#109 – Préparation mentale des forces spéciales

En février 2023, Défense Zone recevait un ancien opérateur des forces spéciales devenu entraîneur de sports de combat et préparateur mental, engagé auprès de l’association Forces Spéciales Coaching. L’entretien prolongeait une masterclass consacrée aux tests de sélection, mais il en déborde très vite le cadre. Ce que l’invité décrit n’est pas seulement une boîte à outils motivationnelle : c’est un apprentissage du contrôle de soi. Réfléchir vite, obéir sans tout savoir, tenir ses émotions en lisière, commander des hommes formés à proposer plutôt qu’à exécuter. Et le prix que cette discipline finit par réclamer, une fois l’uniforme rendu.

Les analyses et les positions développées dans cet épisode sont celles de l’invité et n’engagent que lui.

Ce qu’il faut retenir de cet épisode

  • Il distingue deux ressorts, la motivation intrinsèque et la motivation extrinsèque, et un point de bascule qu’il appelle la ligne de non-retour : le moment où se dire que l’on ne peut plus reculer devient un outil en soi.
  • Sa règle sur les limites tient en une image : mieux vaut graviter autour d’une limite que la franchir, parce que la franchir ne laisse pas de retour possible.
  • L’information circule de façon cloisonnée : « il y a des choses qu’on a besoin de savoir, d’autres qu’on n’a pas besoin de savoir ». Les questions, dit-il, se posent après la mission, jamais avant.
  • Le portrait qu’il défend prend le contre-pied de l’imagerie : « on ne demande pas des fous de la gâchette », mais des hommes capables d’anticiper l’ordre avant qu’il ne tombe.
  • Le surcontrôle émotionnel se paie. Il évoque une première année de quasi-insensibilité après son départ, et un syndrome post-traumatique pris en charge.
  • Sa formule sur l’expérience résume sa manière de penser : « ça te servira, ce ne sera pas acquis ».

Deux motivations, un point de bascule

Interrogé sur ce qui pousse un candidat à tenir, l’invité commence par ranger la question. Il y a, dit-il, deux familles de motivation : l’intrinsèque, celle qui vient de soi et de l’intérêt que l’on trouve à l’effort, et l’extrinsèque, celle qui vient de l’extérieur, du regard des autres, d’une promesse ou d’un défi lancé. Chacun arrive avec son motif, et il se garde bien de les hiérarchiser.

Ce qui l’intéresse davantage, c’est le basculement de l’une vers l’autre. Le mot qu’il retient est celui de challenge, et plus précisément d’auto-challenge : la contrainte venue du dehors devient un pari que l’on se fait à soi-même.

Car c’est là qu’intervient ce qu’il appelle la ligne de non-retour. À un certain moment de l’effort, on atteint un point où la marche arrière n’est plus une option praticable. Et l’outil, selon lui, consiste précisément à se le formuler : « à partir du moment où tu as passé la ligne de non-retour, si tu te le dis à toi-même… ». Le fait de nommer la situation transforme une contrainte subie en décision assumée. On retrouve ici le principe du discours interne qu’il place au premier rang de ses outils, et sur lequel nous étions revenus en détail dans un autre épisode.

Graviter autour de la limite

La question des limites revient sans cesse dans l’entretien, et sa position est plus nuancée que le vocabulaire habituel du dépassement de soi. Il commence par le constat classique : « les limites, elles sont plus loin là où tu as décidé de les fixer ». Mais il enchaîne aussitôt sur une distinction qui change tout.

Jouer avec une limite n’est pas la franchir. Jouer avec, c’est « te dire : j’ai le contrôle dessus, je sais où elle est, je sais que je suis capable d’aller au-dessus, mais je vais graviter autour ». Franchir, en revanche, ne laisse « pas de retour possible ». L’enjeu n’est donc pas d’aller toujours plus loin, mais de conserver la maîtrise du seuil, ce qui suppose de savoir où il se trouve.

Il file alors une comparaison qui rend le propos très concret : celle de la dette. « Comme le simple fait de ne pas dormir : tu sais très bien que ta dette de sommeil, tu vas finir par la payer. » Il en va de même, poursuit-il, de la privation d’émotions, qu’il rapproche du burn-out. Tout a un seuil, et tout finit par arriver à ses limites.

