Nous sommes allés à Aubagne, maison mère de la Légion étrangère, à la rencontre du général Cyril Youchtchenko, qui commande l’institution depuis le 1er août 2023 — celui que les légionnaires appellent le « Père Légion ». Saint-cyrien, trente-cinq ans de service, ancien chef des opérations en Centrafrique et en Afghanistan, ancien chef de corps de la 13e DBLE : il revient sur ce qui fait de la Légion une exception française, sur la naturalisation par le sang versé, sur les 147 nationalités qu’il faut souder — et sur ce qu’il attend d’un chef.
Ce qu’il faut retenir de cet épisode
- La Légion étrangère compte environ 9 000 hommes et 147 nationalités. Créée le 9 mars 1831 par une ordonnance de Louis-Philippe.
- « 9 000 hommes, 9 000 raisons de s’engager » — mais un point commun, selon lui : une fêlure, politique, judiciaire ou familiale.
- Après cinq ans de service et sous réserve d’un certificat de bonne conduite, un légionnaire peut déposer un dossier de naturalisation.
- Depuis 1999, la loi dite « Français par le sang versé » permet à tout légionnaire blessé ou tué au combat de devenir automatiquement français, s’il en a exprimé le souhait au préalable.
- La Légion n’a pas de doctrine d’emploi distincte : ses régiments sont employés comme ceux de l’armée de Terre. Seules la gestion et le recrutement diffèrent.
- Selon une étude de l’INSEE qu’il cite, un légionnaire crée un emploi dans le territoire où son régiment est implanté.
Trois leçons rapportées d’Afghanistan et de Centrafrique
Chef des opérations en Centrafrique (2007-2008) puis en Afghanistan (2009-2010), le général Youchtchenko retient trois enseignements — et le premier surprend par sa franchise.
L’acceptation de la mort. « Dans les écoles, on ne se prépare pas assez à ce que les chefs qui conçoivent des opérations envisagent que leurs subordonnés perdent la vie. » Il y voit un travail de fond à mener : accepter ce risque, et surtout savoir à quel moment dire stop.
La place du médecin dans la manœuvre. Une question éminemment concrète : où positionner le médecin pour qu’il puisse porter secours au plus vite ? À défaut, où placer les auxiliaires sanitaires et les infirmiers lors d’un héliportage ? Et — détail qui trahit l’expérience du terrain — l’infirmier, avec le poids de son sac, sera-t-il capable de suivre le rythme d’une section qu’il faudrait extraire à pied d’un piton ?
La gestion des journalistes. Ils veulent être au plus près des combats ; le chef doit à la fois garantir leur sécurité et leur permettre de voir ce qu’ils sont venus voir. Cela se conçoit ab initio, dit-il, comme une manœuvre à part entière, entre la base arrière d’où partent les ordres et le point de contact.
« Le légionnaire se referme comme une huître »
Le sujet du rapport à l’extérieur revient souvent, et sa réponse éclaire le fameux mystère de la Légion. Les légionnaires sont « jaloux de leur intimité, de leur histoire intérieure » et répugnent à exposer leurs états d’âme. Ils s’ouvrent deux fois par an, et avec fierté : le jour de Camerone, et lors du défilé sur les Champs-Élysées.
Mais la fermeture n’est pas un principe : c’est une question de confiance. « Si la confiance n’est pas établie, le légionnaire se referme comme une huître. Si les gens sont naturels, compétents et sans ambiguïté, ça se passera à chaque fois très bien. » Il en donne pour preuve un journaliste accueilli cinq semaines en Afghanistan : quelques jours d’observation, puis « il est devenu un des nôtres ».
Quant à l’aura de l’institution à l’étranger, il la résume par une anecdote. Rencontrant le général américain McChrystal en Afghanistan, celui-ci s’attendait à des colosses aux muscles saillants et s’étonna de voir des officiers de taille ordinaire. Sa réponse : « les muscles n’étaient pas forcément dans les bras, c’était surtout le cerveau qui faisait avancer l’affaire ».
