Engagé à dix-huit ans, commando parachutiste, Laurent Etchamendy a quitté l’uniforme en 2008 pour devenir vidéaste. Quinze ans plus tard, il a consacré deux ans et demi à un documentaire sur la reconstruction par le sport des blessés des armées — trois portraits croisés, un double amputé, un survivant d’explosion, un gendarme atteint de syndrome post-traumatique. Refusé par les chaînes, le film a été primé dans plusieurs festivals internationaux. Il raconte comment on filme cela sans tomber dans le pathos.
Ce qu’il faut retenir de cet épisode
- Le déclencheur : en 2009, il apprend la mort de son chef d’équipe en Afghanistan, et la blessure grave de son radio, qui mourra peu après.
- Sa méthode de tournage : pas de reprises, pas de questions qui dérangent. « Il me racontait ce qu’il voulait. »
- Le film est volontairement pédagogique : il explique les rôles 1, 2 et 3 du service de santé des armées — « moi-même, je ne savais pas ».
- Aucune chaîne n’en a voulu — et il l’assume : « je ne voulais surtout pas coller à un style ».
- Le message du film : « On peut arriver au fond de la piscine et taper du pied. Des mains tendues, il y en a plein. Il faut vouloir la prendre. »
- Il en est ressorti transformé — au point de quitter son activité pour rejoindre une association au service des blessés.
Du 35e RAP à la caméra
Il s’engage à dix-huit ans au 35e régiment d’artillerie parachutiste, à Tarbes, pour faire de la topographie. Puis se présente aux tests des équipes commando parachutiste — à une période charnière, en 1999, où chaque régiment de la 11e brigade se dote d’une seconde équipe.
« Rentrer dans une équipe comme ça, ça change la vie. Ce sont des procédures différentes, des missions différentes. » Il y restera jusqu’à son départ de l’armée, en 2008.
La vidéo naît exactement au même moment, et par le parachutisme. Une bande de copains entrée en équipe ensemble, qui progresse au même rythme au para-club et prend l’habitude de filmer tous ses sauts pour en tirer des clips de fin de stage. Il deviendra vidéaste tandem : « À chaque saut filmé, il fallait faire un petit montage pour les gens qu’on faisait sauter. C’était marrant de transmettre déjà de l’émotion. »
Suit une période de bricolage héroïque, au pied des Pyrénées : des caméras mini-DV fixées sur des plaques d’aluminium vissées aux casques, pour filmer leurs descentes à snowboard. « Les gens nous prenaient pour des extraterrestres — il n’y avait pas d’action cam à l’époque. » Il fera ses derniers sauts avec l’une des premières GoPro arrivées en France.
Une entreprise montée sans étude de marché
Reconverti dans le commerce d’articles de sport, il pousse son employeur à devenir revendeur de caméras d’action et devient le vendeur-conseil de référence sur le sujet. C’est là que la demande apparaît : les caméras sont accessibles, mais « très peu de gens avaient les ressources, le goût ou le temps pour faire le montage ».
Il crée sa micro-entreprise en quinze jours, pensant travailler en parallèle. Les demandes s’enchaînent. « Normalement, quand on monte un business, on fait une petite étude de marché. Je n’ai pas du tout fait ça. J’ai démissionné et je suis parti à l’aventure. » Trépied de grande surface, slider fabriqué avec un ami menuisier — « vraiment de l’artisanat complet ».
La stratégie viendra en marchant, et elle est plus fine qu’il ne le dit. Il commence par l’événementiel sportif — ce qui l’amène à travailler avec des marques outdoor — mais refuse de mettre tous ses œufs dans le même panier : il répond aussi à des appels d’offres publics, avec des cahiers des charges « très carrés, très stricts, mais toujours intéressants techniquement ».
Bien lui en prend. Le Covid ampute son chiffre d’affaires d’environ 40 %, l’événementiel disparaissant pour plusieurs saisons. Il fait le parallèle avec sa vie d’avant : « Un cas non conforme. Est-ce que je l’avais anticipé ? Un peu, dans les grandes lignes. Donc je réagis rapidement. » Une gestion prudente de la trésorerie lui permet de passer la tempête.
