Il est attaché de défense à Moscou depuis un an et demi — un poste qu’il décrit comme « passionnant, exigeant, un peu compliqué » dans un contexte où les relations bilatérales sont tendues. Colonel de l’arme du Train, quatrième affectation en ambassade, ce saint-cyrien détaille un métier largement méconnu : conseiller l’ambassadeur, capter l’information, préparer l’évacuation des ressortissants — et apprendre à courber l’échine, ce que l’école militaire n’enseigne pas.
Ce qu’il faut retenir de cet épisode
- La France arme environ 90 attachés de défense couvrant 160 pays — l’un des trois premiers dispositifs au monde.
- À Moscou, plus de 70 attachés de défense étrangers — répartis, dit-il, en « pays amicaux » et « pays non amicaux ». « Ce n’est pas la France. »
- Ce que l’école ne prépare pas : « être beaucoup plus rond, plus patient, courber parfois l’échine ».
- La distinction qui fonde tout : « L’attaché de défense représente le ministère, pas le ministre. L’ambassadeur représente l’ensemble du gouvernement. »
- Sur les diplomates : « Ils ont très souvent une approche conceptuelle des choses. La mise en œuvre est toujours un peu plus compliquée. »
- Le risque n’est pas théorique : il a perdu un sous-officier démineur en marge d’une formation au Tadjikistan.
Du transport aux relations internationales
Sorti de Saint-Cyr dans l’arme du Train, il commence par la logistique : chef de section, chef de peloton, puis commandant d’escadron de transport. Sa carrière bascule ensuite vers les relations internationales, en alternant des postes en organisation internationale — l’OTAN —, en ambassade et en administration centrale.
Il tient à préciser qu’il n’a pas découvert l’international en ambassade : deux déploiements de six mois dans les Balkans, d’abord avec son peloton puis avec son escadron, et une projection de quelques semaines au Congo en 1997 pour une évacuation de ressortissants français.
L’ambition d’être attaché de défense est ancienne — « sans avoir tout à fait une vision claire de ce que nécessitait cette fonction ». Le choix d’une zone russophone, lui, découle d’un détail de parcours : il avait fait du russe en classe préparatoire. Mais il insiste sur ce qui ne se planifie pas : « Quatre postes en ambassade et trois comme attaché de défense, ce n’est pas du tout quelque chose auquel je m’attendais. C’est une idée qu’on a à Saint-Cyr, et qui reste à transformer. »
Deux ans de russe, et six mois au Tadjikistan
Le chemin passe d’abord par une sélection : il a présenté le concours de l’École de guerre par la voie relations internationales — filière qui n’existe plus sous cette forme — et choisi le russe. « À 32 ans, j’entrais dans une voie qui allait prioritairement, mais pas uniquement, m’amener à exercer des responsabilités dans le domaine des relations internationales. »
Suit une formation linguistique lourde : deux ans à Strasbourg, à l’école interarmées du renseignement et des études linguistiques, puis une seconde année, puis un stage d’application de six mois au Tadjikistan. « On n’y apprend pas du tout à être attaché de défense. On renforce ses connaissances linguistiques et sa compréhension de la région et de la culture soviétique et russe. »
La formation au métier lui-même est bien plus courte : huit à douze semaines à Balard, une fois la sélection acquise, avec l’ensemble des futurs attachés retenus. Volets sécurité, volets logistiques. Mais pas de connaissance régionale : « Vous êtes censé avoir vous-même fourni les efforts nécessaires. Les gens choisis sont ceux qui ont une connaissance de la langue et de la région — c’est d’ailleurs pour ça qu’ils sont sélectionnés. »
Il a par ailleurs eu la chance d’un galop d’essai précoce : six mois comme attaché de défense adjoint à Douchanbé, sans formation préalable, au milieu des années 2000. « C’est là que j’ai commis assez jeune mes premières erreurs. Ça m’a été très utile pour l’avenir : j’ai pu tirer assez tôt les bonnes leçons. »
Les quatre casquettes d’un attaché de défense
Il énumère ses missions, et l’une d’elles est aujourd’hui en sommeil.
- Conseiller : il est l’un des chefs de service de l’ambassade, et à ce titre le conseiller défense de l’ambassadeur.
- Capteur d’information au profit des différents échelons de l’administration centrale.
- Influenceur : porter la vision française auprès des autorités locales — « c’est un peu compliqué dans le contexte actuel ».
- Appui à l’industrie de défense française pour l’export d’armements et d’équipements.
Le format des équipes surprend : dans 90 % des ambassades, une à quatre personnes. « Soixante pour cent du temps, on est deux : un sous-officier et un officier. » Les missions de défense africaines, historiquement dotées d’unités de coopération, faisaient exception avec plusieurs dizaines de personnes.
