#68 – Dans les coulisses de l’opération Sangaris

Le 2 juillet 2014, un jeune lieutenant du 2e régiment étranger d’infanterie monte dans un bus à Nîmes, direction Paris Charles de Gaulle, puis Bangui. Il part pour l’opération Sangaris, l’intervention militaire française conduite en République centrafricaine du 5 décembre 2013 au 31 octobre 2016, selon le ministère des Armées. Moins de trois ans plus tôt, il ne connaissait rien du monde militaire : il sort d’une école de commerce et vient de passer par la formation des chefs de section de la Légion étrangère. Trois jours après son arrivée sur le théâtre, il est responsable de trente-deux légionnaires, de leur vie et de leur mort, dans un camp de brousse de l’est du pays. Devenu capitaine et commandant de la 1re compagnie de combat de son régiment au moment de l’enregistrement, il raconte ce mandat de quatre mois à Défense Zone : le départ, la prise de fonction, l’interposition entre groupes armés, la vie en campagne, et la présence continue d’un photographe, Édouard Elias, dont les images avaient donné lieu à un portfolio dans le numéro 4 du magazine papier.

Cet épisode est un témoignage opérationnel, recueilli environ huit ans après les faits et centré sur le mandat d’un chef de section en 2014. L’opération Sangaris s’est achevée le 31 octobre 2016. Les appréciations qui figurent dans l’entretien sont celles de l’invité et n’engagent que lui.

Ce qu’il faut retenir de cet épisode

  • L’opération Sangaris a été conduite en République centrafricaine du 5 décembre 2013 au 31 octobre 2016. Le ministère des Armées la présente comme la septième intervention militaire française dans ce pays depuis son indépendance.
  • Les notes personnelles que l’invité lit à l’antenne datent son départ : bus de Nîmes vers Paris Charles de Gaulle le 2 juillet 2014, embarquement pour Bangui le lendemain matin, arrivée dans l’après midi.
  • Le chef de section commande trente-deux légionnaires du 2e REI. Il prend cette responsabilité moins de trois jours après avoir posé le pied sur le théâtre, sa section n’étant pas encore arrivée.
  • La mission de la section est une mission d’interposition : empêcher les affrontements entre groupes armés et protéger les populations civiles prises au milieu.
  • Sur le commandement, sa formule est nette : « le chef doit simplement être à la hauteur de ce qu’on lui demande ». Les questions existentielles, dit-il, se règlent avant le départ, pas sur le théâtre.
  • Le photographe Édouard Elias est resté quatre mois avec les légionnaires du 2e REI, une durée que l’officier juge exceptionnelle pour un reporter embarqué, et qui explique selon lui la qualité des images.

L’opération Sangaris en Centrafrique, de 2013 à 2016

L’opération Sangaris est l’intervention militaire française déclenchée en République centrafricaine le 5 décembre 2013 et achevée le 31 octobre 2016. Le ministère des Armées la recense parmi les opérations achevées en Afrique et indique qu’il s’agit de la septième intervention militaire française dans ce pays depuis son indépendance. Elle s’inscrit dans un dispositif international : la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation en République centrafricaine, la MINUSCA, a été créée par la résolution 2149 du Conseil de sécurité le 10 avril 2014 et a pris le relais de la force africaine MISCA le 15 septembre 2014, soit au milieu du mandat raconté dans cet épisode.

Le témoignage recueilli ici ne porte pas sur la conduite politique de l’opération Sangaris ni sur son bilan. Il se situe volontairement à l’échelon d’une section d’infanterie, c’est à dire une trentaine d’hommes, sur quatre mois, dans une ville de l’est du pays. L’invité le rappelle lui même à plusieurs reprises : il s’en tient à son niveau, celui d’un jeune chef de section, et laisse le reste à d’autres.

Le départ en OPEX d’un jeune officier

Une OPEX, ou opération extérieure, est une mission militaire conduite par les armées françaises hors du territoire national, sur décision politique et pour une durée limitée. Pour l’invité, ce départ pour la Centrafrique est la première. Il a pris des notes pendant les deux ou trois premiers jours, avant que le temps ne lui manque, et en lit un extrait à l’antenne. Le texte donne une chronologie précise : départ en bus de Nîmes vers Paris Charles de Gaulle le 2 juillet 2014, embarquement pour Bangui le 3 juillet au matin, atterrissage dans l’après midi, une première nuit sur place, puis le départ le lendemain vers la zone de mission.