C’est au déconfinement que le lien avec l’institution militaire se renoue, par les réseaux sociaux. « Quand on est sur le terrain, tous les sens sont en éveil. Il faut être à l’affût. » Trois mails, un coup de téléphone — et une commande de l’École des troupes aéroportées, qui voulait digitaliser une partie de sa formation et n’avait ni les ressources humaines ni les moyens techniques de produire en interne des tutoriels multicaméra. « Je n’avais jamais imaginé revenir à l’ETAP avec une casquette de réalisateur, en prenant un brief et en y répondant. »
Suivront plusieurs années avec le Centre national des sports de la Défense, à couvrir des championnats du monde militaires — rugby, triathlon, équitation, sauvetage sportif. « Je cochais des cases qui me faisaient vraiment plaisir : la réalisation dans de beaux événements, et la culture militaire que je connais bien. »
Un projet gardé quinze ans
L’origine du documentaire est ancienne et douloureuse. En 2009, alors qu’il vient de quitter le régiment, il apprend la mort de son chef d’équipe en Afghanistan. Le radio de l’équipe, très grièvement blessé le même jour, mourra quelques temps après. « Ça m’a profondément marqué. » D’autres blessés, d’autres accrochages suivront dans les années 2010, touchant à chaque fois des connaissances.
« Je m’étais dit qu’un jour je ferais quelque chose à travers la vidéo pour rendre hommage à mes camarades et à tous ceux qui luttent contre la blessure, physique ou psychique. » Mais il se juge trop inexpérimenté : « Écrire et réaliser un 52 minutes, ce n’est quand même pas rien. » Il se fait la main pendant des années sur des clips et des formats de 26 minutes dans le milieu du sport.
Le déclic vient d’une commande : dix jours d’immersion au CNSD, auprès du département des blessés, pour un clip sur les stages de reconstruction par le sport. Il y côtoie des paraplégiques, des amputés, des blessés psychiques. Il avait été introduit avec soin par le staff — « Laurent vient du milieu, ce n’est pas un journaliste people » — et a choisi d’être le plus discret possible.
Au retour, il appelle sa scénariste : « Ça y est, c’est le moment, on y va. Techniquement, je suis prêt. »
Suivront deux ans et demi d’écriture, de recherche de financements et de tournage. Avec une difficulté personnelle qu’il n’avait pas anticipée : monter un dossier de production suppose de se présenter. « J’ai toujours été discret sur mon ancienne vie. Là, il faut sortir deux ou trois photos, raconter un peu sa vie perso — pour que les partenaires comprennent qu’il y a une histoire derrière, que ce n’est pas un effet de mode. »
Trois portraits, et pourquoi trois
Le choix des protagonistes obéit à une contrainte de format : « En portrait croisé sur 52 minutes, pour entrer en profondeur dans les histoires personnelles, on ne peut pas faire plus de trois profils » — auxquels s’ajoutent des intervenants médicaux et sportifs. Il a cherché la complémentarité : armées représentées, générations, pathologies.
Cyril, ancien commando du CPA 10, blessé en Irak par un drone piégé, double amputé. Un détail l’a saisi : « Il réalise qu’il a perdu une jambe et il se pose lui-même le garrot, quelques secondes avant que ses camarades n’arrivent. » Il y voit la marque d’une formation individuelle poussée : « Ils savent tous que sans garrot sur une jambe arrachée, en quelques minutes c’est fini. » Ce qui l’a ensuite frappé, c’est le raisonnement de l’intéressé : « Je faisais partie des meilleurs en unité spéciale, donc je reprends le sport et je veux faire partie des meilleurs rapidement. C’est un mindset. » Équipe de France de volley assis, puis la cérémonie d’ouverture de Paris 2024.
Souleiman, du 1er RHP, seul survivant d’une explosion au Mali lors de sa première mission. « Quand je le croise pour la première fois, avec son sourire, ce côté hyper positif — il avait presque l’âge de mon fils. »
Sébastien, gendarme mobile du Pays basque, dont le syndrome post-traumatique s’est déclenché en mission en Guyane. Il raconte avec beaucoup d’émotion « le fait d’avoir plongé, de mettre des mots sur cette blessure, de se détacher de sa famille et de ses amis, de sombrer un peu dans l’alcool ». Puis la remontée : la culture du sport — pelote, surf, rugby —, les Invictus Games, et une médaille d’or en rugby fauteuil décrochée cette année, dans une discipline dominée depuis des années par les Américains. « L’apothéose. »
Un film volontairement pédagogique
Il tient à lever une ambiguïté : « Ce n’est absolument pas une commande de l’armée. C’est un projet personnel. » Il a travaillé avec la délégation à l’information et à la communication de la Défense pour la validation finale et l’achat d’images d’archives, mais rien de plus.
