme spontanément, le tutoriel d’entraînement.
Il précise deux choses que les vues finissent par faire oublier. La première : il était particulièrement sceptique et s’est laissé convaincre. La seconde : le commandement, consulté, n’a été « ni emballé ni réfractaire », accordant un « pourquoi pas » qui laissait toute la place à l’échec. C’est le succès qui a rallié tout le monde et fixé un objectif de régularité, de l’ordre d’une vidéo par mois.
Un épisode a servi de pivot. Pendant le confinement de 2020, une vidéo consacrée à l’entraînement en espace réduit a été largement reprise, jusque dans les journaux télévisés, et lui a donné une notoriété dépassant le public initial. La séquence suivante a poussé la logique plus loin, avec une séance tournée à bord d’un sous-marin. Quant aux sollicitations extérieures, elles suivent une règle simple : la demande est adressée à la Légion étrangère, qui la valide ou la refuse. Il n’intervient jamais de sa propre initiative.
Le résultat est un statut hybride qu’il assume sans détour : « j’appartiens à la communication ». Il se décrit toutefois comme l’acteur et non le producteur : il prépare la séance comme un cours, un cameraman filme, un monteur assemble, la cellule communication diffuse. Cette division du travail le protège. Il ne suit ni les statistiques ni les commentaires, et disait en 2021 ne pas avoir de comptes personnels sur les réseaux sociaux : le regard des autres, qui empoisonne la vie de beaucoup de créateurs, ne l’atteint pas par construction.
Ce que la vitrine produit, et ce qu’elle promet
L’effet sur le recrutement est le premier élément qu’il met en avant. Les candidats répondent à leur arrivée à un questionnaire qui leur demande comment ils ont connu la Légion étrangère, et les vidéos y apparaissent fréquemment. Il évoque aussi un jeune engagé croisé au régiment, disant s’être engagé après les avoir vues. C’est ce pour quoi ce format a été créé, et ce qui a convaincu le commandement de le soutenir dans la durée.
Sa lecture de sa propre notoriété est impersonnelle. Ceux qui l’abordent en ville ou le remercient pour les vidéos ne viennent pas vers un homme mais vers une institution : « ce n’est pas moi qu’on vient voir, c’est le légionnaire ». Il y voit un privilège plutôt qu’un mérite, et replace le phénomène dans un mouvement plus large : l’attachement du public aux militaires s’est renforcé avec les conflits où la France a perdu des soldats, avant que les réseaux sociaux n’en démultiplient l’expression.
Reste la limite, que l’intervieweur pose franchement : à recruter avec des images séduisantes, ne promet-on pas un métier qui n’existe pas ? L’invité ne l’élude pas. Le terrain fait attendre, les périodes d’opération se méritent, et l’on voit des engagés s’arrêter en cours de route en découvrant une réalité plus dure, ou simplement différente de celle qu’ils imaginaient. Sa réponse passe par le sport : un athlète n’est pas toujours en compétition ni sur un podium, il y a les phases de récupération, les séances souples, les défaites et les retours de blessure. La vie militaire suit la même courbe, et l’essentiel est de savoir redescendre.
S’entraîner avec ce que l’on a
La vidéo qui l’a fait connaître ne doit rien à une trouvaille de créateur. L’entraînement sans matériel constitue le fond de sa culture professionnelle : lors de ses premières projections, il n’existait ni salles aménagées ni équipements dédiés. On s’entraînait sous la tente, on accrochait ce que l’on trouvait pour les tractions, on prenait appui sur des pierres ou des tabourets pour les pompes, branches et cailloux servant d’agrès et de charges. Les séances se déroulaient parfois arme en bandoulière, pointée vers le bas.
Il rattache cette pratique aux circuits inspirés de la méthode naturelle et note qu’elle avait, avant l’heure, les traits de l’entraînement dit fonctionnel : utiliser l’existant, enchaîner des ateliers, chercher l’intensité plutôt que le matériel. Le confinement n’a donc été qu’une déclinaison domestique d’un savoir-faire ancien, dont la séance tournée dans quelques mètres carrés est la démonstration.
Cette mémoire de l’entraînement, il la tient par écrit. Il décrit des cahiers d’entraînement tenus depuis des années, au crayon de papier, à petits carreaux, avec des traits pour séparer les jours et tout ce qu’il fait consigné séance après séance. C’est ce que les éditeurs venus solliciter la Légion étrangère ont trouvé intéressant. L’ouvrage paru chez Solar en 2021 en est issu : non pas un récit de vie, qu’il dit n’avoir jamais voulu écrire, mais des programmes échelonnés, du débutant au pratiquant qui prépare un concours ou une sélection exigeante.
Le potentiel, la blessure et la durée
Sur la question du talent, son discours tranche avec la rhétorique habituelle du dépassement. Il existe, dit-il, un potentiel intrinsèque, qu’il illustre par le sprint : la typologie des fibres musculaires détermine l’explosivité, et celui qui n’en est pas doté ne deviendra pas sprinteur de rang mondial. Le raisonnement ne décourage pourtant personne, puisqu’il aboutit à l’inverse : le même individu réalisera d’excellentes performances personnelles, et surtout l’armée n’attend pas de performance individuelle de haut niveau. Elle demande un minimum de condition physique, de la motivation et de l’entraînement. À ces conditions, chacun a sa place.
Le passage sur la blessure est le plus personnel. Ennemie du militaire, elle l’est particulièrement dans les troupes aéroportées, où elle peut fermer une voie. Sur la manière de l’éviter, il n’a pas de recette : il faudrait fuir le surentraînement et les activités à risque, ce qui est impossible quand on est militaire et que l’on pratique en plus. Les siennes ont toujours été d’ordre sportif, tendineuses ou musculaires, longues à soigner et coûteuses psychologiquement, parce que l’on perd confiance et que l’on reste focalisé sur la zone atteinte.
