#26 – Immersion exclusive dans l’opération Barkhane

En 2021, l’équipe de Défense Zone s’est rendue au Niger puis au Mali, sur le théâtre de l’opération Barkhane, pour y enregistrer sept entretiens avec des militaires français déployés en opération extérieure. Cet épisode en est la porte d’entrée : sept minutes et quarante-deux secondes de montage où chacun des sept invités prend la parole à tour de rôle, avant que les entretiens complets ne soient proposés dans l’espace Premium du média. On y entend une capitaine pilote de Mirage 2000D et un commandant chef du détachement de drones Reaper sur la base aérienne projetée de Niamey, un lieutenant-colonel chargé des actions civilo-militaires et un capitaine commandant de bord d’hélicoptère Tigre à Gao, un maréchal des logis mécanicien de l’armée de Terre, trois aumôniers militaires du camp de Gao, et un capitaine commandant d’unité au sein du groupement tactique désert Chimère, aux confins de la zone dite des trois frontières. Ces témoignages ont été recueillis pendant l’opération ; l’article qui suit les restitue et les date, parce que le dispositif français qu’ils décrivent n’existe plus.

Ces sept témoignages ont été enregistrés au Mali et au Niger en 2021, à l’époque où le dossier Barkhane du numéro 3 du magazine papier Défense Zone était en préparation. Ils décrivent une situation qui a cessé d’exister depuis : l’opération Barkhane a pris fin le 9 novembre 2022, après le départ du dernier détachement français du Mali le 15 août 2022 et avant le retrait du Niger, achevé le 22 décembre 2023. Les propos rapportés ici valent pour la période où ils ont été tenus.

Ce qu’il faut retenir de cet épisode

  • Sept métiers, deux pays, un même théâtre : pilote de chasse, chef de détachement de drones, officier des actions civilo-militaires, pilote d’hélicoptère de combat, mécanicien, aumôniers et commandant d’unité, rencontrés en 2021 sur les emprises françaises de Niamey, au Niger, et de Gao, au Mali.
  • La capitaine pilote de Mirage 2000D explique le faible nombre de femmes pilotes de chasse par l’image du métier plutôt que par un obstacle institutionnel : « on a l’image d’un métier assez masculin, mais il n’y a aucune barrière ».
  • Le chef du détachement de drone Reaper de Niamey, ancien pilote de Mirage 2000D, résume l’apport du drone en un mot : la persistance. Là où un avion de chasse reste fugace, des relèves successives de Reaper permettent de tenir une zone vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
  • Le lieutenant-colonel chargé des actions civilo-militaires au Mali donne à sa mission un objectif explicite : « l’acceptation de la force », par des projets destinés aux civils maliens.
  • Le commandant de bord d’hélicoptère Tigre décrit une règle sans ambiguïté sur l’ouverture du feu : « quand on délivre des feux, c’est qu’on est sûr de l’objectif ».
  • Le maréchal des logis mécanicien résume la contrainte logistique du Sahel en une phrase : « avec très peu de moyens, on peut accomplir de grandes choses », à condition d’aller chercher la solution au lieu de l’attendre.

Opération Barkhane : sept témoignages recueillis au Mali et au Niger

L’opération Barkhane est l’opération militaire française conduite dans la bande sahélo-saharienne à partir du 1er août 2014, en succession de l’opération Serval lancée au Mali en janvier 2013, pour lutter contre les groupes armés terroristes aux côtés des armées des pays de la région. Elle a compté jusqu’à environ 5 100 militaires français déployés, répartis entre plusieurs emprises, dont le poste de commandement de N’Djamena au Tchad, la base de Gao au Mali et la base aérienne projetée de Niamey au Niger. C’est sur ces deux dernières emprises que les sept entretiens de cet épisode ont été enregistrés en 2021, au moment où Défense Zone préparait le dossier de quatorze pages consacré à l’opération dans le numéro 3 de son magazine papier.

L’épisode lui-même n’est pas un entretien mais un montage : chacun des sept invités y est présenté, puis laissé à un extrait d’une vingtaine de secondes. Les versions intégrales, enregistrées sur place, sont réservées à l’espace Premium de defense-zone.com. Ce format explique la brièveté de l’épisode et l’absence de contradiction ou de question de relance dans les extraits : ce sont des paroles de militaires en service, recueillies sur leur lieu de déploiement, et non une analyse de l’opération. L’épisode précédent consacré à Barkhane, lui, donnait la parole à Caroline Roussy, chercheuse à l’Institut de relations internationales et stratégiques.

