Un centre qui enseigne les techniques commando sans former de commandos : le paradoxe est revendiqué, et il dit l’essentiel du métier. En juin 2022, Défense Zone recevait un instructeur et formateur du Centre national d’entraînement commando, le CNEC, implanté à Collioure et à Mont-Louis, dans les Pyrénées-Orientales. Sous-officier supérieur passé par une dizaine d’années de régiment avant de basculer dans la filière instruction, il ne forme pas des stagiaires : il forme ceux qui les formeront. L’entretien porte sur ce que l’on transmet réellement dans un centre d’aguerrissement, sur la manière de doser la contrainte sans casser l’élève, et sur un mot qui revient comme une basse continue, la rusticité. L’invité n’est pas nommé ici.
Ce qu’il faut retenir de cet épisode
- La mise au point qui structure tout l’entretien : « on n’est pas ici pour former des commandos ». Le centre enseigne des techniques dites commando au service de l’aguerrissement des cadres de l’armée de Terre.
- Un instructeur y forme des formateurs, chargés d’exporter les savoir-faire dans leur régiment. La compétence transmise est autant pédagogique que technique.
- Le centre accueille aussi, par sessions réduites, des journalistes appelés à travailler en zone de conflit. Le défaut qu’il y observe le plus n’est pas physique : c’est le départ précipité, préparé à moitié.
- Sur la gestion du stress, il renvoie aux techniques d’optimisation du potentiel, désormais rassemblées sous le terme d’optimisation des ressources des forces armées : « récupérer quand on le peut, se dynamiser quand il le faut ».
- Sa grille d’apprentissage tient en quatre états, de l’incompétence inconsciente à la compétence inconsciente, seul stade où le geste juste cesse de mobiliser l’attention.
- Sur la rusticité, la formule est nette : « plus on va être rustique, plus on va être capable de se consacrer à notre travail » sans être gêné par le manque de confort ou d’alimentation.
Former des formateurs
La première précision de l’entretien porte sur la nature du poste. L’invité n’encadre pas directement les stagiaires venus découvrir l’aguerrissement : sa mission consiste à former des instructeurs, c’est-à-dire des cadres qui diffuseront ensuite dans leur unité ce qu’ils ont acquis au centre. On transmet à quelqu’un qui transmettra.
Le profil requis se décrit par empilement : avoir suivi le cursus commando, avoir servi un ou deux ans comme moniteur, disposer d’une expérience d’instruction réelle, et le plus souvent apporter une qualification complémentaire. Dans le domaine du franchissement, la filière recrute volontiers des cadres titulaires de qualifications montagne.
L’expérience opérationnelle en régiment, il la juge non pas souhaitable mais indispensable, pour une raison pédagogique avant d’être symbolique : sans elle, l’instruction reste un exercice fermé sur lui-même. Il faut avoir vu à quoi la technique sert une fois sortie de la salle et du parcours pour « pouvoir l’adapter, la transposer dans ce qui va être fait plus tard ». Un instructeur qui n’a jamais eu à employer le geste enseigné transmet une forme, pas un usage.
Des techniques au service de l’aguerrissement
Interrogé sur la part de fantasme contenue dans l’image publique du commando, il procède par distinction plutôt que par démenti. Il reconnaît d’abord la réalité de ce que le cinéma met en scène : des personnels très bien formés, dotés de capacités physiques et intellectuelles supérieures à la moyenne, régulièrement placés dans des situations qui les tirent vers le haut.
Mais il refuse l’amalgame avec sa propre maison. « Au centre national d’entraînement commando, nous faisons de l’aguerrissement en nous appuyant sur des techniques commando », résume-t-il. La nuance est structurante : la technique est un moyen, l’aguerrissement la finalité. Le centre contribue certes à certaines phases de sélection conduites par des unités spécialisées, mais cela ne représente qu’une fenêtre étroite de son activité.
Le panel enseigné est large : franchissement, corps à corps, techniques nautiques, explosifs. Il insiste surtout sur l’effet second de cet enseignement, puisque mettre un stagiaire en difficulté par la technique permet d’agir sur autre chose que la technique : on lui donne alors des conseils pour surmonter ses difficultés, améliorer sa pédagogie, sa communication, sa capacité à tenir.