Ce qui frappe dans ces notes, ce n’est pas l’exaltation mais le poids des proches. Le jeune lieutenant décrit les textos de son frère, les appels de sa mère à la fois fière et préoccupée, sa soeur en pleurs, son père. « Je réalise que mes proches ont envisagé que je ne revienne pas », écrit il, ou qu’il revienne complètement différent. Il ajoute une phrase qui date sa propre trajectoire : deux ans et sept mois auparavant, il ne connaissait rien du monde militaire. L’invité précise que ce ressenti n’engage que lui, mais le juge représentatif de ce que vivent les lieutenants à leur premier départ.

Sur la question de la préparation, sa réponse distingue deux choses. On est prêt, dit il, parce qu’on s’est engagé pour cela : prêt dans sa tête, physiquement, techniquement et tactiquement, parce que toute la formation y conduit. On n’est jamais tout à fait prêt, en revanche, faute d’expérience opérationnelle. Le premier mandat sert précisément à combler cet écart.

Bria, la relève et la prise de fonction

La section est déployée à Bria, dans l’est de la République centrafricaine. Le trajet depuis Bangui se fait à bord d’un petit avion dont l’équipage, de trois ou quatre personnes, parle russe. Les pilotes arrivent en retard : ils ont été retardés par une barricade à proximité de l’aéroport. « J’ai l’impression d’être dans un film », note le lieutenant, qui embarque à quatre, chargé comme une mule.

À l’arrivée, la section française relève une autre section d’infanterie déjà en place. Le camp est installé le long d’une piste en terre, il comporte quelques bâtiments en dur mais l’ensemble reste rustique. Il est gardé par des soldats congolais de la force africaine déployée dans le pays, et des forces spéciales y sont également présentes. Des enfants, nombreux, attendent à proximité. Le brief du soir présente la situation opérationnelle, et le constat du jeune officier tient en trois mots : tout paraît complexe, tout va très vite, il va falloir comprendre vite.

Un détail rapporté dans ses notes dit l’état réel de la zone : deux mois avant son arrivée, son prédécesseur à la tête de la section avait été mis en joue à bout portant par un homme armé, et avait désamorcé la situation par son sang froid. « La situation sur place semble calme mais ne l’est pas », résume l’invité. C’est dans ce contexte qu’il prend ses fonctions, moins de trois jours après son atterrissage.

La mission : s’interposer et protéger les populations

Interrogé sur sa mission, le chef de section reste à son échelon et la décrit en une phrase : empêcher les affrontements entre les groupes armés qui s’opposaient alors en République centrafricaine, les ex-Séléka d’un côté et les anti-balaka de l’autre. Concrètement, cela signifie s’interposer pour éviter les massacres et les morts, tout en gérant les populations civiles qui peuvent se trouver au milieu des affrontements.

De ces quatre mois, il ne retient pas un continuum mais deux ou trois actions clés : la première fois où l’on demande à la section de s’emparer d’une position, la reconnaissance d’une zone où des affrontements ont eu lieu, les moments où le chef de section prend des décisions déterminantes pour lui, pour ses hommes et pour des gens qui leur tirent dessus. Le reste d’un mandat, explique t il, se joue dans l’attente et la routine, et c’est précisément ce que les reportages télévisés ne montrent jamais.

La question de ce que l’on voit sur ce type de théâtre est posée frontalement dans l’entretien : cadavres, victimes, misère. La réponse de l’officier est celle d’un cadre qui a préparé ses hommes à cela. On s’est posé ces questions avant de s’engager, dit il ; cela fait toujours un effet de voir un cadavre, mais la mission fixe l’attention. Il ajoute un élément qui vaut pour l’après : huit ans plus tard, sa section en parle encore régulièrement entre anciens, et c’est ce qui permet de n’en garder que le positif. Les choses difficiles, dit il, « on les laisse là bas », et on ne les rapporte pas à ses proches.

Commander trente-deux légionnaires quand on a vingt-cinq ans

Un chef de section est l’officier subalterne qui commande une section, soit une trentaine de combattants, et qui constitue le premier échelon de commandement au contact. À la Légion étrangère, la particularité tient à l’écart d’âge et d’expérience : le lieutenant a la vingtaine, ses légionnaires et ses sous-officiers ont souvent dix à quinze ans de plus et un vécu militaire antérieur. L’invité aborde cette asymétrie sans détour.