En revanche, il a délibérément fait œuvre d’explication. Le film détaille la chaîne de prise en charge : rôle 1, rôle 2, rôle 3, depuis le terrain jusqu’à l’hôpital. Sa justification vaut aveu : « Même moi, qui ai passé quelques années en armée et en mission, je ne savais pas que le service de santé des armées était structuré de cette manière. »
Il montre aussi des dispositifs mal connus. La maison des blessés à Percy, où des appartements sont mis à disposition des familles des blessés les plus graves, hospitalisés pour des mois : « Je ne sais pas si d’autres pays proposent ça. Pour des gars parfois isolés, avoir leur famille à côté, c’est fabuleux. » Les maisons Athos, dont il a filmé la première, près de Bordeaux : « une vraie bulle », des ateliers culturels, artistiques, sportifs ou nature, sans aucune obligation, où l’on vient pour une journée ou une semaine « se retrouver entre camarades ». Et le village des blessés du CNSD, encore en images de synthèse au moment du tournage, aujourd’hui ouvert aux familles.
Il décrit un dispositif d’ensemble qu’il juge cohérent : l’institution — la cellule d’aide aux blessés, les bureaux environnement humain dans les régiments —, la chaîne médicale, et les nombreuses associations, « plus les camarades des régiments qui n’hésitent pas à mouiller le maillot pour lever des fonds. Un cercle très vertueux. »
Il rappelle enfin que le sport n’est qu’un outil parmi d’autres : « J’ai croisé des blessés qui se sont reconstruits grâce à la musique, qui écrivent leurs textes et les enregistrent. Il y a des peintres. » Il salue au passage les collectifs de soldats artistes.
Filmer sans voyeurisme
C’est la question qu’on lui pose le plus, et sa réponse est méthodique.
Le tournage se fait en run and gun : « On prend la caméra, on allume, on est sûr d’avoir le bon cadrage et le micro ouvert, et on va chercher l’émotion ou l’instant fort. » Le reste tient à la relation : les protagonistes l’acceptent parce qu’ils savent ce qu’il fait là.
Ses règles, il les a annoncées d’emblée : « Je leur ai toujours dit que je ne poserais jamais de questions qui dérangent. Ils me racontaient ce qu’ils voulaient. On n’a pas fait de prises et de reprises — j’estimais que ce n’était pas bien. » Le résultat, dit-il, ce sont des témoignages « pas surjoués, au contraire très sincères ».
L’un des trois a d’ailleurs posé sa propre condition : il voulait que le réalisateur vienne seul, sans ingénieur du son ni second cadreur. « Il voulait me raconter son histoire à moi et à personne d’autre. » Il est venu avec ses caméras et ses lumières, et a tout géré seul.
Sur la distance à tenir, il ne joue pas les professionnels imperturbables : « Ça m’a touché. J’ai eu la chair de poule un paquet de fois, et le vibrato dans la voix quand je leur parlais. » L’équilibre consiste à rester focalisé sur les impératifs techniques tout en laissant passer l’émotion.
Sa ligne rouge est explicite : « Ne pas tomber dans le pathos ou le voyeurisme. C’était hors de question. » Et il l’attribue autant à sa nature qu’à un apprentissage : sa scénariste lui a enseigné les courbes dramaturgiques, appliquées « de la manière la plus naturelle possible ».
Refusé par les chaînes, primé à l’étranger
L’avant-première a eu lieu en octobre 2024 à l’École militaire. « Grosse pression : à part mon producteur, ma scénariste et mon équipe technique, personne n’avait vu le film. »
A suivi une tournée de six mois dans les unités — celles des trois blessés d’abord, puis d’autres. L’objectif était précis : montrer le film aux premiers concernés, « pour arriver à trouver les mots, et peut-être libérer plus facilement la parole chez certains blessés non reconnus ou en phase d’acceptation ».
Puis l’ouverture au grand public, sur l’insistance de ceux qui lui répétaient que le message dépassait les armées. Projections en salle, à Balard, à l’Assemblée nationale, à Sciences Po Paris, au palais Niel à Toulouse. « Des gens complètement éloignés de la question militaire arrivent à s’approprier le message pour leur histoire personnelle. Jamais je n’aurais imaginé. »
Sous-titré en anglais dès l’origine, le film a été inscrit dans des festivals internationaux — sur les thématiques du handicap et du sport. Premier prix dans un festival international du film de sport près de Monaco, parmi plusieurs centaines de films. Puis d’autres distinctions : trois ou quatre prix, une dizaine de sélections officielles, une finale à Bangkok, un prix en Slovénie, et une nomination aux États-Unis dans un festival consacré aux vétérans — seul film français retenu.