Il défend enfin la permanence de ce socle. Les techniques commando sont anciennes, stabilisées, et les unités les plus modernes continuent de s’appuyer dessus. Par-dessus viennent se poser des savoir-faire plus évolués, mais le socle reste disponible quand tout le reste manque : le jour où l’on ne peut plus combattre de manière optimale, il faut des techniques qui permettent encore de lutter, « lorsqu’on arrivera sur le faible contre le fort ».
Préparer les journalistes au terrain
Le centre accueille, par sessions de volume réduit, des journalistes appelés à travailler sur des théâtres dangereux, que les forces françaises y soient engagées ou non. L’exercice oblige l’institution à sortir de ses habitudes : le rythme, la progression et la manière de dispenser l’instruction diffèrent nettement de ce qui est proposé à des militaires, le niveau d’aguerrissement des participants étant hétérogène.
Les grandes lignes tiennent en quatre thèmes, qu’il énumère sans entrer dans le détail des exercices : préparer une projection, adopter la bonne attitude face à des interlocuteurs dans une situation tendue, envisager l’éventualité d’une captivité, savoir se comporter lorsqu’on est embarqué avec une unité. Ce dernier point touche à une relation de travail : deux métiers aux objectifs distincts doivent y devenir complémentaires.
La pédagogie repose sur un principe éprouvé : on laisse l’erreur se produire, puis on la débriefe. Les sessions intègrent aussi des retours d’expérience de reporters ayant connu une période de captivité, témoignages dont il souligne la valeur analytique : ils montrent comment une succession de négligences anodines produit un événement grave.
L’entretien comporte un aveu réciproque. Il avait ses propres a priori sur les journalistes, comme ceux-ci en ont sur le milieu militaire. Les avoir côtoyés l’a conduit à une conclusion qu’il formule sans emphase : « Militaire, c’est une vocation ; journaliste, c’est une vocation. On n’est pas dans la même direction, mais on trouve des similitudes. »
« Le manque de préparation des départs »
Questionné sur les erreurs les plus fréquentes des civils formés au centre, il écarte d’abord l’idée d’une faute technique récurrente. Ce qu’il relève tient d’un côté à une méconnaissance du milieu militaire et à des idées préconçues solidement installées, de l’autre à un défaut d’organisation en amont.
Ce second point est celui sur lequel le centre travaille le plus. Le scénario est toujours le même : le professionnel sait à peu près ce qu’il faudrait faire, mais il n’a ni le temps ni les moyens, et il part quand même. « C’est dans ces moments-là qu’on voit où ça va poser problème. » Le départ mal préparé est le premier maillon d’un enchaînement.
Il y voit la principale différence entre un militaire et un civil exposé au même environnement : le premier passe l’essentiel de son temps à se préparer pour être prêt le moment venu, le second est rarement rémunéré pour cela. Son conseil porte donc sur la méthode plutôt que sur la technique : s’adresser à des gens expérimentés plutôt qu’imaginer seul ce qui pourrait arriver. Des organismes professionnels publient des documentations solides sur ces questions.
Sur la captivité, il apporte une nuance. Un soldat y est sensibilisé dès sa formation initiale, mais sans atteindre le degré d’approfondissement retenu pour les journalistes, dont le métier expose davantage à l’enlèvement individuel. Il indiquait par ailleurs, en 2022, qu’une montée en puissance était engagée sur ce domaine.
Une boîte à outils mentale
Le passage le plus concret porte sur les techniques d’optimisation du potentiel, aujourd’hui rassemblées sous le terme d’optimisation des ressources des forces armées. L’invité en donne une définition fonctionnelle : un ensemble d’outils destinés à gérer son niveau d’activation. La formule d’usage tient en deux propositions symétriques : « récupérer quand on le peut, se dynamiser quand il le faut ».
Le contenu est emprunté à plusieurs disciplines, notamment des exercices de relaxation issus de la sophrologie et de la méditation, retenus selon un critère unique : l’applicabilité au métier militaire. Méditer sur un théâtre d’opérations suppose du temps et un environnement que l’on n’a pas ; un exercice de respiration relaxante s’exécute seul, presque partout. C’est la contrainte d’emploi qui commande la sélection, non la valeur intrinsèque de la méthode.
L’image qu’il emploie est celle de la caisse à outils. Le stagiaire reçoit quelques séances théoriques, puis une phase de restitution dirigée par un moniteur, puis il est laissé seul face aux exercices : à lui d’aller chercher l’outil qui convient, de s’en servir, et de le remettre en place pour la fois suivante. L’autonomie est le but recherché, pas un effet secondaire, et elle suppose un entraînement régulier : on ne mobilise pas sous contrainte une technique découverte la veille.
