Jérôme a servi quinze ans au CPA 10, les forces spéciales de l’armée de l’Air. En 2010, il est blessé par balle en opération en Afghanistan. Trois ans plus tard, il apprend qu’il développe un syndrome de stress post-traumatique. À ses côtés, Julien Renault, psychopraticien spécialisé dans les traumas complexes, explique ce qui se joue dans le cerveau d’un blessé — et pourquoi la manière dont son unité et sa famille l’accueillent pèse souvent plus lourd que la blessure elle-même. Un entretien à trois voix, long et sans filtre.
Ce qu’il faut retenir de cet épisode
- Il faut distinguer le trauma — le choc — du traumatisme, la trace que ce choc laisse dans la mémoire. Les deux n’ont pas de rapport d’intensité : un petit trauma peut détruire, un choc majeur peut ne rien laisser.
- La mémoire traumatique est intemporelle : le cerveau ne la date pas. Pour lui, l’événement est permanent — d’où l’hypervigilance.
- Le facteur décisif après la blessure porte un nom : la corégulation. Être vu, rejoint, entouré. Son absence, plus que le choc, fait basculer.
- Jérôme a passé sept mois en rééducation à domicile et reçu deux visites de son unité, située à 110 km.
- Le syndrome de stress post-traumatique peut se déclarer vingt ans après les faits.
- Quand la vie professionnelle et la vie familiale se fissurent en même temps, c’est là que la personne sombre.
Blessé en 2010, diagnostiqué en 2013
Jérôme entre au CPA 10 en 2001 et y sert jusqu’en 2016, comme sous-officier spécialiste de l’appui aérien. En 2010, une opération en Afghanistan tourne mal : il est blessé par balle à la main, opéré deux fois à Kaboul, évacué vers l’hôpital d’instruction des armées Percy.
Il y reste quinze jours et refuse le suivi psychologique qu’on lui propose. « J’estimais qu’il y avait uniquement un trauma au niveau de la main, mais sur le plan psychologique je me sentais bien. J’avais qu’une envie, c’était de retourner à l’activité. » On le laisse repartir, en laissant la porte ouverte.
Il choisit de faire ses sept mois de rééducation à domicile plutôt qu’à l’hôpital — il ne supporte pas l’idée d’être identifié comme blessé. « J’avais envie d’être du domaine des vivants. » Fixateurs externes à la main, il retourne à la salle de sport et fait ses tractions avec l’index et le majeur.
Ce n’est que vers 2013 que les choses cèdent. Les changements de comportement, d’abord signalés par sa compagne, deviennent indiscutables. Il est pris en charge au service médico-psychologique de Percy, par la psychiatre des armées Marie-Dominique Colas, dont il salue le travail. Mais il lui manque quelque chose : comprendre. « À partir du moment où on me dit que j’ai un syndrome de stress post-traumatique, j’avais besoin de savoir exactement quelle région du cerveau ça touchait, pourquoi je réagissais comme ça. »
Sa métaphore est parlante : « J’avais la sensation que mon suivi, c’était de la mésothérapie. Ça avait un effet qui durait quinze jours, un mois, et puis les effets réapparaissaient. » Il cherche pendant des années, tombe sur les vidéos de Julien Renault, le contacte en 2022. Six séances au total.
Trauma, traumatisme : ce que le cerveau apprend
Julien Renault n’est pas médecin et le rappelle plusieurs fois : le vocabulaire médical, la guérison, ce n’est pas son domaine. Ancien chef d’entreprise dans le bâtiment, il est venu à la psychothérapie après un burn-out, et s’est spécialisé dans les traumas complexes.
Sa première tâche avec un patient est toujours la même : démystifier. « Ce qu’elle vit, c’est normal. Son comportement a été modifié, mais cette modification, ce n’est pas de la folie. » Le traumatisme est une réaction logique : le cerveau a appris une leçon.
Le point clé tient en une phrase : la mémoire traumatique est une mémoire intemporelle. « Le cerveau ne la date pas. Cette balle, cet accident de voiture, pour cette mémoire-là, c’est permanent. Je me lève le matin, on peut me tirer dessus ; je me couche le soir, on peut me tirer dessus. » D’où l’hypervigilance — chercher un tireur à chaque coin de rue.
