Blaise, 34 ans, est opérateur au CPA 10 — le Commando parachutiste de l’air n° 10, unité des forces spéciales de l’armée de l’Air et de l’Espace placée sous les ordres du COS. Sa spécialité : JTAC, celui qui guide les moyens aériens au profit des troupes au sol. Engagé à 27 ans après une école de commerce et un passage par le civil, il raconte sa sélection, l’opération Apagan à Kaboul, et ce qui distingue vraiment ceux qui tiennent de ceux qui abandonnent.
Ce qu’il faut retenir de cet épisode
- Le CPA 10 est l’unité de forces spéciales de l’armée de l’Air et de l’Espace, engagée sous les ordres du commandement des opérations spéciales.
- Chaque groupe compte au moins un JTAC, chargé de fournir un appui aérien aux troupes au sol et d’assurer la déconfliction dans la troisième dimension.
- Il s’est engagé à 27 ans, après une classe préparatoire, une école de commerce et plusieurs années dans le civil — et se trouvait au CPA 10 un an et neuf mois après la signature de son contrat.
- Sa dernière mission fut l’opération Apagan, l’évacuation de ressortissants depuis Kaboul — une mission d’alerte, déclenchée sans planification préalable.
- Selon lui, il n’existe pas de profil type : c’est précisément la diversité des parcours qui fait la force des unités de forces spéciales.
- Son conseil, entendu dans une unité spéciale étrangère : « celui qui réussit n’est jamais le meilleur ni le plus chanceux — c’est le bon gars au bon moment ».
JTAC : guider le feu depuis le sol
C’est l’une des prérogatives de l’unité : être en mesure, à tout moment, de fournir aux équipes engagées sur le terrain un appui dans la troisième dimension. Concrètement, le JTAC met en œuvre des vecteurs aériens au profit des troupes au sol, soit pour appuyer leur manœuvre, soit pour faciliter leur désengagement.
À cette mission d’appui s’ajoute un travail moins spectaculaire mais tout aussi structurant : la déconfliction. Il s’agit d’un rôle de contrôleur aérien avancé, qui consiste à veiller à ce que l’ensemble des moyens présents dans le ciel puissent travailler de la manière la plus sûre possible, tout en remplissant chacun la mission qui lui a été assignée.
Le plus souvent, il travaille de façon organique, au sein de son unité. Mais certaines missions peuvent l’amener à opérer avec d’autres entités du COS — le 1er RPIMa, les commandos marine. Une bascule qui se fait sans friction, explique-t-il, parce que tout le monde relève du même commandement et surtout parce que la formation est commune : quelle que soit votre unité d’origine, vous passez par les mêmes stages pour devenir JTAC. « On a un socle qui est plus ou moins commun. »
D’une école de commerce au CPA 10
Le parcours est assez inhabituel pour qu’il le qualifie lui-même d’atypique. Classe préparatoire, école de commerce parisienne, puis entrée rapide dans la vie professionnelle — et le constat qu’il manque quelque chose. L’appétence pour l’armée et pour l’aventure était ancienne, sans qu’il ait jamais franchi le pas.
Suivent des années de fuite en avant géographique : un poste qui l’emmène en Asie centrale, l’idée d’un tour du monde pour épuiser cette soif de découverte, puis un emploi de steward pour une compagnie aérienne au Moyen-Orient. Rien n’y fait. C’est le contexte des attentats en France, conjugué à une contrainte très concrète — la limite d’âge pour s’engager comme militaire du rang, qu’il approchait —, qui déclenche la décision. Il rentre en France, se présente au CIRFA et annonce d’emblée la couleur : ce sera le CPA 10. « Comment on fait ? »
Réponse : un an et neuf mois entre la signature du contrat et l’affectation. Un délai qu’il attribue à un alignement de circonstances — des stages qui s’enchaînent presque sans interruption, deux à trois semaines d’écart seulement, et surtout la chance de ne pas se blesser. Il met d’ailleurs en garde : « il n’y a pas une personne qui peut vous dire : j’ai signé mon contrat et dans moins de deux ans je suis au CPA 10. C’est extrêmement compliqué. »
Pourquoi certains abandonnent
Les doutes, il les a connus : dormir dehors quand il fait trop froid, manquer de sommeil, manquer de nourriture. « Les questions et les doutes interviennent. » Mais l’abandon, jamais. Sa règle personnelle était simple : pour qu’il sorte d’un stage, il fallait soit qu’il se blesse, soit qu’on l’en retire. Il raconte s’être fêlé une côte en stage ; l’instructeur lui a demandé s’il voulait continuer, il a continué.