Une précision de vocabulaire utile pour la suite : un groupement tactique désert, abrégé en GTD, est l’unité interarmes de manœuvre de la force Barkhane, articulée autour d’un régiment de l’armée de Terre et renforcée par des unités d’appui, engagée pour la durée d’un mandat dans une zone donnée. Le GTD Chimère, armé par le 8e régiment de parachutistes d’infanterie de marine de Castres, opérait en 2021 dans la zone dite des trois frontières, ce triangle situé à la jonction du Mali, du Burkina Faso et du Niger où se concentrait alors l’essentiel des affrontements.

Pilote de Mirage 2000D sur la base aérienne projetée de Niamey

Le voyage commence au Niger, sur la base aérienne projetée de Niamey, avec une capitaine pilote de Mirage 2000D. Le Mirage 2000D est l’avion de combat biplace de l’armée de l’air et de l’espace spécialisé dans l’attaque au sol et l’emport d’armement guidé, et c’est l’un des appareils que la France a maintenus en permanence au Sahel pendant l’opération Barkhane, pour l’appui des troupes au sol et les frappes planifiées. La capitaine revient sur son parcours dans l’armée de l’air et de l’espace et sur les missions qu’elle conduit depuis Niamey.

L’extrait retenu dans l’épisode porte sur la place des femmes dans le métier de pilote de chasse. Son explication ne met en cause ni la sélection ni la formation, mais la représentation du métier : « on a l’image d’un métier assez masculin », dit-elle en substance, alors que « il n’y a aucune barrière » une fois l’engagement commencé. Elle situe donc le problème très en amont, à l’âge où les vocations se forment, et considère que le levier principal est de montrer que le métier est accessible. Ce constat rejoint une réalité chiffrée de l’armée de l’air et de l’espace : la première femme pilote de chasse française, Caroline Aigle, n’a été affectée en escadron de combat qu’en 1999, après un décret de 1998 ouvrant l’ensemble des spécialités aux femmes, et les promotions de pilotes de chasse restent, depuis, très majoritairement masculines.

Drone Reaper à Niamey : ce que la persistance change

Toujours à Niamey, le chef du détachement Reaper est un commandant, ancien pilote de Mirage 2000D, ce qui lui donne un point de comparaison direct entre l’avion de chasse et le drone. Le MQ-9 Reaper est un drone de moyenne altitude et longue endurance, mis en œuvre par l’armée de l’air et de l’espace depuis la base aérienne projetée de Niamey, et employé pour le renseignement, la surveillance et, à partir de la fin de l’année 2019, la frappe : le premier tir opérationnel d’un Reaper armé français, une bombe guidée laser GBU-12, a été réalisé le 21 décembre 2019 au Mali par l’escadron de drones 1/33 Belfort.

Son analyse tient en un mot : la persistance. « Le drone apporte le complément qui manquait à la composante aérienne », explique-t-il, en précisant que la puissance aérienne apportait déjà beaucoup mais restait fugace. Un chasseur ravitaillé en vol ne tient pas des heures au-dessus d’une même zone ; le Reaper, lui, vole une vingtaine d’heures d’affilée, et des relèves successives d’un appareil par un autre permettent de maintenir une présence continue au-dessus d’un objectif, ce que les armées américaines appellent une orbite. Pour le chef de détachement, c’est la véritable rupture apportée par le drone au Sahel : non pas la frappe, mais la capacité à observer une zone sans interruption pendant plusieurs jours.

Actions civilo-militaires au Mali : l’acceptation de la force

Le deuxième temps du reportage se déroule au Mali, dans le camp de Gao, avec un lieutenant-colonel chef du détachement chargé des actions civilo-militaires et de l’influence opérationnelle. Une action civilo-militaire est une action conduite par une unité militaire au profit de la population civile d’un théâtre d’opération, dans le but de créer les conditions d’acceptation de la force et de soutenir les autorités locales : réhabilitation d’une école ou d’un point d’eau, appui à un dispensaire, médiation avec les responsables coutumiers. Elle n’est pas de l’aide humanitaire, qui relève d’acteurs civils indépendants, mais une fonction militaire assumée comme telle.

Le lieutenant-colonel le dit sans détour : sa mission est « l’acceptation de la force à travers des actions civilo-militaires, des projets à destination des civils maliens » qui améliorent, « modestement certes », leur quotidien. L’extrait est surtout remarquable par la manière dont il parle de ses camarades : « la plupart des militaires qui sont ici, c’est parce qu’ils veulent faire avancer les choses et donner du sens à leur travail ». Il se décrit lui-même comme « un tout petit maillon de la chaîne » et voit dans la diversité des situations rencontrées hors du camp ce qui casse la routine d’un mandat. Cette formulation dit quelque chose de l’état d’esprit d’une force qui, en 2021, savait déjà son action contestée dans le pays où elle était déployée.

