Le général Ghislain Réty commande le GIGN depuis 2020. Il y est entré en 1995, alors que l’unité comptait 80 personnes et quatre officiers — elle en compte aujourd’hui près de mille. Enlèvements en recrudescence, engagement dans onze pays simultanément, prérogatives sans équivalent dans les armées : il détaille le fonctionnement réel du groupe d’intervention, et donne un conseil très concret à ceux qui veulent le rejoindre.
Ce qu’il faut retenir de cet épisode
- Le GIGN est passé de 80 à près de 1 000 personnes en trente ans, et de 4 à 100 officiers.
- L’unité traite une dizaine de nouvelles missions par jour et est déployée dans onze pays simultanément.
- Son commandant cumule les prérogatives opérationnelles, RH et budgétaires — une concentration sans équivalent dans les armées.
- Les enlèvements sont en réelle recrudescence : environ un par semaine, dont une majorité liée à des dettes ou à des affaires familiales.
- Pour devenir officier au GIGN, il faut y entrer lieutenant — ce qui exclut la voie du concours des capitaines.
- Son conseil aux candidats : viser le concours universitaire de la gendarmerie plutôt que Saint-Cyr. L’explication est mathématique.
Une unité méconnaissable en trente ans
Les chiffres qu’il livre disent l’ampleur de la transformation. À son arrivée en 1995, le GIGN comptait quatre officiers et 80 personnes. Aujourd’hui : cent officiers et près de mille personnes, avec des antennes en métropole et outre-mer, placées sous son commandement direct depuis 2021.
Le rythme opérationnel a suivi : une dizaine de nouvelles missions par jour. Et une empreinte internationale que peu soupçonnent — l’unité est engagée dans onze pays simultanément, dont l’Irak, le Tchad, l’Ukraine et Haïti.
Les missions principales relèvent de la lutte contre la criminalité organisée, de l’acquisition du renseignement et de l’interpellation d’individus dangereux.
Une concentration de prérogatives unique
C’est la singularité institutionnelle du poste, et il la souligne lui-même : il n’existe pas d’équivalent dans les armées.
Le commandant du GIGN détient les prérogatives opérationnelles — il décide de toutes les missions —, les prérogatives ressources humaines — de la sélection à la formation —, et les prérogatives budgétaires, avec un budget propre lui permettant de choisir jusqu’aux armements de l’unité.
Ailleurs, ces attributions sont réparties entre autorités organiques et autorités d’emploi. Ici, elles convergent — ce qui explique en partie la réactivité de l’unité, et la durée inhabituelle de son commandement : cinq ans déjà, et jusqu’en 2026 ou 2027.
Le GIGN avant Saint-Cyr
Sa vocation ne date pas de l’école. « Quand je suis entré au lycée militaire, c’était déjà pour rejoindre le GIGN. » Dès le premier jour à Saint-Cyr, interrogé sur son choix d’arme, il répond gendarmerie — « en vue d’intégrer le GIGN ». Trente ans plus tard, il y est toujours.
De Saint-Cyr, il retient deux apports. L’apprentissage du commandement d’abord, avec un niveau d’exigence en matière de militarité qu’il dit n’avoir retrouvé nulle part ailleurs — y compris comme instructeur en école de gendarmerie.
Et surtout la camaraderie. Il en donne une explication concrète, presque matérielle : l’isolement géographique de l’école en Bretagne, qui décourage les échappées du soir, et la vie en chambrée — « aujourd’hui ce sont des chambres individuelles ; à l’époque on vivait à plusieurs, jusqu’à des chambres de deux la dernière année ».
Quant à la persistance de ces liens trente ans après, il l’attribue à un moment de vie particulier : « on est libéré des concours, on a une forme d’autonomie et de maturité, mais très peu sont mariés et personne n’a d’enfants. Ce n’est ni trop tôt, ni trop tard. » S’y ajoute un effet de génération : entré en 1991, il appartient à une promotion qui a connu l’ex-Yougoslavie, puis l’Afghanistan, puis le Sahel — « une activité opérationnelle très intense », à la différence des promotions des années 1980.
