#52 – Forces spéciales : préparation physique

Comment prépare-t-on son corps, et surtout sa tête, aux sélections des unités d’élite ? Dans cet épisode enregistré en janvier 2022, Fred Marie reçoit Teddy Palassy, ancien commando marine devenu préparateur physique. Seize années dans la Marine nationale : huit en groupe d’intervention, huit dans la préparation physique opérationnelle, dont la responsabilité de la cellule préparation physique et sports de combat des commandos marine à Lorient. Il raconte son parcours, démonte quelques idées reçues sur l’entraînement et livre une méthode qui tient en un mot : la rusticité.

Ce qu’il faut retenir de cet épisode

  • Sa thèse centrale : « On n’est pas des athlètes. » L’athlète est réglé, donc fragile ; le combattant doit rester performant quand plus rien n’est réglé.
  • Pendant le stage commando, il évoquait quatre à six heures de sommeil cumulées entre le lundi matin et le vendredi soir, sans lit ni abri.
  • Un candidat qu’il coachait enchaînait plus de trente tractions alors que les tests d’entrée en demandaient dix ou douze : il a donc passé son temps à travailler autre chose.
  • Sa séance type de rusticité : réveil à 3 h 30, un kilomètre de course jusqu’à la plage, immersion, retour, quatre allers-retours, puis une journée de travail normale. Le lendemain, réveil à 2 h 30.
  • Ce qui a changé depuis son époque : le temps de préparation avant le stage commando serait passé d’environ six mois à deux mois, ce qui oblige les candidats à arriver déjà prêts.
  • Son conseil aux jeunes : « Sur dix personnes de ton entourage, il y en aura cinq à huit qui trouveront tout de suite une raison pour que tu n’y ailles pas. »

Une affiche sur un parking

L’origine de sa vocation tient à un hasard et à une image. Élève sans grande réussite scolaire, bon en sport depuis toujours, il voit un jour un camion du centre de recrutement de la Marine nationale stationné sur un parking. Il monte dedans par curiosité. À l’intérieur, une affiche : un zodiac, des hommes coiffés du béret vert, une accroche promettant de devenir force spéciale, chuteur opérationnel, instructeur de sports de combat.

Il a dix-huit ans, un gabarit maigre, et il annonce au sous-officier présent qu’il veut faire commando marine. La réponse est cinglante : ce n’est pas pour lui, les commandos sont des monstres, très peu réussissent. Apprenant qu’il prépare un baccalauréat tertiaire avec une option informatique de gestion, son interlocuteur lui suggère plutôt une spécialité technique dans les sous-marins.

Il rentre chez lui, en parle à son père, lui-même militaire, qui tranche en deux phrases : la Légion étrangère ou les commandos, et certainement pas les sous-marins. Le lendemain, il retourne sur le parking et fait ouvrir son dossier. Il le dit sans illusion : « Dans ses yeux, il n’y croyait pas du tout. C’était pour me faire plaisir. »

Six mois avant le stage commando

Il décrit le parcours tel qu’il l’a suivi à partir de 1997, en précisant lui-même que les modalités ont évolué depuis. Engagement initial de longue durée signé pour huit ans, puis deux mois de classes à Cherbourg : la mise en condition militaire, et le premier tri, puisque certains ne vont pas au bout.

Direction Lorient ensuite, pour quatre mois de brevet élémentaire de fusilier marin. Six mois se sont donc écoulés avant même que la question du stage commando ne se pose. Il insiste sur ce que ces quatre mois apportaient, et sur ce qui lui semble manquer aujourd’hui : « apprendre la rusticité ». Topographie, maniement des armes, vie en extérieur. Rétrospectivement, il considère cette période comme sa véritable préparation physique au stage.

Au terme de ces quatre mois, les volontaires passent des épreuves de présélection. Ceux qui les réussissent embrayent sur le stage commando, puis sur la formation parachutiste, avant d’être affectés en unité. Entre six et huit mois, au total, pour rejoindre réellement un groupe.

Le béret vert provisoire, puis perdu

Sur les mouvements simples, il se savait très à l’aise : pompes, tractions, parcours. Au bout des trois premières semaines de stage, il est classé premier sur la partie physique et reçoit le béret vert provisoire, une distinction visible qui ne garantit rien mais qui se voit dans le rang et au réfectoire. Il le perd la semaine suivante sur une épreuve de topographie.

Ce qu’il redoutait était ailleurs : les parcours aquatiques, éliminatoires. Non par peur de l’eau, précise-t-il, mais parce qu’il suffit d’un jour de moins bonne forme dans l’eau froide, de jour comme de nuit, pour ne pas aller chercher l’objectif et se retrouver éliminé.