Ce que Saint-Cyr ne prépare pas
C’est le passage le plus honnête de l’entretien. Il reconnaît ce que l’école lui a donné — une formation académique complémentaire de la prépa, des enseignements en relations internationales, et surtout la poursuite des langues : anglais, allemand, russe. « L’anglais et le russe m’ont particulièrement servi. »
Puis il pose la limite : « Je ne suis pas certain que Saint-Cyr prépare parfaitement à un poste d’attaché de défense en ambassade, parce que les qualités développées en ambassade sont un peu différentes de celles qu’on développe initialement à l’école. »
Ces qualités, il les nomme sans détour : « Il faut apprendre à être beaucoup plus rond, à être plus patient, à courber parfois l’échine, à être diplomate — à savoir naviguer et coopérer avec des gens qui n’ont pas le même logiciel, le même mode de fonctionnement. »
Sa méthode pour y parvenir tient en un mot : le jeu. « Quels que soient vos chefs, militaires ou civils, ils ont chacun leur caractère, leur marotte, leurs préoccupations. L’enjeu pour le subordonné que je suis, c’est de s’adapter. » Concrètement : comprendre les clés de raisonnement, les biais cognitifs, la culture de l’interlocuteur. « Qu’est-ce qu’être un diplomate ? Comment un diplomate prend-il une décision, et sur quelle base ? »
La difficulté est aussi structurelle : un attaché de défense a beaucoup de chefs — direction du renseignement militaire, chef d’état-major des armées, direction générale des relations internationales et de la stratégie, parfois la DGA, parfois le secrétariat général pour l’administration. « Chacun a son identité propre et son vocabulaire propre. C’est à nous d’adopter le bon code. »
La dimension politique, et une distinction essentielle
Interrogé sur la vieille rivalité entre militaires et diplomates, il répond par une clarification institutionnelle qui éclaire tout le métier.
« L’attaché de défense représente le ministère — et pas le ministre. L’ambassadeur, lui, représente l’ensemble du gouvernement. » D’où une perception « très politique des choses » qu’il faut s’approprier rapidement : « Si on n’a pas de sens politique, on n’est pas en mesure d’aider efficacement l’ambassadeur. »
C’est pourquoi, dit-il, on évoque souvent la dimension politique du rôle : « On est au carrefour entre le politique et le militaire, et c’est parce qu’on est capable de s’approprier cette complexité qu’on joue pleinement son rôle de conseiller. » Tout en conservant « une identité profondément militaire ».
Il refuse en revanche toute condescendance envers ses interlocuteurs civils : « Les diplomates sont eux aussi des serviteurs de l’État, et ils n’ont rien à nous envier. Ils font un boulot formidable et compliqué, et ils sont très exposés eux aussi, à leur manière. On doit respecter leur travail autant qu’ils respectent le nôtre. »
Préparer une évacuation avant la crise
Sur le rôle de l’attaché de défense en situation de crise, il commence par déplacer la question : l’essentiel se joue en amont.
Il contribue à l’élaboration du plan de défense de l’ambassade et à la coordination de la cellule de crise. Sa plus-value tient à une différence de culture qu’il formule avec tact : « Nous avons une expertise militaire, le sens du terrain, le sens des choses concrètes. Les diplomates ont très souvent une approche conceptuelle des choses. Après, la mise en œuvre est toujours un peu plus compliquée. » L’ambassadeur compte donc sur les militaires pour l’exécution — l’évacuation de ressortissants, par exemple.
Il donne un exemple précis, tiré de son affectation à Kiev entre 2013 et 2016. Il avait fait venir des militaires de France pour reconnaître les îlots où devait se rassembler la communauté française, en établir la cartographie, puis rédiger les plans de défense et de regroupement associés à chacun. « Un gros travail en amont, qui avait pris quelques semaines. » Puis rodé par des exercices : « On est censé être prêt pour une crise parce qu’on y a réfléchi avant. »
Le risque, qui n’est pas intuitif
« La dimension risque en ambassade n’est pas intuitive : on s’imagine des gens derrière un bureau à rédiger des notes. C’est un peu plus compliqué que ça. En vérité, on est souvent sur le terrain. »
Il l’illustre par un souvenir qui reste manifestement pesant. Au Tadjikistan, un sous-officier démineur français conduisait des formations au profit des Tadjiks. En marge d’une de ces formations, du côté de la frontière afghane, il a marché sur une mine. Il en est mort. « C’est un aspect du métier qu’on peut sous-estimer. »
À quoi s’ajoute la menace terroriste, dans de nombreux pays. « Une ambassade est une cible de choix, avec une forte visibilité et une forte dimension politique. Le risque ne peut jamais être écarté. »
Soixante-dix attachés de défense à Moscou
Il replace le dispositif français dans le paysage mondial : environ 90 attachés de défense couvrant à peu près 160 pays — « un des trois premiers dispositifs du monde », avec les États-Unis, la Chine et le Royaume-Uni. « La plupart des pays ont plutôt une trentaine de missions de défense dans le monde », le dispositif étant lié aux moyens humains, financiers et aux ambitions politiques de chacun.
Moscou, comme Paris, Washington ou Londres, concentre un dispositif étoffé : plus de soixante-dix attachés de défense étrangers.