Deux garde-fous existent selon lui. Le premier tient à l’entraînement : la résistance au manque de sommeil se travaille comme se travaille la préparation physique. Le second est institutionnel : la hiérarchie « a bien conscience de ça » et joue avec les limites sans les pousser trop loin. Il ne prétend pas pour autant que ce garde-fou soit infaillible.

« On ne demande pas des fous de la gâchette »

C’est peut-être le passage le plus utile de l’entretien pour qui se représente les unités d’élite à travers les films. La qualité première d’un opérateur, insiste-t-il, n’est pas la puissance mais la rapidité de raisonnement.

La mécanique qu’il décrit est serrée. « Il faut que tu réfléchisses vite pour être sûr de ce que tu dis. » Pourquoi vite ? « Parce que la décision, il faut la prendre vite. Si tu ne la prends pas vite, il y a du temps, et le temps c’est notre ennemi. » Pourquoi sûr ? « Parce que si tu doutes, derrière il va y avoir des répercussions, il va y avoir des conséquences », et ces conséquences ne sont pas celles du monde civil. Plus tôt dans l’échange, il l’avait dit autrement : à cette échelle de responsabilité, « la moindre erreur peut être fatale, le doute peut être fatal ».

D’où une compétence qu’il place très haut : savoir se poser les bonnes questions avant qu’on ne vous les pose. « Si tu te poses les bonnes questions, tu as plus de chances d’avoir les réponses rapidement, plutôt que d’attendre qu’on te pose la question et de développer la réponse. » Il pousse le raisonnement jusqu’à l’anticipation de l’ordre lui-même : à force de vivre ensemble, on connaît les méthodes de son chef de groupe, on sait comment il souhaitera vous employer, et la question se pose donc dans sa tête avant d’être formulée.

Il ajoute un trait de caractère qu’il tient pour déterminant : la curiosité. « Si tu me donnes un outil, je vais avoir besoin de savoir comment il fonctionne », non par goût du détail mais pour pouvoir le maîtriser dans toutes les configurations. Les stages exigeants qui jalonnent une carrière entretiennent cette exigence intellectuelle. Sa conclusion est nette : « on ne demande pas que des exécutants, on demande des personnes qui ont de l’esprit, qui réfléchissent, qui puissent trouver des solutions ».

Le besoin d’en connaître

Le journaliste pose la question frontalement : a-t-il été d’accord avec tous les ordres reçus ? A-t-il eu envie de désobéir ? La réponse ne se dérobe pas, mais elle déplace le problème sur le terrain de l’organisation de l’information.

La chaîne de commandement fonctionne avec un degré de cloisonnement. « Il y a des choses qu’on a besoin de savoir, il y a des choses qu’on n’a pas besoin de savoir, et chacun reste à son niveau. » Ce cloisonnement n’est pas absolu : selon l’enjeu, certaines parties sont ouvertes davantage, précisément pour responsabiliser l’exécutant et lui faire mesurer les risques. On décloisonne quand cela sert la mission.

Le paradoxe qu’il assume est que ce cloisonnement s’applique à des hommes dont on a par ailleurs cultivé la curiosité. Sa réponse tient dans le contrat lui-même : « à partir du moment où tu as signé, on te demande de mettre tes préférences, tes opinions politiques, religieuses, de côté ». Et la règle temporelle qu’il en tire est explicite : « tu n’as pas de questions à te poser. C’est après seulement que tu pourras poser des questions. Après, tu as tout le temps de réfléchir. Mais avant, non. »

Ce point éclaire rétrospectivement l’outil qu’il place en tête de sa préparation mentale. Trouver un intérêt à ce que l’on fait devient une nécessité opérationnelle quand on n’a pas accès au tableau d’ensemble : faute de comprendre toute la finalité, il faut au moins tenir le sens de sa propre part.

Commander des hommes qui proposent

L’échange prend ensuite un tour managérial. Le journaliste rapporte le propos d’un officier passé d’un régiment classique au commandement d’une unité spécialisée, pour qui diriger des cadres aguerris était « du velours ». Comment fait-on, alors, quand on commande une unité plus conventionnelle ?

La réponse de l’invité tient à la nature des responsabilités confiées. Dans un groupe d’opérateurs, chacun est soumis à un niveau d’exigence élevé, et surtout chacun est force de proposition. « On leur demande plus de réfléchir que d’agir. » Cette responsabilité partagée produit la fluidité que l’officier décrivait : les ordres n’ont pas besoin d’être détaillés parce que l’intention est comprise.