Sa méthode mentale pour tenir : découper. « Chaque jour gagné, c’est un jour en moins. » Il compare l’exercice au prisonnier qui trace ses barres sur le mur. Et il attribue l’essentiel au groupe : quand l’un doute, un autre le relance, et la semaine suivante les rôles s’inversent. « Seul, ce n’est pas possible. »

Sortir du stage, pas sortir premier

Interrogé sur la concurrence entre stagiaires, il balaie la question. Le stage n’est pas un concours mais une épreuve collective : un candidat plus faible que soi peut parfaitement en sortir, et cela ne retire rien à personne.

Le classement final ouvre au mieux un choix d’affectation plus large. Il n’ouvre rien d’autre. « Ce n’est pas parce que je sors huitième que je ferai moins de missions que celui qui sort premier. » La seule compétition qu’il reconnaît est intérieure : « toi contre toi-même », être capable d’aller au bout.

Ce que le stage lui a appris sur lui-même, il le résume par une découverte physiologique. S’endormir la fourchette à la main devant son plateau, marcher en dormant, tomber faute de force : autant de limites qu’il n’aurait jamais touchées ailleurs. Mais aussi la constatation inverse, celle de l’adaptation. Ses meilleures performances sur les marches chronométrées avec sac, il les a réalisées sans avoir dormi, porté par la phase adrénaline, et une fois blessé au genou.

De l’opérateur au préparateur

Au bout de huit ans en groupe d’intervention, la vie familiale devient difficile à tenir. Une spécialité sport se crée au même moment dans la Marine nationale : auparavant, un commando pouvait obtenir un certificat de moniteur de sport, mais il finissait par revenir dans la spécialité fusilier marin. La nouvelle spécialité, elle, est permanente.

Il se prépare aux tests d’entrée, calés à l’époque sur des barèmes d’athlétisme qu’il décrit comme exigeants, puis suit huit mois de formation au Centre national des sports de la défense, à Fontainebleau. Il en ressort moniteur de sport. Il y retourne ensuite pour la qualification d’instructeur de sports de combat : deux mois et demi environ, six à huit heures de pratique quotidienne, avec une poignée de stagiaires venus de la gendarmerie, de l’armée de Terre et de l’armée de l’air.

De retour à Lorient, il prend la responsabilité de la cellule sports de combat et refond les contenus. Avec son adjoint, il construit un module baptisé combat total opérationnel marine : l’idée est de sortir du short et du tee-shirt pour travailler en équipement, afin qu’un opérateur non spécialiste puisse entrer au contact, arrêter un individu et le contrôler sans le fracasser ni se blesser. « Pas de la bagarre : quelque chose de propre », résume-t-il, à destination des arrestations, des interpellations et des contrôles à bord des navires.

« On n’est pas des athlètes »

C’est le cœur de l’entretien, et sa position la plus tranchée. Un athlète, explique-t-il, est réglé : volume, horaires, alimentation, récupération. Cette précision devient une fragilité dès que le cadre saute. Il dit avoir vu passer des athlètes en stage, physiquement irréprochables, sortis dès qu’un paramètre se déréglait, parce que la douleur au genou devenait un motif d’arrêt et non une donnée à intégrer.

Le combattant fonctionne à l’inverse. Il mange quand il peut manger, dort quand il peut dormir, et doit rester opérationnel quel que soit l’état de la machine. Il désigne cette capacité par deux termes : la sélection naturelle, et la désynchronisation.

L’exemple qu’il donne est parlant. Prenez deux candidats de niveau physique strictement équivalent. Imposez-leur une semaine de contraintes : sommeil haché, alimentation dégradée, horaires imprévisibles. Le vendredi, placez-les sur le même parcours. L’un réalisera son temps habituel, parce qu’il fait abstraction ; l’autre s’effondrera, et expliquera pourquoi. « C’est là que ça se joue. »

Sur le fond, sa liste d’exercices reste volontairement banale : pompes, abdominaux, tractions, course à pied, natation, travail en circuit. Rien d’ésotérique. La difficulté, dit-il, n’est pas dans le catalogue mais dans les conditions d’exécution.

Se lever à 3 h 30 pour aller se mouiller

Il illustre par un cas qu’il suivait au moment de l’enregistrement. Le candidat était un athlète : plus de trente tractions, très rapide à la course, bon nageur. Le constat du préparateur est sans ambiguïté : « Tu es déjà beaucoup plus physique que moi quand je suis arrivé. » Et les tests d’entrée, à l’époque, en demandaient dix ou douze. Passer de trente à quarante tractions ne servirait donc à rien : au bout d’une semaine de stage, tout le monde est épuisé de la même manière.