Son conseil aux candidats : ne passez pas forcément par Saint-Cyr
C’est l’information la plus utile de l’entretien, et elle surprendra ceux qui idéalisent la voie prestigieuse.
Premier point de règle : pour rejoindre le GIGN comme officier, il faut y entrer lieutenant. Ce qui exclut d’emblée la voie du concours des capitaines, empruntée par de nombreux officiers de l’armée de Terre qui rejoignent la gendarmerie plus tard.
Deuxième point, arithmétique. À Saint-Cyr, l’arme est choisie selon le rang de sortie. Dans sa propre promotion, la dernière place de gendarmerie est partie en 23e position sur 158 élèves. « Ça veut dire qu’il faut finir dans les 20 premiers pour cent. C’est un pari, quand on entre à Saint-Cyr, de se dire : je vais y arriver. »
D’où son conseil, qu’il donne régulièrement aux jeunes qui l’interrogent : « s’ils sont sûrs de leur côté militaire, de leur côté physique, alors passez le concours universitaire. L’avantage, c’est qu’en cas de réussite vous êtes certain d’être lieutenant de gendarmerie. Et si vous le ratez, vous pouvez le repasser. » La formation se déroule ensuite à Melun, à l’académie militaire de la gendarmerie nationale.
Anecdote révélatrice de la place de sa promotion dans l’institution : ils seraient 32 officiers de gendarmerie sur 158 — douze directement à la sortie de Saint-Cyr, une vingtaine ayant rejoint plus tard au grade de capitaine.
Gendarme et militaire : une fierté revendiquée
Il insiste sur un point souvent mal compris du grand public : la gendarmerie est massivement engagée en opérations, et sur des théâtres qui s’apparentent à des conflits militaires.
Il cite la Nouvelle-Calédonie et la lutte contre l’orpaillage illégal en Guyane — « des usages des armes, des interpellations de véhicules, une immersion extrêmement violente ». Et rappelle l’engagement du GIGN au Soudan, en Ukraine, dans le nord de l’Irak, ainsi que ses détachements au Sahel.
Les coopérations interarmées sont d’ailleurs constantes : travail avec la Marine nationale pour l’action de l’État en mer et le contre-terrorisme maritime, avec le 13e RDP en Guyane, et emploi d’hélicoptères du 4e RHFS, l’unité héliportée des forces spéciales. « On est très connectés, et très fiers de notre statut militaire. »
À quoi s’ajoute une dimension diplomatique peu connue : il dit échanger avec quatre-vingts pays partenaires, et compter parmi ses interlocuteurs quotidiens les ministères de la Justice et des Affaires étrangères.
Servir : « on n’en a pas le monopole »
Sa définition du verbe est exigeante : « tout donner pour les autres et pour la réussite de la mission ». Ce qui inclut, à son niveau, une dimension prosaïque — donner à ses subordonnés les moyens de réussir, ce qui se joue sur des budgets et des réorganisations. « Ça demande un désintéressement total. »
Mais il refuse catégoriquement d’en faire une exclusivité militaire, et c’est ce qui rend son propos intéressant. Il dit son admiration pour les dirigeants d’entreprise qu’il côtoie, et plus encore pour les jeunes entrepreneurs : « lui, il met tout sur la table, il vend sa maison, il engage sa famille. Nous, nous avons la garantie d’un salaire à la fin du mois. »
Même refus du monopole sur le sacrifice. On oppose souvent que le militaire est prêt à donner sa vie — il rappelle l’engagement des pompiers, celui des policiers, et pousse la comparaison jusqu’aux agents intervenant sur les autoroutes, dont le nombre de morts annuels rapporté aux effectifs n’est, souligne-t-il, pas si éloigné de celui des militaires. « On n’a pas le monopole d’être prêt à sacrifier sa vie. »
Il applique le même relativisme à son école : « il ne faut pas être saint-cyrien pour avoir le monopole de l’engagement. Il faut être très modeste là-dessus. »
Les enlèvements, un phénomène en hausse réelle
Interrogé sur l’impression d’une multiplication des enlèvements, il confirme sans détour : « en moyenne, on en fait un par semaine ». Il en distingue trois catégories.