Sur les raisons qui poussent les autres à renoncer, il se garde de trancher — « je pense que c’est un cocktail de plein de choses », et chacun garde ses raisons pour lui. Il avance tout de même deux facteurs : les blessures, très fréquentes, et le décalage entre l’image et la réalité. Certains aspirent à ce qu’ils ont vu à l’écran sans mesurer que le chemin pour y parvenir est autrement plus rustique.
Question inverse : une fois dedans, a-t-il été déçu ? Sa réponse est nette, et elle éclaire tout le reste. C’est « encore plus réaliste » que ce qu’il avait imaginé — la réalité opérationnelle étant selon lui bien plus crue et brutale que ce qu’on en montre. Ce qui explique, précisément, pourquoi les stages sont aussi exigeants.
Apagan : évacuer Kaboul
Sa dernière mission l’a conduit en Afghanistan, lors de l’opération Apagan, destinée à extraire des ressortissants français du pays. C’était une mission d’alerte : aucune planification préalable, un déclenchement brutal qui, dit-il, a surpris beaucoup de monde.
Ce type de scénario est pourtant la raison d’être du dispositif. Au CPA 10 comme ailleurs au sein du COS, des unités sont en permanence prêtes à partir à l’autre bout du monde. Pour lui, l’événement n’a donc rien changé à la routine : se préparer, attendre le feu vert, rejoindre le théâtre. Il en garde « une immense fierté » — c’est le genre de mission qu’on espère vivre une fois dans une carrière.
Sur le sentiment de participer à un moment historique — la chute de Kaboul, vingt ans après le début du conflit —, sa réponse est révélatrice de l’état d’esprit d’un opérateur : « on ne se pose pas la question de savoir si on est en train de faire l’histoire ». Il y a une mission, un objectif, un effet recherché. Et une seule préoccupation annexe : que tout le monde rentre sain et sauf.
Le quotidien : s’entraîner, tout le temps
Les opérations ne constituent pas l’ordinaire du métier. L’essentiel du temps se passe à l’entraînement — et cet entraînement est constant, précisément parce que le déclenchement peut survenir n’importe quand. Il le formule avec un certain humour : « là on finit le podcast, peut-être que ce soir je pars sur quelque chose, je ne sais où. »
Tir, aérocordage, exercices de guidage JTAC : chacun, dans sa spécialité et au sein de son groupe, veille à maintenir ses qualifications au maximum pour rester le plus efficient possible.
Quant à la conciliation avec la vie de famille, il en parle sans idéaliser. C’est un choix de vie, qui fonctionne dès lors qu’il est clairement expliqué à ceux qui vous accompagnent. Il le rapproche d’autres métiers-passion — pompier, pilote de ligne — où la même question du juste milieu se pose.
« Il n’y a pas de profil type »
C’est peut-être le message principal de cet entretien pour les candidats. Interrogé sur le profil idéal, il répond qu’il n’y en a pas — et que c’est justement là que réside la force de ces unités. « Vous fédérez un vivier de gens qui viennent d’horizons extrêmement différents. Quel que soit le problème que vous allez rencontrer, vous aurez toujours un gars qui aura la petite lumière. »
Il en parle d’expérience : son passage par le civil lui vaut, dit-il, une façon de raisonner différente lors des séances de préparation de mission, où chacun expose sa vision. Des idées « peut-être un peu plus innovantes », plus une philosophie qu’une méthode : toujours se demander pourquoi on n’essaierait pas autrement.