Il observe d’ailleurs, avec lucidité, que le mythe se nourrit de lui-même — les repris de justice, la légende, le côté effrayant — et qu’« il suffit d’un seul fait divers pour le réalimenter ». Son constat est presque un aveu : « inconsciemment, la Légion laisse dire. C’est aussi un bon vecteur de communication. »
« 9 000 hommes, 9 000 raisons »
Pourquoi quitter son pays pour se battre sous un drapeau qui n’est pas le sien ? C’est la question que tout le monde pose, et sa réponse est celle que l’on fait classiquement à la Légion : autant de raisons que d’hommes.
Il identifie néanmoins un dénominateur commun : une fêlure. « Qu’elle soit politique, judiciaire, familiale, parentale, il y a une fêlure à un moment donné dans leur vie. » L’engagement devient alors le moyen de se donner une seconde chance. Certains guérissent cette fêlure au bout de cinq ans, de huit, de vingt-cinq. D’autres jamais.
Sa définition de l’institution est à l’avenant : 9 000 volontaires ayant juré fidélité à la Légion et, au-delà, à la France, « qui ont accepté une discipline stricte en échange d’une certaine humanité », de s’élever par l’effort et de parler français pour tendre la main à un camarade venu d’ailleurs. Une troupe « rustique, solide, qui avance inexorablement » — et capable de grandes choses « pour peu que les chefs lui montrent le chemin ».
Sur les histoires individuelles, il oppose une fin de non-recevoir qui en dit long sur la maison : « il y a autant d’anecdotes que d’hommes à la Légion. Ces histoires leur appartiennent, et c’est à eux de les raconter, pas à moi. »
Devenir français : le certificat de bonne conduite et le sang versé
C’est l’un des points les plus mal connus du public, et il le détaille précisément.
Au terme de cinq années de service — la durée du premier contrat —, un légionnaire qui a obtenu son certificat de bonne conduite (le « CBC ») peut déposer un dossier de naturalisation. Le CBC atteste qu’il a servi conformément à la devise de la maison : Honneur et Fidélité.
À cette règle s’ajoute une exception, instituée en 1999 : la loi dite « Français par le sang versé ». Tout légionnaire blessé ou tué au combat qui en a exprimé le souhait au préalable devient automatiquement français.
Interrogé sur le débat public autour de l’identité et de la naturalisation, il répond sans détour : « à partir du moment où quelqu’un rejoint les valeurs de la République, adhère à un système et s’élève par l’effort, il mérite d’être français ». Il signe le certificat « sans aucun état d’âme ». « Les légionnaires qui sont naturalisés, ils l’ont bien mérité. »
Y a-t-il des Français à la Légion étrangère ?
La question revient sans cesse, et la réponse tient à une subtilité juridique. La loi prévoit l’engagement d’étrangers sous commandement français : la très grande majorité des officiers sont donc français.
Pour les légionnaires, en revanche, seuls des étrangers peuvent être engagés. « Je n’ai pas le droit d’engager des Français au sein de la Légion étrangère. » Si un Français se présente dans un centre de recrutement, il servira donc à titre étranger, sous une identité déclarée. Le cursus, lui, est rigoureusement le même.
Ce qui n’empêche pas la Légion de chercher activement des francophones — et il explique pourquoi. Avec 147 nationalités, « le ciment de la cohésion, c’est la langue ». Chaque francophone devient de fait « un petit prof de français » pour ses camarades, le rôle des cadres étant de veiller à ce que seul le français soit parlé dans les rangs.
La méthode d’enseignement est propre à la maison : répétition, démonstration, apprentissage très visuel. Objectif : 400 à 500 mots, de quoi comprendre un ordre simple, exprimer une pensée claire et se débrouiller dans la rue. Preuve que le système fonctionne, cette image qu’il livre en souriant : entendre un Coréen du Sud lancer un « Davaï » légionnaire.
Une institution qui s’adapte à son recrutement
Créée le 9 mars 1831 par une ordonnance de Louis-Philippe, la Légion n’a rien d’une capsule temporelle. Elle évolue pour une raison structurelle : elle n’est pas maîtresse de son recrutement. Elle accueille les volontaires qui se présentent et s’adapte à leurs aires linguistiques — hier hispanique, latine, allemande, anglaise ; aujourd’hui davantage tournée vers l’Asie et l’Amérique du Sud. « Les ressorts de ces groupes ne sont pas les mêmes que ceux des Occidentaux. »
Ce qui ne bouge pas, ce sont les fondamentaux inscrits dans la loi et dans le statut à titre étranger. Ils encadrent les cinq premières années : pendant son premier contrat, le légionnaire vit au quartier, ne se marie pas, n’a pas de voiture. Les règles s’assouplissent lorsqu’il devient sous-officier — ce qui peut intervenir au cours ou à l’issue du premier contrat pour les meilleurs : il peut alors se marier, posséder un véhicule, vivre à l’extérieur.