Les enlèvements entre délinquants d’abord, les plus nombreux, liés à des dettes — stupéfiants le plus souvent, parfois jeu. On enlève la victime ou l’un de ses proches pour faire pression. Sur ceux-là, il pense qu’un « chiffre noir » apparaît davantage qu’il n’augmente : « avant, ils réglaient leurs problèmes entre eux ; aujourd’hui ils portent plainte ».
Les enlèvements familiaux ensuite, liés à des conflits de droit de garde, dont il souligne la dangerosité psychologique particulière.
Les enlèvements crapuleux enfin, en vue d’une rançon. C’est là qu’il constate une recrudescence dont il dit être « persuadé ». Les affaires liées aux cryptomonnaies ont fortement médiatisé le phénomène, mais elles ne sont, précise-t-il, que « la face émergée de l’iceberg ».
Comment le GIGN décide de s’engager
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce n’est pas la nature de l’affaire qui déclenche l’engagement, mais deux critères : la dangerosité et la technicité.
Un enlèvement familial présente peu de dangerosité mais une forte technicité ; une affaire liée à la criminalité organisée bascule sur le premier critère. « Le motif importe peu. On gère une affaire médiatique comme une affaire de famille : on met les mêmes moyens techniques. »
Il livre au passage la définition opérationnelle qui structure toute l’action de l’unité : « un enlèvement, c’est une prise d’otage non localisée ». D’où l’importance du deuxième métier du GIGN, moins connu que l’intervention : l’acquisition du renseignement, qui permet d’aider les enquêteurs à localiser le lieu de détention. Le reste suit une séquence éprouvée — interpeller l’auteur, libérer l’otage — avec des principes d’action constants mais aucun mode opératoire identique.
Une violence qui se banalise et rajeunit
Son constat sur l’évolution de la menace est documenté par ce que ses hommes trouvent sur le terrain.
L’armement d’abord : « avant, on avait uniquement le fusil de chasse. Aujourd’hui, on trouve de l’arme de guerre — du 9 mm, du 5,56, du 7,62. » Une banalisation qui va de pair avec une sophistication croissante de l’adversaire, et qui rend d’autant plus précieuses la formation et la culture militaires de l’unité.
Le rajeunissement ensuite, qu’il relève avec gravité : « aujourd’hui, on a des jeunes de quinze ans qui commettent des homicides. Avant, c’était quand même plus rare. »
Questions fréquentes
Comment devenir officier au GIGN ?
Il faut rejoindre l’unité au grade de lieutenant, ce qui exclut la voie du concours des capitaines. Le commandant du GIGN conseille aux candidats de privilégier le concours universitaire d’officier de gendarmerie, qui garantit l’affectation en gendarmerie et peut être repassé, plutôt que Saint-Cyr, où l’obtention de l’arme dépend du rang de sortie.
Combien de personnes compte le GIGN ?
Près de mille, dont une centaine d’officiers, réparties entre l’échelon central et les antennes de métropole et d’outre-mer — contre 80 personnes et quatre officiers au milieu des années 1990.
Quelles sont les missions du GIGN ?
Principalement la lutte contre la criminalité organisée, l’acquisition du renseignement et l’interpellation d’individus dangereux, en France comme à l’étranger — l’unité étant engagée dans une dizaine de pays simultanément.
Les enlèvements augmentent-ils en France ?
Le GIGN intervient en moyenne sur un enlèvement par semaine. Son commandant distingue les affaires entre délinquants, où la hausse apparente tient surtout à une libération de la parole, des enlèvements crapuleux à fin de rançon, sur lesquels il constate une recrudescence réelle.
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