Sa réponse tient en un mot : l’humilité. Le jeune officier apprend de ses subordonnés, à commencer par son adjoint, un sous-officier ancien qui va lui enseigner beaucoup. Cela lui permet, dit il, de ne pas commander seulement avec le galon, mais en connaissant ses hommes et en les respectant. Il en tire une règle de commandement : ce qui se construit au quartier détermine ce qui se passe au combat. « Autant c’est facile de donner un ordre quand on est en France au quartier, autant quand on est au combat les gens ne vous suivront pas s’ils n’ont pas confiance en vous. »

L’autre versant de cette relation est propre à la Légion étrangère, telle que l’invité la décrit : le chef y est une figure investie d’une autorité particulière, et le lieutenant est respecté parce qu’il a été formé et qu’on lui fait confiance. Le poids des trente-deux vies confiées, lui, ne se discute pas. Le chef de section n’a pas de question à se poser là dessus, explique t il : on lui a confié des soldats d’élite et il doit être à la hauteur. Les questions existentielles sur le sens de l’engagement se traitent en amont, jamais une fois sur le théâtre, où elles viendraient perturber le travail.

Autre trait relevé dans l’entretien : à la Légion étrangère, les jeunes engagés vivent au quartier pendant leurs premières années de service. L’officier y voit la source d’une cohésion différente de celle d’une unité classique, des relations de frères d’armes plutôt que de collègues, présentes le jour, la nuit, le week-end et à Noël.

Vie en campagne et conditions du mandat

Les conditions de vie de la section pendant l’opération Sangaris sont décrites comme rustiques, mais l’invité refuse d’en faire un exploit : c’est la vie en campagne que tous les soldats savent mener, et elle correspondait à la préparation reçue. Le facteur réellement différent est l’environnement tropical, avec des pluies abondantes et une chaleur intense, auquel s’ajoute le fait de vivre dans les mêmes conditions que la population locale.

Ce dénuement a, selon lui, une contrepartie directe : il fabrique de la cohésion. Faire la popote ensemble, partager le quotidien du bivouac, ramène le groupe à l’essentiel et au contact humain. C’est ce que l’officier décrit comme le coeur de l’expérience : des relations qui « se sont figées là bas », au point qu’il repartirait aujourd’hui avec la même section et les mêmes légionnaires pour n’importe quelle mission.

Édouard Elias, un photographe quatre mois avec la section

Le photographe Édouard Elias a suivi le quotidien des légionnaires du 2e REI pendant quatre mois en Centrafrique. Ses images ont donné lieu à un portfolio publié dans le numéro 4 du magazine papier Défense Zone, et c’est ce portfolio qui est à l’origine de cet épisode. L’officier souligne d’abord la durée : quatre mois avec une unité, c’est très rare pour un reporter, et c’est ce qui a permis au photographe de saisir des instants que d’autres n’attrapent pas.

Sur l’intégration, sa réponse est simple : elle s’est très bien passée parce que le photographe restait en retrait, discret. Les images qui en résultent ne se limitent pas à l’action. On y voit des légionnaires progresser et ouvrir le feu, mais aussi prendre une douche de campagne ou faire la sieste, des scènes que la communication institutionnelle des armées montre rarement. Interrogé sur la fidélité de ce regard, le capitaine répond que la force du photographe est de capter les regards, les situations et les relations humaines, et qu’il s’y reconnaît.

Le photographe avait été retenu en otage en Syrie avant ce reportage, expérience qu’il a racontée par ailleurs et qu’il a évoquée avec les légionnaires sur place. L’officier retient surtout l’humilité avec laquelle il en parlait, et l’amitié qui en est restée. Une exposition organisée l’année suivante a montré ce travail : le capitaine y voit un hommage rendu au régiment et aux légionnaires avec lesquels le photographe avait vécu.

Reporter embarqué, médias et communication opérationnelle

L’entretien aborde la question du journaliste embarqué, ou embedded, c’est à dire un reporter autorisé à accompagner une unité militaire en opération et à en partager le quotidien. La question posée au capitaine est directe : la présence d’un photographe modifie t elle le cours de la mission ? Sa réponse est négative, et il l’explique par un point de méthode. Les photographies n’étaient pas diffusées en direct depuis le théâtre ; elles ont été vues après le mandat, lors de l’exposition et des publications qui ont suivi.

Sur l’instrumentalisation réciproque des images par les médias et par les armées, évoquée dans un autre épisode du podcast avec le chef du SIRPA Terre, le capitaine renvoie la question à d’autres. Ce n’est pas son sujet, dit il : le travail d’une section n’est pas dicté par la façon dont il est regardé, et il est de toute manière difficile de retranscrire une opération pour quelqu’un d’extérieur. Ce qu’il retient d’un reportage réussi tient en une phrase : il met en valeur le légionnaire et rend hommage à un engagement exigeant dans des situations très complexes.