Le programme construit pour lui porte donc sur autre chose. Une semaine type, avec des consignes envoyées à heure imprévisible par messagerie. Premier jour : réveil entre 3 h 30 et 3 h 40, un kilomètre de course jusqu’à la plage, immersion complète, retour à la maison, et ainsi de suite quatre fois de suite, soit environ quatre kilomètres, mouillé en permanence. Puis une journée de travail normale, sans rattrapage de sommeil. Deuxième jour : réveil avancé à 2 h 30.

L’objectif n’est pas la performance mais l’habituation : réveils flash, corps mouillé en continu, travail de nuit sans récupération diurne. Il ajoute une autre consigne, révélatrice de sa philosophie : courir deux heures et demie avec un sac à dos, habillé, en chaussures, sans chercher la vitesse. « On s’en fout de la vitesse. »

Il reconnaît la limite de l’exercice : presque personne ne s’impose cela seul. C’est précisément pour cette raison qu’un tiers extérieur, qui donne l’heure du réveil, change la donne.

Deux mois au lieu de six

Pourquoi le recours à des préparateurs extérieurs s’est-il développé ? Sa réponse ne tient pas à un affaiblissement des candidats mais à une contraction du calendrier. En 2022, il expliquait que le délai entre l’arrivée en unité et le stage commando était passé d’environ quatre à six mois à deux mois seulement.

La conséquence est mécanique. Auparavant, un candidat de niveau moyen pouvait arriver, se préparer sur place et se présenter en bonne condition. Désormais, deux mois ne suffisent plus à combler un écart : « Si tu arrives avec un niveau moyen, tu ne pourras jamais devenir bon en deux mois. » D’où son conseil : arriver déjà prêt, pour pouvoir consacrer ce temps à autre chose.

Ces éléments décrivent l’organisation telle qu’il la constatait début 2022. Les cursus de formation évoluent régulièrement : le point à retenir est le raisonnement, pas le calendrier.

Coacher sans raconter n’importe quoi

L’engouement pour les forces spéciales a une date de bascule dans son récit : la mort de deux commandos marine, les maîtres Cédric de Pierrepont et Alain Bertoncello, tués au Burkina Faso en mai 2019 lors d’une opération de libération d’otages. Le métier sort alors de la confidentialité, et l’appel d’air attire aussi des opportunistes.

L’élément déclencheur est un message reçu d’un jeune candidat. Celui-ci avait payé 240 euros deux hommes se présentant comme des commandos pour un programme de préparation physique. Vérification faite, ils n’appartenaient pas à l’unité, et les séances avaient été recopiées sur internet. « Une sorte de foutage de gueule », dit-il, et un motif suffisant pour agir.

Il monte alors une structure associative, Forces Spéciales Coaching, avec environ huit coachs issus d’unités d’élite. En janvier 2022, il évoquait une communauté approchant les 30 000 personnes, et un public qui avait changé de nature : environ 60 % de jeunes candidats, 40 % de militaires, policiers et gendarmes déjà en activité visant les sélections d’unités spécialisées.

Il pose une limite claire sur ce que ce type d’accompagnement peut faire : « On ne va pas vous donner tous les détails d’un stage. On va vous donner les clés. » La partie physique se travaille avec un préparateur ; la partie mentale, qui pèse au moins autant, reste la responsabilité du candidat. Quant à la reconnaissance institutionnelle, il est net : elle n’existe pas et ne peut pas exister, une institution ne faisant pas la promotion de structures privées.

« On n’entre pas là-dedans pour faire la guerre »

La dernière partie de l’entretien quitte le terrain de l’entraînement. Il insiste sur une information qu’il juge indispensable et souvent tue : un jeune qui rejoignait une unité de forces spéciales en 2022 partait en opération, sans conditionnel. Lorsqu’il s’est engagé lui-même, dit-il, personne ne pouvait le lui garantir.

Il en tire une conséquence pratique. Il faut poser la question avant, avec son conjoint, avec ses parents : accepter de partir, et accepter ce que cela implique. Il évoque le cas rapporté par un ancien camarade instructeur, celui d’un stagiaire particulièrement motivé qui a quitté l’unité après une première mission extérieure et des scènes de combat, simplement parce qu’il ne se sentait plus de repartir.

D’où sa formule, qui fonctionne comme un avertissement autant que comme un critère de sélection : « On n’entre pas là-dedans pour faire la guerre. On entre là-dedans pour se préparer à faire la guerre. » Il revendique de ne pas regretter de ne pas l’avoir faite. Des camarades partis ne sont pas revenus, et laissent derrière eux une famille.

Sur l’exposition médiatique croissante du milieu, son avis est nuancé. Il y voit une forme de recrutement en ligne, capable de créer des vocations là où le métier était invisible, et un devoir de mémoire longtemps négligé en France. Mais il met en garde les siens : « Les réseaux, pour moi, c’est comme le Monopoly. » Ceux qui font beaucoup et réussissent ne sont pas forcément ceux que l’on voit le plus.