Devenir inconsciemment compétent
Sa grille d’apprentissage est empruntée à la pédagogie et appliquée sans concession au métier des armes. Au départ, le stagiaire est inconsciemment incompétent : il ignore ce qu’il ne sait pas. L’instruction le rend consciemment compétent, capable d’exécuter en y pensant. Le stade visé est le suivant : la compétence est là, ancrée, et n’occupe plus l’attention. « Je ne réfléchis même plus à mes compétences, je peux réfléchir à autre chose. »
Ce point commande tout le reste, car dans une situation dégradée l’attention est la ressource la plus rare : un cadre qui doit encore réfléchir à son geste n’a plus rien de disponible pour la décision. D’où l’insistance sur la répétition : « apprenez, entraînez-vous, entraînez-vous à restituer ».
Il explique dans la foulée pourquoi l’instruction militaire refuse le confort. En associant une connaissance à une émotion, on l’ancre beaucoup plus profondément : il prend l’exemple de l’enfant qui pose la main sur une plaque chaude et s’en souvient définitivement. Il ajoute une remarque qui vaut pour toute la filière : la plupart des instructeurs reproduisent ce mécanisme parce qu’ils l’ont subi, sans toujours savoir pourquoi il fonctionne.
Quant à ce qui permet de garder l’esprit clair dans une situation critique, il écarte le registre héroïque : la confiance dans sa propre préparation, l’information dont on dispose, et surtout la certitude que le camarade placé à côté prendra le relais, le geste devant être réciproque. La cohésion n’est pas ici une valeur affichée mais un mécanisme de fonctionnement. Sur le stress, il ne prétend pas le supprimer : une part d’inconnu subsiste toujours, et l’objectif est de le rendre positif.
Commander une troupe fatiguée
La question du leadership reçoit d’abord une correction de vocabulaire. « Vous parlez de leadership, de management ; nous, on va parler plutôt de commandement. » Le glissement déplace la discussion du charisme vers la fonction.
Le commandement ne fait pas l’objet d’un module isolé. Il s’enseigne en continu, d’abord par l’exemple, l’instructeur devant offrir une référence observable, ensuite par la mise en situation. La justification tient à la raison d’être du centre : commander une troupe fatiguée ou soumise au stress n’a rien à voir avec le fait de commander des hommes tranquillement assis dans une salle de cours. Les stagiaires sont donc placés en position de commandement, conseillés, puis débriefés : il fallait s’imposer davantage ici, se mettre en retrait là.
Reste le dosage : jusqu’où aller avec un élève sans devenir contre-productif ? Sa réponse tient en une expression, l’intelligence de situation, et en une pratique collective : les instructeurs se regardent travailler, discutent des séances et s’ajustent mutuellement. L’expérience collective sert d’étalon là où aucun barème ne peut trancher.
Le critère qu’il retient pour savoir si le curseur est juste n’est ni la performance obtenue ni la difficulté de l’exercice, mais le maintien simultané de deux choses : l’attention des stagiaires et leur respect. « On pourrait se permettre de faire n’importe quoi, mais ce n’est pas l’objectif. » L’objectif est que le cadre sorte avec la meilleure formation possible, au niveau moniteur comme au niveau instructeur.
La rusticité comme socle
Le mot ouvre et referme l’entretien, avec une définition entièrement fonctionnelle. La rusticité n’est pas une esthétique de l’inconfort, c’est une capacité de report d’attention : « plus on va être rustique, plus on va être capable de se consacrer principalement à notre travail et de ne pas être gêné par un manque de confort, un manque d’alimentation ». Dans le contexte des débats sur le combat de haute intensité, déjà dominants en 2022, il la range parmi les fondamentaux.
Sur l’idée répandue selon laquelle les générations récentes seraient moins endurcies, il se montre nuancé. Le confort quotidien s’est étendu, la marche à franchir est donc plus haute, mais l’humain n’a pas changé et s’adapte au milieu dans lequel il évolue. La condition qu’il pose est la progressivité : un jeune engagé qui n’a jamais passé une nuit sous tente peut atteindre un niveau de rusticité élevé, pourvu qu’on l’y amène par paliers. Sa conclusion dépasse le cadre militaire : « il y a vingt ans, on était les mêmes ; c’est surtout notre vision des choses qui a changé. La vision des choses change plus rapidement que les choses elles-mêmes. »
Interrogé sur la mode des stages de survie et des formations d’inspiration commando du secteur privé, il refuse de juger et propose une lecture : plus une société produit de confort, plus certains cherchent à s’en extraire, et la visibilité médiatique amplifie le mouvement. Il reconnaît l’intérêt de voir des civils s’approprier ces savoir-faire.