Il décrit surtout une réciprocité, et c’est là que son propos devient transposable. « On ne pense pas qu’à sa petite personne, on pense à la personne qui est au-dessus de nous : comment je vais pouvoir lui faciliter la vie. Et si je lui facilite la vie, il va faciliter la vie aussi. » L’implication, dit-il, « est dans les deux sens ». Une organisation qui fonctionne n’est pas une organisation où l’on obéit vite, c’est une organisation où chacun travaille à rendre le travail de l’autre possible.

Il illustre ce principe par un exemple emprunté à son autre vie professionnelle, celle de la restauration, où il a exercé une activité de conseil après son départ. Un restaurateur se plaignait que son service ne fonctionne pas. Son diagnostic : il ne traitait pas tout son personnel à sa juste valeur. « S’il n’y a pas d’assiette, il n’y a pas de cuisine. S’il n’y a pas de cuisine, il n’y a pas de service. S’il n’y a pas de service, il n’y a pas de client. » Maltraiter le maillon réputé le plus bas de la chaîne, c’est arrêter la chaîne entière, parfois en plein service.

Cette leçon, ajoute-t-il, ne s’enseigne pas en salle : « c’est souvent dans l’effort qu’on le comprend », quand on y laisse de la fatigue en commun et que l’on éprouve physiquement le besoin que l’on a des autres.

Deux personnes en une

Le journaliste remarque que rien, dans la rue, ne signale un ancien opérateur : ni la carrure, ni l’attitude. L’invité confirme et en donne une explication professionnelle plutôt que psychologique. Le métier demande de se fondre dans la masse, donc de jouer un rôle. « Ce n’est pas une carapace », précise-t-il ; c’est une discipline apprise.

Il pousse toutefois la description assez loin. « Je n’étais pas la même personne au travail et lorsque je partais en week-end. J’ai l’impression qu’il y avait deux personnes. » Il relativise aussitôt en rappelant que chacun, dans n’importe quel métier, ne se comporte pas de la même façon avec ses collègues et dans sa vie privée. La différence est d’intensité plus que de nature, mais cette intensité, on le comprend dans la suite de l’entretien, ne reste pas sans effet.

Quand le contrôle déborde

C’est le passage le plus grave de l’épisode, et l’invité l’aborde sans détour ni complaisance. Le métier impose un contrôle permanent : contrôle des gestes, contrôle de la voix, contrôle des émotions. Il parle d’un self-control disproportionné, et surtout d’un self-control qui ne s’arrête pas au portail du quartier : « on applique ça aussi dans la vie de tous les jours ».

Il en tire un constat simple. Dans l’environnement où il a évolué, les émotions « n’avaient pas leur place ». Mais dans un environnement ordinaire, « on a besoin des émotions : c’est ce qui va développer tes réactions ». Or la faculté de les mettre en veille, une fois entraînée, ne se désactive pas à la demande.

Il donne un exemple personnel, qu’il propose lui-même et présente sans emphase : un décès dans sa famille proche, annoncé par téléphone alors qu’il était en séance d’entraînement. Sur l’instant, aucune réaction. Il a écourté l’appel et repris la séance. « C’est même mon entraîneur qui m’a stoppé. Ça l’a plus choqué lui que moi. » Il décrit là non pas une force, mais une alarme.

Interrogé sur les blessures psychiques, il répond directement qu’il a été concerné par un syndrome post-traumatique, et précise qu’il a été pris en charge, sans s’étendre davantage. La conclusion qu’il en tire est la seule qui vaille d’être retenue : « on pense avoir le contrôle, le contrôle, le contrôle, et à un moment donné ça nous échappe, parce qu’on est quand même humain ». Il ajoute que la première année suivant son départ a été marquée par une insensibilité à beaucoup de choses.

Un point mérite d’être explicité. Les outils décrits dans cet épisode relèvent de la préparation à l’effort ; ils ne constituent en aucun cas une réponse à une souffrance psychique, et l’invité ne le prétend nulle part. Le recours à un accompagnement médical et psychologique reste la seule voie, et c’est celle qu’il dit avoir empruntée.

Une année qui en vaut plusieurs

Comment sait-on où sont ses limites quand personne ne vous accompagne ? La réponse de l’invité est brutale de simplicité : « en apprenant à te connaître, tout simplement, avec le temps et l’expérience ». Mais il ajoute une nuance sur le rythme auquel cette connaissance s’acquiert.