Ce mécanisme, souligne-t-il, sauve des vies dans l’immense majorité des cas : c’est lui qui produit la peur du vide ou des animaux dangereux. « Sauf que là, quand c’est sur des faits vraiment spécifiques, ça vous met la vie en l’air. »
Il insiste aussi sur une idée contre-intuitive : il n’y a aucun rapport entre l’intensité du trauma et l’intensité du traumatisme. Trois personnes dans le même accident, trois blessures identiques, trois traumatismes totalement différents. Son image : « Tu as trois graines. Tu en poses une sur un caillou, une sur du sable, une sur de la terre. Ça donne des plantes totalement différentes — voire une qui ne pousse pas. » Le choc tombe sur un terrain psychique déjà constitué, et c’est ce terrain qui décide.
La corégulation, le mot qui manque au retour du blessé
C’est le concept central de l’entretien, et celui qui explique le mieux le récit de Jérôme.
Julien Renault décrit deux comportements observés après un attentat ou une catastrophe. Le premier se relève et rentre chez lui le plus vite possible : il cherche une base de sécurité — sa famille, sa maison, son chien, peu importe. Celui-là a peu de risque de développer un syndrome de stress post-traumatique. Le second se relève et tourne en rond, parce qu’il n’a jamais fait, enfant, l’expérience d’une base sûre. « Intellectuellement, il peut peut-être le savoir. Mais dans son corps, dans ses émotions, il ne sait pas où aller. »
Ce qu’un blessé doit recevoir est donc d’un autre ordre que le soin technique. « Jérôme a été pris en charge d’un point de vue médical, mais il n’a pas été corégulé. Il n’y a pas eu quelqu’un pour lui faire ressentir qu’il était vu, qu’il était rejoint. » L’analogie qu’il emploie est celle du troupeau : une proie blessée est ramenée au centre du groupe, touchée, léchée. Chez l’humain, c’est le même besoin. « Le militaire, c’est un enfant qui a grandi. »
Et il ajoute une observation dure sur les groupes très soudés : « La force d’un groupe, c’est de cultiver ce sens de l’invulnérabilité. Le problème, c’est quand il y en a un là-dedans qui se fait blesser — il donne une image qui contredit la logique de ce groupe. » D’où le phénomène de rejet, et ce sentiment que l’on retrouve dans presque tous les témoignages : l’abandon.
« Je ne suis plus rien si ce n’est un blessé »
Le récit de Jérôme est une succession de détachements. Sept mois de rééducation, deux visites à son domicile situé à 110 km de l’unité. « Le premier manque. Je me suis senti complètement détaché de ma famille militaire. »
Retour à l’activité en août 2011 : ses stages sont annulés, il quitte son groupe action — quinze personnes qui vivaient ensemble en permanence — pour un bureau, à la cellule études et prospective. Sur le moment, il acquiesce. Le provisoire dure.
Il raconte l’épisode du casier. Son ancien adjoint lui demande à plusieurs reprises de venir le vider. « Je lui ai dit, avec les larmes aux yeux, que ça me faisait du bien d’avoir encore mes affaires dans le bureau, parce que je n’avais jamais pris la décision de quitter ce groupe. » La réponse de l’adjoint le marque autant : « Je ne pensais pas que… » — « Il y a beaucoup de je ne pensais pas que autour du blessé. »
Il y a aussi ce soir où on le présente à un général : « Je vous présente untel, qui a été blessé en opération. » Sa réponse fuse : « Vous savez, mon général, j’ai d’autres qualités que celle-là. » Ce qu’il reproche à la formule, ce n’est pas l’intention, c’est la réduction. « On t’a mis dans une case et tu dois être connu pour ça. » Treize ans après, il en parle encore.