Tourner la page : après la Centrafrique, l’Irak

Le mandat s’achève à l’automne 2014 et la section rentre en France. L’invité décrit ensuite un enchaînement qui laisse peu de place au retour sur soi : quelques mois plus tard, en 2015, son unité est engagée en Irak sur une mission de formation des forces locales engagées contre l’organisation État islamique. Puis, dit il, les missions se suivent sans temps mort, et l’on n’a pas le loisir de se repencher sur le passé.

Cette succession explique sa réponse lorsqu’on l’interroge sur le retour de la Centrafrique dans l’actualité géopolitique. Pour lui et pour ses hommes, c’est une mission terminée : on tourne la page et on prépare la suivante. Il refuse d’ailleurs de commenter la situation politique actuelle du pays, expliquant qu’il y a un temps pour tout, qu’on remplit sa mission dans une situation particulière à un moment donné, et qu’on regarde autrement la situation une fois rentré. Sur place, précise t il, les informations étaient rares.

Conseils à un futur officier qui vise la Légion étrangère

La dernière partie de l’entretien s’adresse aux candidats officiers, notamment à ceux qui préparent Saint-Cyr et rêvent d’un premier commandement en opération. Le conseil du capitaine est sans ambiguïté : choisir la Légion étrangère. Il justifie ce choix par la ressource humaine qu’il y a trouvée, et par le rapport de réciprocité qu’elle installe. Ce qu’un chef donne à ses légionnaires en formation, en écoute et en respect lui est rendu au centuple, dit il.

Il ajoute une clé de lecture sur le rôle du jeune officier à la Légion étrangère. Les légionnaires sont pour la plupart étrangers et viennent chercher un cadre, un sens et un chef ; l’officier est, littéralement, le lien entre eux et la France. C’est de là, selon lui, que vient l’autorité particulière dont bénéficie un lieutenant de vingt-cinq ans. Son bilan personnel est direct : aucun regret, et beaucoup de satisfaction à servir encore avec ces soldats.

Pour un candidat, cet épisode donne aussi une idée réaliste de ce que recouvre le premier poste de chef de section : une responsabilité immédiate sur une trentaine d’hommes, un apprentissage accéléré au contact de ses sous-officiers, quelques décisions déterminantes réparties sur un mandat de quatre mois, et de longues phases d’attente entre elles.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que l’opération Sangaris ?

L’opération Sangaris est l’intervention militaire française conduite en République centrafricaine du 5 décembre 2013 au 31 octobre 2016. Le ministère des Armées la classe parmi les opérations achevées en Afrique et la présente comme la septième intervention militaire française dans ce pays depuis son indépendance. Elle a coexisté avec un dispositif international : la MINUSCA, créée par la résolution 2149 du Conseil de sécurité des Nations unies le 10 avril 2014, a pris le relais de la force africaine MISCA le 15 septembre 2014. L’épisode raconté ici correspond à un mandat de quatre mois effectué en 2014, au milieu de cette période.

Quelle unité de la Légion étrangère témoigne dans cet épisode ?

L’invité servait au 2e régiment étranger d’infanterie, le 2e REI, régiment de la Légion étrangère stationné à Nîmes, où l’entretien a été enregistré. Il y était chef de section au moment de son déploiement en République centrafricaine en 2014, et il commandait la 1re compagnie de combat du régiment au moment de l’enregistrement. Ce sont les légionnaires de ce régiment que le photographe Édouard Elias a suivis pendant quatre mois, et dont les images ont été publiées en portfolio dans le numéro 4 du magazine Défense Zone.

Que fait un chef de section en opération extérieure ?

Un chef de section est l’officier qui commande une section d’une trentaine de combattants, premier échelon de commandement au contact. En opération extérieure, son rôle consiste d’abord à comprendre une situation locale complexe, puis à la traduire en ordres simples et clairs pour ses hommes. Pendant l’opération Sangaris, la section décrite dans cet épisode comptait trente-deux légionnaires et avait pour mission de s’interposer entre groupes armés et de protéger les populations civiles. Le chef de section assume également, en permanence, la responsabilité de la vie de ses soldats.

Comment devient-on officier à la Légion étrangère ?

L’invité de cet épisode est passé par une école de commerce avant de s’engager, puis par la formation initiale des officiers et par la formation de chef de section de combat, avant d’être affecté à la Légion étrangère. Après quatre années comme lieutenant, il est passé capitaine et a pris le commandement d’une compagnie. Son conseil aux futurs officiers, notamment à ceux qui préparent Saint-Cyr, est de choisir la Légion étrangère, en insistant sur l’humilité nécessaire à un lieutenant qui commande des sous-officiers et des légionnaires plus âgés et plus expérimentés que lui.

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