Le plus instructif tient à leur origine. Au fil des stages militaires les plus durs, il dit n’avoir récolté qu’une ampoule, avant de se faire une entorse au football le dernier jour de l’un d’eux. Ses blessures sérieuses sont venues plus tard, seul, au cours de ses propres séances. L’entraînement régulier protège, mais l’excès produit ce qu’il prétend prévenir.
La durée, enfin, tient à l’hygiène de vie. À quelques jours de ses quarante-neuf ans au moment de l’entretien, il attribue sa condition à une prédisposition familiale, à une activité physique jamais interrompue, à une alimentation surveillée et au fait de n’avoir jamais fumé ni bu d’alcool. Cette abstinence a longtemps détonné, comme jeune engagé puis comme jeune sous-officier, dans un milieu où les traditions de popote font une place au verre partagé. Sa solution a consisté à participer sans consommer : la discipline personnelle passe par une négociation avec l’usage, pas par un retrait.
Un regret, et deux mots de conseil
L’entretien laisse affleurer un regret assumé. Il s’était engagé en visant les unités de commandos parachutistes de son régiment. Sa compagnie a préféré le garder, il a été formé comme plongeur, a servi comme chef de groupe, puis a basculé vers la spécialité sport comme sous-officier. Il n’a jamais été envoyé aux sélections et le dit sans détour : c’est un grand regret de carrière. L’ironie est qu’il s’est ensuite retrouvé chargé de faire passer ces mêmes sélections. Il en tire une description de la pyramide qui structure ces unités : un vivier déjà physique au départ, puis de moins en moins de places et un niveau de plus en plus affûté.
Quant au conseil qu’il adresse à celui qui hésite encore, il tient en deux termes. La motivation d’abord, parce que rien ne sera rose tous les jours et qu’il s’agit de franchir des étapes. La discipline ensuite, qui se travaille, et dont il donne une définition opératoire : exécuter les ordres tels qu’ils sont et savoir les restituer le mieux possible. Sa raison tient moins à l’obéissance qu’à la transmission, car celui qui s’engage aujourd’hui sera caporal ou sergent demain.
Depuis cet enregistrement, sa présence publique ne s’est pas démentie. En février 2025, la presse le décrivait toujours en fonction au 1er régiment étranger, avec un contrat courant jusqu’en 2026 et une reconversion encore indécise, tout en signalant de nouveaux ouvrages de préparation physique et de défense personnelle publiés sous une signature civile. Le partage entre le personnage institutionnel et l’homme se poursuit, avec une frontière un peu plus nette.
Questions fréquentes
Qui est le major Gérald de la Légion étrangère ?
Le major Gérald est un sous-officier de la Légion étrangère, engagé en 1990, connu du grand public sous ce seul nom d’usage. Il a servi au 2e régiment étranger de parachutistes à Calvi, puis à la 13e demi-brigade de Légion étrangère à Djibouti, avant d’être affecté au 1er régiment étranger à Aubagne comme officier des sports. Ancien compétiteur en judo, en lutte puis en disciplines pieds-poings, il est devenu le visage des vidéos d’entraînement de la Légion étrangère et a publié en 2021, chez Solar, un ouvrage tiré de ses carnets d’entraînement.
Que fait un officier des sports dans un régiment ?
L’officier des sports conduit et coordonne l’activité physique d’un régiment. Ses attributions comprennent les contrôles de la condition physique du militaire, l’organisation des challenges et des compétitions internes, la préparation et le suivi des militaires qui partent en stage, la passation des tests, et l’entraînement collectif demandé par les unités ou les services. Dans une unité comme le 1er régiment étranger, où passent les candidats et les légionnaires en transit, la fonction touche un effectif très large et relève autant de la conception des séances que de l’encadrement.
Comment se préparer physiquement avant de s’engager à la Légion étrangère ?
Les principes énoncés dans cet épisode sont volontairement simples : une condition physique de base, de la régularité, et une progression étalée dans le temps plutôt qu’une surcharge de dernière minute. L’invité insiste sur deux points contre-intuitifs. Aucune performance individuelle de haut niveau n’est attendue : la motivation et l’entraînement comptent davantage qu’un potentiel exceptionnel. Et le risque principal n’est pas d’en faire trop peu mais d’en faire trop, la plupart des blessures survenant à l’entraînement solitaire. Pour le détail des épreuves, Défense Zone consacre des articles aux tests physiques et au recrutement de la Légion étrangère.
Pourquoi la Légion étrangère diffuse-t-elle des vidéos d’entraînement ?
Parce que le sport constitue une porte d’entrée que le grand public franchit spontanément. Selon le récit fait dans cet épisode, l’initiative revient à la cellule communication du 1er régiment étranger, qui cherchait à élargir l’audience d’une chaîne alimentée jusque-là par des cérémonies et des prises d’armes. L’objectif était double : promouvoir l’image de l’institution et susciter des vocations. Les retours des candidats et des jeunes engagés ont confirmé l’effet sur le recrutement, ce qui a conduit le commandement, d’abord réservé, à soutenir le format. Les demandes des médias extérieurs sont adressées à la Légion étrangère, qui les accepte ou les refuse au cas par cas.
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Pour aller plus loin sur Défense Zone
- Rencontre avec le major Gérald de la Légion étrangère
- Les tests physiques de la Légion étrangère
- S’engager dans la Légion étrangère, le guide du recrutement
- Instructeur parachutiste au 2e REP
- Préparation physique et mentale des forces spéciales
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