Le conseil final ne porte pourtant ni sur une technique ni sur un programme. Sollicité pour livrer une méthode, il désigne la motivation, avec une définition exigeante : savoir pourquoi on le fait. Non par mimétisme ou par effet de mode, mais parce qu’un besoin réel est identifié, une projection, un engagement, un cursus visé. « Être motivé, se motiver, ou trouver les moyens de se motiver. » Sans cette raison première, la rusticité n’est qu’une pose.
Le CNEC en bref
- Dénomination : Centre national d’entraînement commando, 1er régiment de choc, abrégé en CNEC. Le ministère des Armées situe sa création au 1er janvier 1964, dans l’héritage des unités de choc et de commandos de la Seconde Guerre mondiale.
- Rattachement : le Commandement de l’entraînement au combat interarmes (COMECIA), créé le 1er juillet 2018 et implanté à Mourmelon-le-Grand. Ce rattachement était déjà en vigueur en 2022.
- Implantations : deux sites dans les Pyrénées-Orientales, le fort Miradou à Collioure, sur le littoral, et la citadelle de Mont-Louis, en altitude.
- Missions : former les cadres aux techniques et aux tactiques commando, contribuer à l’entraînement et à l’aguerrissement des unités terrestres, entraîner les unités appelées à opérer dans la profondeur tactique. Objectif pédagogique résumé en trois verbes : aguerrir, tremper, durcir.
- Publics accueillis : outre les cadres de l’armée de Terre et les élèves des écoles de formation initiale, des militaires étrangers, des organismes d’État, des entreprises, des universités, des sportifs de haut niveau et des journalistes accrédités défense.
- Devise : « En pointe toujours ».
- Sources officielles : la fiche du CNEC et celle du COMECIA sur defense.gouv.fr. Le détail des stages et des niveaux de qualification ne fait pas l’objet d’une publication consolidée en ligne.
Informations vérifiées en septembre 2026.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que le CNEC ?
Le CNEC est le Centre national d’entraînement commando, 1er régiment de choc, une formation de l’armée de Terre rattachée au Commandement de l’entraînement au combat interarmes. Il est implanté sur deux sites des Pyrénées-Orientales : le fort Miradou à Collioure et la citadelle de Mont-Louis. Sa mission est de former les cadres aux techniques et tactiques commando et de contribuer à l’aguerrissement des unités terrestres.
Le CNEC forme-t-il des forces spéciales ?
Non, et l’instructeur interrogé dans cet épisode y insiste. Le centre enseigne des techniques dites commando, mais il les met au service de l’aguerrissement des cadres de l’armée de Terre, pas de la constitution d’unités de forces spéciales. Il peut intervenir dans des phases de sélection conduites par des unités spécialisées, ce qui ne représente qu’une part réduite de son activité. Les forces spéciales françaises recrutent parmi des militaires déjà engagés, selon leurs propres procédures.
Que signifie l’aguerrissement dans l’armée de Terre ?
L’aguerrissement désigne l’accoutumance progressive du combattant aux conditions difficiles du terrain et au stress du combat, par une instruction délibérément exigeante. Le ministère des Armées le résume par trois verbes appliqués au CNEC : aguerrir, tremper, durcir. Pour l’instructeur entendu ici, l’intérêt pédagogique de ces conditions dégradées tient à l’association d’une connaissance et d’une émotion, qui ancre l’apprentissage durablement.
Des journalistes peuvent-ils être formés au CNEC ?
Le ministère des Armées cite les journalistes accrédités défense parmi les publics accueillis par le centre. Les sessions concernées rassemblent des effectifs réduits et portent sur la préparation d’une projection, l’attitude à adopter dans des situations tendues, l’éventualité d’une captivité et le travail aux côtés d’une unité. L’accès relève des procédures d’accréditation du ministère. D’autres organismes spécialisés proposent également des formations à la sécurité des journalistes en zone de conflit.
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- #208 : Le groupement commando montagne du 27e BCA
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