Une année de déploiement, explique-t-il, met un homme face à des situations qu’un parcours ordinaire mettrait bien plus longtemps à produire : l’expérience y est comprimée. La contrepartie est que les premières phases de formation poussent volontairement dans les retranchements.

Il décrit à ce propos sa propre génération de soldats sans chercher à la défendre : une formation qui pouvait aller jusqu’à l’humiliation, selon un principe de destruction préalable à la reconstruction. Il en parle au passé, comme d’une époque, et ne la donne pas en modèle.

Le plus intéressant vient du soin qu’il met à choisir un mot. Tout ce que l’on vit d’inconfortable, dit-il, « ça te servira, ce ne sera pas acquis ». La distinction n’est pas rhétorique : « si c’est acquis, ça veut dire que c’est bon, tu as tout vu, c’est la limite. Si tu t’en sers, ça veut dire que derrière c’est évolutif. » Une expérience rangée au patrimoine devient un plafond ; une expérience tenue pour un moyen reste une ressource.

Ce qu’il en reste : la soif de savoir

Interrogé sur ce que son ancien métier lui sert encore aujourd’hui, il cite deux choses, et aucune ne relève du physique. La première est la capacité d’adaptation, qu’il juge décisive dans le sport comme ailleurs, ne serait-ce que parce qu’on y travaille avec des publics très différents.

La seconde est ce qu’il appelle la soif de connaissance, doublée du souci du détail. « Être pointilleux, être très minutieux dans son travail, c’est ce qui va qualifier l’exception par rapport au conventionnel. » Il reconnaît y consacrer des nuits quand un sujet l’accroche, jusqu’à être rassasié.

Ce trait explique sa reconversion mieux qu’un plan de carrière. Sa justification tient en une phrase, qui est aussi la raison d’être de l’association qu’il a contribué à monter : « ça sert à quoi d’apprendre quelque chose si c’est pour ne pas le transmettre derrière ? Sinon, on reste un simple exécutant. »

Questions fréquentes

Un opérateur des forces spéciales connaît-il toute sa mission ?

Non, et c’est un principe d’organisation. L’information circule de façon cloisonnée le long de la chaîne de commandement : chacun dispose de ce qui lui est nécessaire à son niveau, certains éléments étant ouverts plus largement selon l’enjeu, afin de faire mesurer les risques. L’ancien opérateur interrogé dans cet épisode ajoute que les questions de fond se posent après l’exécution, pas avant.

Comment commande-t-on dans une unité de forces spéciales ?

Moins par l’ordre détaillé que par l’intention partagée. Les opérateurs sont formés à être force de proposition, à réfléchir autant qu’à agir, et à anticiper la demande de leur chef avant qu’elle ne soit formulée. Le commandement y repose sur une réciprocité : chacun cherche à faciliter le travail du niveau supérieur, qui lui rend la pareille. Ce style suppose des subordonnés très expérimentés, et ne se transpose pas tel quel dans une unité plus conventionnelle.

Le contrôle des émotions a-t-il un coût pour les militaires ?

Oui, et l’invité en parle au titre de sa propre expérience. Le contrôle exigé en opération devient une habitude qui se prolonge dans la vie civile et peut se traduire par une insensibilité durable, notamment dans les mois qui suivent le départ de l’institution. Il indique avoir été concerné par un syndrome post-traumatique et avoir été pris en charge. Les techniques de préparation mentale évoquées dans l’épisode visent la performance et ne remplacent jamais un accompagnement médical ou psychologique.

Les qualités mentales des forces spéciales sont-elles innées ?

Elles se développent. L’invité reconnaît l’existence de prédispositions, certaines personnes étant plus portées vers l’encadrement et d’autres vers l’exécution, mais il insiste sur le caractère acquis de l’essentiel : capacité d’adaptation, rapidité de décision, abnégation et self-control s’apprennent avec le temps, l’expérience et la confrontation à des situations inconfortables. Il souligne lui-même ne pas avoir eu à vingt ans l’état d’esprit qu’il avait cinq ans plus tard.

À écouter également

Pour aller plus loin sur Défense Zone


Défense Zone est un média indépendant consacré aux questions de défense et de sécurité. Ce podcast est disponible sur toutes les plateformes audio, Spotify, Deezer et Apple Podcasts, ainsi que sur notre chaîne YouTube. Pour soutenir notre travail, retrouvez notre magazine papier trimestriel et notre espace premium sur defense-zone.com.

Laisser un commentaire