C’est aussi à ce moment que le képi blanc cède la place au képi noir, lors de la remise des galons. Avec une exception qui vaut d’être connue : les caporaux-chefs anciens, militaires du rang ayant servi une vingtaine d’années sous le képi blanc, peuvent le conserver dès lors qu’ils atteignent la retraite à jouissance immédiate.
Ses quatre défis à la tête de la Légion
Interrogé sur sa feuille de route, il énumère quatre priorités.
Le recrutement d’abord : compléter les effectifs et contribuer à l’effort demandé par l’armée de Terre. L’adaptation ensuite : accompagner les transformations en cours dans l’armée de Terre, et rester force de proposition pour ne jamais accuser de retard. Le respect du statut à titre étranger, c’est-à-dire faire vivre la Légion avec ses règles propres. Le rayonnement enfin — mieux faire connaître l’institution, mais aussi, dit-il, « parler de ce qui marche bien en France ».
Une piste l’intéresse visiblement, qu’il découvre en cours d’entretien : la Légion comme instrument de francophonie. Chaque légionnaire qui rentre dans son pays d’origine, heureux d’avoir servi, emporte une part de France avec lui et devient un ambassadeur. « C’est peut-être un filon à exploiter à moyen terme. »
Sur la fidélisation, souvent présentée comme une difficulté nouvelle, il relativise : c’est un souci constant, et les premiers écrits qu’il a consultés sur le sujet datent de 1980. La réduction du nombre d’opérations extérieures ne l’inquiète pas non plus : la Légion « s’est toujours entraînée dur », et continuera d’aller dans les camps, en terrain libre, de multiplier exercices et challenges sportifs. Avec un rappel d’humilité prospective : « ma génération, entrée dans l’armée en 1989, ne pouvait pas prévoir la chute du Mur ».
Il tient enfin à corriger une idée fausse sur l’emploi opérationnel : si le recrutement et la gestion des hommes sont spécifiques, l’emploi est parfaitement conforme à la doctrine de l’armée de Terre. Ce sont les brigades qui commandent les légionnaires au combat, et le commandement des forces terrestres qui détermine leur emploi. Son rôle à lui : les former et fournir aux régiments des hommes formés, disciplinés et rustiques.
Ce que la Légion attend d’un jeune officier
Aux lieutenants qui hésitent, il adresse un message rassurant. À la sortie de l’École d’application de l’infanterie — qu’il a lui-même commandée —, ils sont très bien formés en technique et en tactique. Or c’est exactement ce que la Légion valorise : « on lui en saura gré, et d’entrée de jeu on estime qu’il est compétent, voire très compétent. Les sous-officiers lui font confiance parce qu’il a le savoir. »
La suite tient en trois conditions : être bon physiquement, être naturel, être techniquement compétent. « Et si en plus il est humain, ce sera un excellent chef de section. »
Sa définition du bon chef vaut d’ailleurs bien au-delà de la Légion. Connaître intimement ses hommes pour pouvoir les valoriser et les tirer vers le haut. Avoir le souci constant de leur formation et savoir leur décrire un parcours de carrière, pour qu’ils sachent toujours où ils vont. Et ne pas esquiver la part ingrate : « la sanction fait aussi partie de l’instruction. Quand c’est bien, on le dit ; quand c’est mal, on le dit aussi. Il faut avoir le courage de le dire. »
Quant au meilleur conseil qu’il ait reçu, il tient en deux mots, et le fait rire : « Ne change pas. »
Pourquoi la Légion ne fonctionne qu’en France
Beaucoup ont tenté de copier le modèle ; peu y sont parvenus. Son explication, qu’il présente comme une conviction personnelle, tient au style de commandement à la française enseigné dans les écoles d’officiers et de sous-officiers.
Il le définit comme « un juste milieu entre l’exigence et l’humanité ». Et en tire une formule qui résume assez bien l’institution : « on peut demander l’impossible à un homme à partir du moment où l’on respecte sa nature humaine ».