Ce réseau est pour lui une ressource de premier ordre — surtout dans un poste où l’information est contrôlée. « Il est important de se coordonner, d’échanger, de se réunir régulièrement pour confronter nos idées et nos perceptions, et essayer de s’approcher le plus près possible de la réalité, au-delà de ce qui est vendu dans les médias et qui correspond rarement à la réalité. » Des réunions fréquentes, en formats restreints ou élargis, sur des sujets fixés à l’avance « pour ne pas perdre de temps », suivies d’un compte rendu à Paris — « avec beaucoup d’humilité sur ce qu’on pense être la réalité ».
Avec une réserve propre au poste, qu’il énonce sans ambages : « À Moscou, il y a deux catégories d’attachés de défense. Ceux des pays amicaux — ce n’est pas la France — et ceux des pays non amicaux : essentiellement les pays européens et de l’OTAN. »
Porter le drapeau
Servir à l’étranger change-t-il le rapport à l’engagement ? Sa réponse est affirmative, et institutionnelle avant d’être sentimentale : « L’ensemble du personnel de l’ambassade, chefs de service et ambassadeur en tête, a pour objectif principal de soutenir les intérêts de la France et de la faire rayonner, chacun dans son domaine. »
Cela passe par des activités de rayonnement, des cérémonies, des réceptions, l’appui aux industriels de l’armement et l’accompagnement des nombreuses délégations venues de France développer la coopération bilatérale.
Quant à l’image de Saint-Cyr à l’étranger, elle repose selon lui sur un malentendu répandu : l’expression est connue de tous, « sans qu’on soit totalement clair sur ce qu’elle recouvre ». Et il précise sa propre position : « Je suis moins regardé comme un saint-cyrien que comme un officier. »
Il a néanmoins pris l’habitude de faire découvrir l’école — notamment à Kiev, où il présentait chaque année, à l’occasion de la célébration du 2S, des vidéos expliquant ce qu’est Saint-Cyr. « Des vidéos parfois potaches, qui suscitent beaucoup d’enthousiasme, beaucoup d’amusement, beaucoup d’envie aussi — et parfois un peu de jalousie. »
Ce qu’il en retient est plus large : les ambassadeurs avec lesquels il a servi ont toujours éprouvé du respect pour le métier militaire. « Ils savent reconnaître notre sens du service et les sacrifices que l’on peut faire — qu’on soit saint-cyrien ou pas. »
Ses lectures
Il cite d’abord Terres de sang. L’Europe entre Hitler et Staline, de Timothy Snyder — un livre très documenté « qui raconte la violence des hommes entre 1932 et 1945 en dehors des phases de combat », et qu’il juge « très instructif ».
Puis, pour le jeune officier, les ouvrages d’Erwan Bergot et de Bigeard. Ce qu’il y trouve n’est pas l’héroïsme mais son revers : « la force de l’engagement, les doutes du chef, le rapport complexe aux décisions politiques qui peuvent parfois heurter votre conscience ».
Et il explique pourquoi cela compte : « C’est un style un peu de doute dans toutes les certitudes qu’on peut avoir. Il est important de comprendre que le métier militaire est aussi un métier fait de complexité, qui nous pousse dans nos retranchements et nécessite de nous dépasser. »
Son conseil final s’adresse à ceux qui hésitent : « À tous ceux qui ont l’aspiration de servir leur pays, qui veulent donner du sens à leur avenir et vivre une belle aventure — rejoignez le métier militaire. Et s’ils n’ont pas peur d’exercer des responsabilités, devenez officier. » Avec cette réserve élégante sur son propre plaidoyer : « Tout le monde dira qu’il a suivi la plus belle des formations. Mais je crois que c’est une école formidable : on y apprend beaucoup sur soi, et beaucoup sur les autres. »
Questions fréquentes
Qu’est-ce qu’un attaché de défense ?
Un officier affecté dans une ambassade, où il est chef de service et conseiller défense de l’ambassadeur. Ses missions couvrent le conseil, le recueil d’information au profit de l’administration centrale, la promotion de la position française auprès des autorités locales et l’appui aux exportations de l’industrie de défense. Il contribue également au plan de défense de l’ambassade et à la préparation des évacuations de ressortissants.
Comment devient-on attaché de défense ?
Par une sélection, qui suppose une orientation prise assez tôt dans la carrière — une voie « relations internationales » et, le plus souvent, la maîtrise d’une langue et la connaissance d’une région, acquises par des formations longues. La formation au métier lui-même est brève : huit à douze semaines, dispensées une fois le poste obtenu, et centrées sur les volets sécurité et logistique.
Combien la France compte-t-elle d’attachés de défense ?
Environ 90, couvrant à peu près 160 pays — l’un des trois premiers dispositifs mondiaux, aux côtés de ceux des États-Unis, de la Chine et du Royaume-Uni. La plupart des pays disposent d’une trentaine de missions de défense seulement.
Le poste comporte-t-il des risques ?
Oui, et ils sont sous-estimés. Le travail se fait largement sur le terrain, y compris lors de formations dispensées à des forces partenaires — l’un de ses subordonnés a été tué par une mine au Tadjikistan. S’y ajoute la menace terroriste : une ambassade constitue une cible à forte visibilité et à forte portée politique.
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