Pilote d’hélicoptère Tigre : l’appui feu et la certitude de l’objectif

Le troisième témoignage est celui d’un capitaine commandant de bord d’hélicoptère Tigre, l’hélicoptère de combat de l’aviation légère de l’armée de Terre, employé au Sahel pour l’appui feu des unités au sol, l’escorte des hélicoptères de manœuvre et la reconnaissance armée. Il décrit le métier de pilote et de commandant de bord dans l’armée de Terre, puis la nature des missions conduites en opération extérieure, où l’équipage travaille au profit direct des troupes engagées au sol.

Interrogé sur la difficulté d’ouvrir le feu, le commandant de bord répond par le cadre : « quand on délivre des feux, c’est qu’on est sûr de l’objectif ». Sur les missions d’appui, dit-il, la question ne se pose pas dans les termes où un civil l’imagine, parce que l’équipage intervient à la demande d’unités engagées et sur un objectif identifié. Il cite deux situations où l’hésitation n’a pas sa place : lorsqu’il appuie des unités au sol au contact, et lorsqu’il protège des hélicoptères de transport posés, en train de déposer des commandos. Dans les deux cas, l’urgence est de dégager les camarades engagés, et c’est cette priorité qui structure la décision.

Mécanicien en opération extérieure : réparer avec ce que l’on a

Le quatrième invité est un maréchal des logis mécanicien de l’armée de Terre, qui parle de son quotidien en opération extérieure et des conditions de travail imposées par le terrain sahélien : chaleur, sable, allongement des délais d’approvisionnement, usure accélérée des véhicules. La maintenance est l’une des fonctions les moins visibles d’une opération extérieure et l’une des plus dimensionnantes : un groupement tactique désert ne manœuvre que si ses véhicules blindés sortent, et c’est l’échelon de maintenance qui décide de ce qui peut rouler chaque matin.

Ce qui frappe dans son extrait, c’est qu’il présente la contrainte comme une raison de s’être engagé. Il voulait exercer son métier au sein de l’armée et être projeté en opération ; il y a découvert qu’« avec très peu de moyens, on peut accomplir de grandes choses ». Il oppose explicitement cette situation à celle du secteur civil, « où l’on a déjà tout à disposition », et décrit une démarche plus méthodique : chercher la solution au lieu d’attendre qu’elle vienne, pour sortir les véhicules. C’est une définition opérationnelle de la débrouillardise, qui n’est pas l’improvisation mais l’art de faire avec un stock de pièces limité et un délai de réapprovisionnement de plusieurs semaines.

Aumôniers militaires à Gao : un métier méconnu des armées

Le cinquième temps du reportage est consacré à un métier rarement documenté, celui d’aumônier militaire. Un aumônier militaire est un ministre du culte, sous statut militaire mais non combattant, chargé de l’accompagnement spirituel et moral des militaires et de leurs familles. L’aumônerie militaire française est organisée en quatre cultes : catholique, protestant, israélite et musulman. À Gao, Défense Zone a rencontré trois aumôniers déployés sur le camp, dont un prêtre catholique, un pasteur et un imam, pour parler de la place de la religion dans les armées et du rôle de l’aumônier en opération extérieure.

L’extrait diffusé porte sur une question que l’on pose rarement à un aumônier : qui accompagne l’accompagnant ? La réponse insiste sur une discipline personnelle. « Il faut veiller à soi-même », explique l’un d’eux, à sa propre santé spirituelle, par une discipline de la prière et de la vie de foi, parce que le ministère consiste précisément à être auprès de tous et, en même temps, à rester seul dans cette position. L’aumônier décrit une situation paradoxale, très entouré et pourtant à part : il partage l’effet de groupe et la vie du camp avec les militaires, tout en gardant une différence de statut et de rôle qui est la condition même de son utilité. Il souligne enfin que cette expérience n’a rien de comparable à celle d’un ministère exercé dans une paroisse en France.

Commander une compagnie dans la zone des trois frontières

Le voyage s’achève quelque part entre le Mali et le Burkina Faso, avec un capitaine commandant d’unité au sein du groupement tactique désert Chimère, engagé dans la zone des trois frontières face aux groupes armés terroristes. Le GTD Chimère était armé par le 8e régiment de parachutistes d’infanterie de marine ; ses éléments manœuvraient depuis des bases opérationnelles avancées temporaires, installées pour la durée d’une opération puis démontées. Une compagnie y vit en autonomie, loin du camp principal, pendant plusieurs semaines.