Même logique pour la médaille des blessés, qui ne lui est pas remise devant les rangs mais donnée au secrétariat de l’unité. « Au moment où on te la donne dans ces circonstances-là, tu as tellement le souffle coupé que tu dis : ouais, ben merci. »
Sa proposition, très concrète, s’adresse aux chefs de corps : préparer l’accueil du blessé comme on prépare une mission. Rassembler l’unité, dire un mot, applaudir. Plutôt que la journée qu’il a vécue, à raconter trente ou cinquante fois la même chose à chaque collègue croisé. « Le phénomène de reviviscence, cette première journée, j’en ai le souvenir d’une journée très éprouvante. Tu ne fais que ressasser. »
Sa formule pour résumer tout cela : « Le blessé est un peu le paramètre chiant pour une unité. Le blessé parle, le blessé se plaint, le blessé a des attentes. » Il ajoute, sans détour, qu’il lui est arrivé — sans jamais aucune idée suicidaire, il y tient — de se demander si tout cela n’aurait pas été plus simple s’il n’était pas revenu. Non à cause de la blessure : à cause de l’empilement des démarches, des assureurs, des pensions militaires d’invalidité, des médecins experts. « La sensation de quémander, la sensation de devoir se justifier en permanence. »
La dépénalisation de l’erreur
C’est le terme qu’il a forgé pour désigner la question qui l’a rongé pendant des mois : suis-je responsable de ma blessure ? Aucune erreur de procédure, aucune surexposition — les choses ont été faites comme elles devaient l’être. Il lui a pourtant fallu des années pour cesser de se le reprocher.
Julien Renault y voit un mécanisme classique. Quand la corégulation manque, le cerveau va chercher une croyance — « ça sert à mettre du sens là où on en perd ». Et la croyance disponible est presque toujours la même : c’est de ma faute. « Cette culpabilité vient justifier le fait qu’il n’y a pas eu de corégulation et le fait qu’il se sent rejeté. » Ensuite, elle rumine.
Jérôme décrit un autre effet, plus insidieux, sur ceux dont la blessure est invisible. Celui qui n’a rien à montrer se demandera s’il était fait pour ce métier. « Il se dira : en fait, je me suis menti toute ma vie. » Et il hésitera d’autant plus à lever le doigt qu’il voit, dans la même unité, un camarade autrement plus atteint physiquement qui, extérieurement, va bien.
Les lunettes déformantes
Pour expliquer les variations d’humeur — euphorique le lundi, effondré le lendemain à cause d’un courrier —, Julien Renault utilise une image simple. Chaque traumatisme pose une paire de lunettes devant les yeux. On peut en accumuler dix. Au bout du compte, la vision du réel est déformée, et le corps réagit à cette déformation, pas au réel.
« Ce courrier-là, sans lunettes, c’est un courrier comme un autre. Avec toutes mes lunettes, c’est le courrier de quelqu’un qui me veut du mal. » Entre le réel et la réaction, il y a le ressenti — et c’est le ressenti qui commande les émotions.
D’où la règle qu’il donne aux proches, et qu’il pose comme absolue : ne jamais invalider un ressenti. Répondre « mais pourquoi tu dis ça, le voisin est super sympa », c’est dire à l’autre que son ressenti ne vaut rien — et donc l’agresser. La formulation qu’il propose à la place : « J’entends que tu as vu le voisin et que tu as ressenti qu’il t’en voulait. Moi, je le trouve plutôt sympathique. » On valide, on ajoute son propre ressenti, on passe à autre chose.
Le couple, ce mobile déséquilibré
C’est le sujet pour lequel Jérôme a sollicité ce podcast, et la partie la plus universelle de l’entretien.
Il raconte le restaurant. Le trajet planifié, le parking repéré, la place choisie dans la salle, le scan permanent de l’environnement : les trois qui ont trop bu à droite, le couple qui s’engueule à gauche. « Ma conjointe me parlait et elle occupait 5 % de mon attention. » Puis vient la phrase qui n’était pas prévue : « Si on allait boire un verre avant de rentrer ? » Et la crispation.
Le malentendu est total, et c’est ce qui le rend destructeur. Pour elle, six mois sans sortir signifie qu’il ne l’aime plus. Pour lui, tout se joue sur le registre sécuritaire. « Tu te retrouves avec deux systèmes d’exploitation différents. » Même chose pour les événements planifiés de longue date, annulés la veille sous l’effet de l’angoisse — et les justifications qui s’ensuivent.
Julien Renault compare la famille à un mobile : chaque événement en déséquilibre la structure, qui met du temps à retrouver son point d’équilibre. « Là, c’est comme si tu prenais un des éléments et que tu en coupais un bout. » Il prévient sans ménagement : « La thérapie, ce n’est pas du voyage dans le temps. Il ne va pas redevenir celui qu’il a été. » Le travail doit donc se faire des deux côtés — sans transformer le conjoint en thérapeute, ce qui n’est pas son rôle.