La 13e DBLE, de Djibouti au Larzac
Il garde de son commandement de la 13e demi-brigade de Légion étrangère un souvenir « humain, professionnel et familial extrêmement intense ». Nommé pour deux ans à Djibouti, il apprend en cours d’année que l’état-major souhaite rapatrier le régiment en métropole.
Son obsession devient alors la cohésion : conduire ce retour en bon ordre sans que l’unité se délite. Camerone, projets d’infrastructures, challenges sportifs, et jusqu’à des alertes réelles — il était alors question d’aller évacuer des ressortissants du Yémen en crise. « Jusqu’à monter dans l’avion pour rentrer en métropole, le régiment est resté opérationnel et soudé derrière son chef. »
La suite lui donne raison : la 13e DBLE compte aujourd’hui 1 300 hommes installés dans un quartier neuf sur le plateau du Larzac, à La Cavalerie. Et il y voit un effet dont on parle peu — l’impact économique. Citant une étude de l’INSEE selon laquelle un légionnaire crée un emploi, il souligne la transformation du territoire : environ 1 300 emplois créés autour de La Cavalerie et de Millau, et un village redevenu dynamique.
D’où l’importance qu’il accorde aux relations avec les élus locaux, les mairies et les commerçants — une constante de la maison, qui « a la chance d’avoir beaucoup d’amis et de bienfaiteurs ».
L’après-Légion : Puyloubier et la solidarité interne
Que devient un légionnaire à la fin de son contrat ? La grande majorité rentre chez elle, retrouver sa famille ou en fonder une autre. Pour les autres, la Légion applique les mêmes dispositifs de reconversion que l’armée de Terre, légèrement adaptés — un ancien légionnaire peut postuler à un emploi dès lors qu’il dispose d’un titre de séjour.
Reste ceux qui ne s’adaptent pas. Deux réponses : le réengagement, toujours possible, ou un dispositif de solidarité propre à l’institution, avec plusieurs maisons dirigées par des officiers ou d’anciens officiers de la Légion.
La plus connue est le domaine de Puyloubier, au pied de la Sainte-Victoire. On y est accueilli sans condition de ressources, dès lors qu’on a servi à la Légion et obtenu son certificat de bonne conduite — à une condition, très légionnaire : rendre un menu service. « On n’a rien sans rien à la Légion. » S’y ajoutent une maison de retraite et des maisons d’accueil permettant de passer des vacances.
Camerone, le 30 avril
La fête de la Légion commémore le combat de Camerone, livré au Mexique le 30 avril 1863. À Aubagne, la cérémonie se déroule devant le monument aux morts, le long de la voie sacrée.
C’est le jour où chaque légionnaire renouvelle son serment de servir la France avec honneur et fidélité, et où l’on se souvient des 41 000 morts de la Légion — « qui, en mourant pour un pays qui n’était pas le leur, deviennent immortels, puisque leur mémoire est entretenue par les légionnaires ». Un ou plusieurs légionnaires particulièrement méritants sont mis à l’honneur en portant la main du capitaine Danjou le long de la voie sacrée.
Questions fréquentes
Un légionnaire peut-il devenir français ?
Oui. Après cinq ans de service et sous réserve d’avoir obtenu son certificat de bonne conduite, il peut déposer un dossier de naturalisation. Depuis 1999, la loi dite « Français par le sang versé » permet en outre à tout légionnaire blessé ou tué au combat de devenir automatiquement français, s’il en a exprimé le souhait au préalable.
Un Français peut-il s’engager à la Légion étrangère ?
La loi ne permet d’engager que des étrangers comme légionnaires. Un candidat français est donc engagé « à titre étranger », sous une identité déclarée. Le cursus et les règles sont ensuite identiques. Les officiers, eux, sont dans leur très grande majorité français.
Combien y a-t-il de légionnaires et de nationalités ?
Environ 9 000 hommes, issus de 147 nationalités différentes. La langue française constitue, selon le commandant de la Légion, le principal ciment de leur cohésion.
Qu’est-ce que Camerone ?
Camerone commémore le combat livré au Mexique le 30 avril 1863 et constitue la fête de la Légion étrangère. La cérémonie se tient à Aubagne, où la main du capitaine Danjou est portée le long de la voie sacrée par un légionnaire mis à l’honneur.
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