Restent des prérequis. Des valeurs d’abord — servir, venir en aide. Puis, sur le plan technique et physique : être bon au tir, aimer le sport, aimer se dépasser, rechercher une concurrence saine, et surtout ne jamais se reposer sur ses acquis. « Vous avez beau avoir fait des missions sympas, avoir réussi quelque chose : demain, peut-être que ça ne se passera pas. »
L’ego comme moteur
La question revient souvent à propos des unités d’élite : comment cohabitent des tempéraments aussi affirmés ? Sa réponse redéfinit le terme. Il ne s’agit pas de l’ego au sens civil — être autocentré — mais d’une forme d’émulation permanente. « S’il a couru une minute de moins que moi au tour précédent, je ne peux pas laisser passer ça. Il a mieux tiré que moi ? Il faut que je fasse mieux. »
Ce ressort, il le juge sain et nécessaire : « le jour où vous perdez cette envie de vous dépasser, il faut peut-être se poser des questions ».
La même logique explique les entraînements conjoints avec le RAID, dont des images ont circulé. L’unité de la police nationale n’a ni les mêmes missions ni les mêmes emplois, mais elle a vécu sur le territoire national des scénarios qui intéressent le CPA 10 en matière de retour d’expérience. « On essaiera toujours de prendre ce qu’il y a à prendre, n’importe où. »
Son conseil
Ce n’est pas un conseil qu’on lui a donné, mais une phrase entendue dans une unité spéciale étrangère, qu’il s’astreint à se répéter : « celui qui réussit, ce n’est jamais le meilleur, ce n’est jamais celui qui a de la chance — c’est toujours le bon gars au bon moment. Et ce qui fait qu’on est le bon gars au bon moment, c’est qu’on travaille tout le temps. »
Questions fréquentes
Qu’est-ce que le CPA 10 ?
Le Commando parachutiste de l’air n° 10 est l’unité de forces spéciales de l’armée de l’Air et de l’Espace. Elle est engagée sous les ordres du commandement des opérations spéciales (COS), aux côtés notamment du 1er RPIMa et des commandos marine.
Qu’est-ce qu’un JTAC ?
Un JTAC est un contrôleur aérien avancé chargé de guider les moyens aériens au profit des troupes au sol, que ce soit pour appuyer leur manœuvre ou faciliter leur désengagement. Il assure également la déconfliction, c’est-à-dire la coordination sécurisée de l’ensemble des moyens présents dans la troisième dimension.
Comment intégrer le CPA 10 ?
L’engagement se fait dans l’armée de l’Air et de l’Espace, en annonçant son objectif dès le passage au CIRFA, puis en enchaînant les stages de sélection et de qualification. Le délai dépend fortement du calendrier des stages et de l’absence de blessure : notre invité a rejoint l’unité un an et neuf mois après la signature de son contrat, ce qu’il présente comme un cas particulièrement favorable.
Quel profil pour entrer dans les forces spéciales ?
Il n’existe pas de profil type, et la diversité des parcours est présentée comme un atout opérationnel. Les prérequis portent sur les valeurs, la condition physique, la maîtrise du tir et surtout la capacité à ne jamais se satisfaire de son niveau acquis.
À écouter également
- #126 — Militaires blessés et syndrome post-traumatique, avec un ancien du CPA 10
- #245 — Teddy Palassy, ex-commando marine
- #214 — L’avenir des forces spéciales et SOFINS
- #277 — La préparation mentale des forces spéciales
Pour aller plus loin sur Défense Zone
- Notre dossier sur le CPA 10
- Le COS, commandement des opérations spéciales
- Comment intégrer les forces spéciales
- « Les forces spéciales », collection DZ Essentiels
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