Il pointe enfin le mécanisme le plus corrosif : quand le conjoint, en insécurité lui aussi, met l’autre en cause. « Cette mise en cause appuie sur quelque chose qui est déjà là : la culpabilité du gars d’avoir été blessé. » Et un homme qui se sent coupable passe son temps à se justifier.
Ce qu’ils conseillent
Jérôme s’adresse d’abord aux proches. Même quand le groupe s’éloigne, la cellule familiale peut tout changer si elle reste un endroit où l’on ne juge pas. Il donne des gestes concrets : entourer la personne aux dates anniversaires de l’événement, sans surcharge sociale ; marquer le coup le soir ; dire que ce n’est pas son fardeau mais celui de tous. Il évoque ce camarade de son groupe qui lui envoyait un message chaque 27 décembre. Et il désigne ce qu’il redoute le plus : voir changer le regard du conjoint.
Julien Renault propose trois niveaux.
S’informer d’abord. Il recommande Le Corps n’oublie rien de Bessel van der Kolk, sur lequel il a construit ses vidéos pédagogiques. « Ça permet de comprendre que ce qui arrive à ton bonhomme, c’est normal. Ça n’a rien à voir avec toi. »
Se former ensuite à la communication non violente de Marshall Rosenberg — dont il préfère le sous-titre, « communication connectée ». Le principe : apprendre à parler de soi sans parler de l’autre. C’est au conjoint qui va bien de commencer.
La thérapie enfin, avec un avertissement utile : le premier thérapeute n’est pas forcément le bon, et cela ne veut pas dire qu’il est mauvais. « Il ne me correspond pas. » Il évoque plusieurs centaines de techniques référencées, et le fait qu’une approche peut convenir à un moment et pas à un autre.
Jérôme ajoute une idée de son cru pour les jours sans : un code couleur sur le frigo, vert-orange-rouge, qui dit l’état émotionnel du moment sans avoir à l’expliquer. « Ça permet de se dire : aujourd’hui, je vais le laisser tranquille. » Une manière de communiquer qui n’oblige pas à se justifier — ce qui, quand on va mal, est précisément l’obstacle.
Questions fréquentes
Quelle est la différence entre un trauma et un traumatisme ?
Le trauma est l’événement — le choc, la blessure, l’accident. Le traumatisme est la trace que cet événement laisse dans la mémoire et dans le comportement. Il n’existe pas de rapport de proportion entre les deux : un événement en apparence mineur peut produire un traumatisme majeur, et inversement, parce que le choc rencontre un terrain psychique déjà constitué.
Un syndrome de stress post-traumatique peut-il se déclarer longtemps après les faits ?
Oui. Jérôme rapporte l’avertissement de la psychiatre qui l’a suivi : un syndrome consécutif à un événement survenu en 2010 peut se révéler vingt ans plus tard. Une personne n’ayant jamais rien développé pendant toute sa carrière n’est pas à l’abri d’une déclaration tardive.
Qu’est-ce que la corégulation ?
C’est le fait, pour une personne en état de choc, de recevoir de son entourage le signal qu’elle est vue, rejointe et protégée. Elle ne se confond pas avec la prise en charge médicale ou administrative, qui peut être irréprochable sans qu’aucune corégulation n’ait lieu. Son absence est identifiée dans cet entretien comme un facteur majeur de bascule vers le syndrome de stress post-traumatique.
Comment se comporter avec un proche militaire blessé psychiquement ?
Les deux intervenants convergent sur un point : ne jamais invalider ce que la personne ressent, même lorsque son ressenti paraît disproportionné. S’informer sur les mécanismes du traumatisme, apprendre à formuler ses propres besoins sans mettre l’autre en cause, et ne pas endosser le rôle de thérapeute — qui n’est pas celui du conjoint.
Cet épisode est un témoignage et un échange d’expérience. Il ne remplace pas un avis médical. Toute personne en difficulté est invitée à se rapprocher du service de santé des armées, de son médecin ou d’un professionnel de santé mentale.
À écouter également
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- #180 — Brice, gardien de la flamme olympique et blessé de guerre
- #155 — Fondation Résilience, aider les militaires blessés
- #221 — L’association Vétérans de France
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Pour aller plus loin sur Défense Zone
- Le plan blessés du ministère des Armées
- La Fondation Résilience, au service des blessés
- La voile comme thérapie pour les blessés de guerre
- Le CPA 10, forces spéciales de l’armée de l’Air
- Le service de santé des armées
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