Ce que le capitaine retient de son mandat n’est pas le combat mais la cohésion. Il décrit ces moments passés ensemble sur la piste, à transpirer, comme le vrai ciment du groupe, par contraste avec la gestion du personnel au quartier en France. « On est tous ensemble, isolés, sans téléphone, depuis trois semaines », résume-t-il, et c’est dans ces conditions que le commandant d’unité apprend réellement à connaître ses hommes. Il ajoute une formule qui dit bien ce qu’est le commandement au contact : « tu apprends à souffrir un peu avec eux, ils souffrent un peu avec toi ». La coupure d’avec le monde extérieur, qu’il avait déjà connue lors d’un précédent déploiement, apparaît ici comme une condition de la connaissance mutuelle plutôt que comme une privation.

Ce que ces témoignages décrivent n’existe plus depuis 2022

Ces sept entretiens ont été enregistrés en 2021, et le dispositif qu’ils décrivent a été démantelé depuis. Le 10 juin 2021, le président de la République annonçait la transformation de l’opération ; le 17 février 2022, la France annonçait son retrait du Mali, achevé avec la rétrocession de la base de Gao aux forces armées maliennes le 15 août 2022, selon le ministère des Armées. L’opération Barkhane elle-même a pris fin le 9 novembre 2022, à l’occasion du discours d’Emmanuel Macron à Toulon consacré à la Revue nationale stratégique. Le camp de Gao où ont été rencontrés les aumôniers, le détachement des actions civilo-militaires et le commandant de bord de Tigre n’est donc plus une emprise française.

La base aérienne projetée de Niamey, d’où volaient le Mirage 2000D et le drone Reaper entendus dans cet épisode, a suivi deux ans plus tard. Après le coup d’État de juillet 2023 au Niger, le président de la République a annoncé le 24 septembre 2023 la fin de la présence militaire française dans le pays, et le retrait s’est achevé le 22 décembre 2023, aéronefs compris. Aucun des deux points d’appui décrits dans cet épisode n’est aujourd’hui utilisé par les armées françaises, et le format de la présence militaire française en Afrique de l’Ouest a été revu dans son ensemble depuis. C’est précisément ce qui donne à ces témoignages leur valeur d’archive : ils documentent, de l’intérieur et au niveau du terrain, un dispositif qui n’a plus d’équivalent.

Questions fréquentes

Quand l’opération Barkhane a-t-elle pris fin ?

L’opération Barkhane a pris fin le 9 novembre 2022, date à laquelle Emmanuel Macron en a annoncé officiellement la clôture lors de son discours de Toulon sur la Revue nationale stratégique. Elle avait été lancée le 1er août 2014 dans la bande sahélo-saharienne, en succession de l’opération Serval. Le retrait du Mali avait été annoncé le 17 février 2022 et s’était achevé le 15 août 2022 avec la rétrocession de la base de Gao. La présence militaire française au Niger, dont la base aérienne projetée de Niamey, a pris fin plus tard, le 22 décembre 2023.

À quoi servaient les drones Reaper français au Sahel ?

Les drones MQ-9 Reaper mis en œuvre depuis la base aérienne projetée de Niamey servaient au renseignement, à la surveillance et, depuis décembre 2019, à la frappe. Leur apport principal, selon le chef du détachement Reaper interrogé dans cet épisode en 2021, n’était pas l’armement mais la persistance : un Reaper tient une vingtaine d’heures en vol, et la relève d’un appareil par un autre permet de surveiller une zone sans interruption, ce qu’un avion de chasse ne peut pas faire. Le premier tir opérationnel d’un Reaper armé français a eu lieu le 21 décembre 2019 au Mali.

Quel est le rôle d’un aumônier militaire en opération extérieure ?

Un aumônier militaire est un ministre du culte, sous statut militaire mais non combattant, qui assure l’accompagnement spirituel et moral des militaires déployés. En opération extérieure, il vit sur le camp, partage le quotidien des unités et reste disponible pour tous, croyants ou non. L’aumônerie militaire française compte quatre cultes : catholique, protestant, israélite et musulman. Les aumôniers rencontrés au camp de Gao en 2021 décrivent une position particulière, à la fois très entourée et solitaire, qui suppose de veiller à sa propre vie spirituelle pour tenir le rôle.

Une femme peut-elle être pilote de chasse dans l’armée de l’air et de l’espace ?

Oui. Toutes les spécialités de l’armée de l’air et de l’espace, y compris pilote de chasse, sont ouvertes aux femmes, et la première d’entre elles, Caroline Aigle, a rejoint un escadron de combat en 1999. La capitaine pilote de Mirage 2000D interrogée à Niamey en 2021 confirme l’absence d’obstacle une fois l’engagement commencé et attribue le faible nombre de candidates à l’image du métier, perçu comme masculin dès l’enfance. Son levier d’action est donc la représentation : montrer que le métier est accessible pour que les vocations apparaissent plus tôt.

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