Se préparer aujourd’hui

Cet épisode date de janvier 2022 : ni les délais, ni les barèmes qu’il cite ne peuvent être considérés comme en vigueur. Précision utile avant toute recherche : les unités de forces spéciales françaises recrutent parmi des militaires déjà engagés, et ne publient pas les barèmes de leurs sélections internes. Les données vérifiables sur des sources officielles concernent donc le parcours d’engagement initial et le contrôle de la condition physique en vigueur dans les armées.

  • Conditions d’âge (armée de Terre) : la foire aux questions de sengager.fr indique 17 ans et demi à 29 ans pour un engagement comme militaire du rang, 17 ans et demi à 32 ans pour les sous-officiers, et 18 à 32 ans pour les officiers.
  • Conditions administratives : nationalité française, journée défense et citoyenneté effectuée, jouissance de ses droits civiques et absence de condamnation au bulletin n° 2 du casier judiciaire.
  • Évaluation en groupement de sélection : environ deux jours et demi d’évaluations réparties sur cinq groupements en France, associant visite médicale, tests psychotechniques, entretiens et épreuves sportives. Ces dernières comportent un test d’endurance de type Luc Léger, une épreuve de force du haut du corps (tractions ou poulie haute) et un test de gainage des jambes dit chaise de Killy.
  • Marine nationale : le parcours de recrutement publié par lamarinerecrute.gouv.fr comprend sept étapes, dont une étape d’évaluation regroupant tests sportifs, examens médicaux, tests psychotechniques et entretien psychologique. Les conditions détaillées se vérifient auprès d’un conseiller en CIRFA.
  • Contrôle de la condition physique du militaire : l’instruction du 12 février 2025 publiée au Bulletin officiel des armées définit trois épreuves. Une épreuve d’endurance cardio-respiratoire (course de 2 400 mètres, VAMEVAL ou Luc Léger), une épreuve d’aisance aquatique de 100 mètres (15 mètres en immersion complète puis 85 mètres de nage) et une épreuve de capacité musculaire générale (pompes, poitrine au contact d’une cale de 10 centimètres). Chaque épreuve est notée sur vingt points, pour un total de soixante.
  • Liens officiels : sengager.fr pour l’armée de Terre, lamarinerecrute.gouv.fr pour la Marine nationale, et defense.gouv.fr pour les textes réglementaires du ministère des Armées.

Informations vérifiées en septembre 2026.

Questions fréquentes

Faut-il être un athlète pour intégrer les forces spéciales ?

Non, et c’est le point le plus contre-intuitif de cet entretien. Pour cet ancien commando marine devenu préparateur physique, l’athlète est réglé donc fragile : dès qu’un paramètre se dérègle, sommeil, alimentation ou horaires, sa performance s’effondre. Le combattant, lui, doit produire l’effort quelles que soient les conditions. Un niveau physique solide reste indispensable pour franchir les tests d’entrée, mais il ne suffit pas à passer une sélection longue.

Qu’appelle-t-on la rusticité dans la préparation militaire ?

La rusticité désigne la capacité à rester efficace en conditions dégradées : froid, humidité permanente, manque de sommeil, port de charge, imprévisibilité des horaires. Elle se travaille en supprimant volontairement la régularité de l’entraînement, par exemple par des réveils imposés au milieu de la nuit, des séances effectuées mouillé et habillé, ou des courses longues avec sac à dos sans objectif de vitesse.

Combien de tractions faut-il pour passer les tests d’entrée ?

En janvier 2022, cet ancien commando marine évoquait un ordre de grandeur de dix à douze tractions pour les tests concernés, et jugeait inutile pour un candidat d’aller au-delà de trente. Les barèmes réellement appliqués aux sélections des unités de forces spéciales ne sont pas publiés et évoluent. Seules les épreuves du parcours d’engagement initial et du contrôle de la condition physique du militaire sont documentées par les sites officiels des armées.

Peut-on se préparer seul aux sélections d’unités d’élite ?

La partie strictement physique se travaille seul : pompes, abdominaux, tractions, course à pied, natation et circuits suffisent à construire la base. La difficulté tient au travail en conditions dégradées, que très peu de candidats s’imposent d’eux-mêmes, notamment les réveils nocturnes et la privation de sommeil enchaînée sur une journée de travail. C’est sur ce point qu’un accompagnement extérieur apporte une valeur ajoutée, en imposant l’imprévu.

À écouter également

Pour aller plus loin sur Défense Zone


Défense Zone est un média indépendant consacré aux questions de défense et de sécurité. Ce podcast est disponible sur toutes les plateformes audio, Spotify, Deezer et Apple Podcasts, ainsi que sur notre chaîne YouTube. Pour soutenir notre travail, retrouvez notre magazine papier trimestriel et notre espace premium sur defense-zone.com.

Laisser un commentaire