Le contraste avec la télévision française est frappant, et il l’assume sans amertume : son producteur a présenté le film à plusieurs chaînes, aucune n’en a voulu. « Ce n’est pas grave, parce qu’il n’est pas réalisé comme certains documentaires qu’on voit sur les grandes chaînes. Et je ne voulais surtout pas coller à un style, ou le réaliser en fonction de la chaîne à qui le vendre. Hors de question. » Le film doit sortir sur une plateforme de streaming.
Ce qu’il a appris du syndrome post-traumatique
Il prend soin de préciser qu’il n’est ni médecin ni spécialiste, mais restitue ce que deux ans d’échanges lui ont appris.
D’abord la variabilité : des blessures qui se réveillent dès le retour de mission, avec des changements de comportement, et d’autres qui se déclenchent « des semaines, des mois, voire des années après. C’est là toute la complexité ». Puis des phases : l’acceptation, le moment où l’on accepte de sortir de chez soi et de rencontrer des thérapeutes, et pour certains le retour à l’emploi. « Ça peut durer très longtemps. »
Ce qu’il retient surtout tient au double travail d’acceptation : « Il faut que le blessé accepte sa blessure — facile à dire. Mais il faut aussi que l’entourage accepte, et soit au courant. » D’où l’importance des échanges entre familles et spécialistes, « pour que l’entourage proche arrive à décrypter certains comportements ». Il rappelle enfin que la qualification relève de commissions médicales : « Ce n’est pas le blessé lui-même qui se juge, ni nous. C’est très codifié. »
Une projection en régiment l’a marqué plus que les autres. Un homme en civil est venu le voir à la fin, presque la larme à l’œil : « Merci, parce que les gens vont enfin comprendre notre blessure — nous, on n’arrive pas à leur faire comprendre. »
Il note aussi que le sujet dépasse les armées : les attentats en sont la forme extrême, mais certaines professions, ou un simple accident, peuvent produire le même syndrome.
« On ne sort pas indemne d’un projet comme ça »
Le staff du département des blessés l’avait prévenu au début du tournage : « Tu vas en prendre plein la figure. » Il confirme, en insistant sur le fait que l’émotion fut souvent positive — « mais c’est de l’ascenseur émotionnel en permanence ».
Le message qu’il a voulu porter, il le résume sans rien enjoliver de ce qui précède : « On peut arriver au fond de la piscine et taper du pied, remonter à la surface, et arriver à trouver la main qu’on nous tend. Des mains, il y en a plein. Il faut la voir, et vouloir la prendre à un moment donné. »
La conséquence, il ne l’avait pas anticipée. À la fin de la tournée en unités, il s’est aperçu qu’il ne se voyait pas « revenir au train-train du réalisateur d’entreprise et de collectivité, faire des clips classiques ». Le président de l’association Soutien Commando, dont il était adhérent et pour laquelle il avait déjà réalisé des vidéos, lui a proposé de la rejoindre comme salarié.
Trois axes qu’il énumère avec enthousiasme : le confort des opérateurs commandos, le devoir de mémoire, et le soutien aux initiatives au profit des blessés. « Un alignement de planètes. Ils m’ont tellement apporté que j’ai envie de continuer à les aider et à raconter leurs histoires à travers la caméra. »
Questions fréquentes
Qu’appelle-t-on la reconstruction par le sport ?
Un parcours proposé aux militaires blessés, physiques comme psychiques, dans lequel la pratique sportive sert de levier de réhabilitation. Il est notamment conduit par le Centre national des sports de la Défense, qui organise des stages et intervient auprès des blessés dès l’hôpital. Le sport n’est qu’un outil parmi d’autres : la musique ou les arts plastiques remplissent la même fonction pour certains.
Que sont les maisons Athos ?
Des lieux de réhabilitation destinés aux militaires blessés psychiques, où l’on vient sans obligation, pour une journée ou une semaine, se retrouver entre camarades. Encadrées par des éducateurs, elles proposent des ateliers culturels, artistiques, sportifs et de plein air. La première a ouvert près de Bordeaux ; d’autres se sont créées depuis sur le territoire.
Que sont les rôles 1, 2 et 3 ?
Les échelons successifs de la chaîne de prise en charge médicale en opération, du premier soin délivré au plus près du terrain jusqu’à l’hôpital doté de moyens chirurgicaux complets. C’est cette organisation, méconnue y compris des militaires eux-mêmes, que le documentaire explique.
Que sont les Invictus Games ?
Une compétition internationale réservée aux militaires blessés en service. Au-delà du résultat sportif, elle vise à donner à voir la résilience de ceux qui y participent. Deux des trois protagonistes du documentaire y ont été sélectionnés, l’un revenant capitaine de l’équipe de France de rugby fauteuil, médaillée d’or.
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