#276 – Commander l’académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan (Général Charpy)

Le général Charpy commande l’Académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan et ses trois écoles. Officier de cavalerie, ancien chef de corps du 501e régiment de chars de combat, il est sorti de l’École spéciale militaire il y a trente-trois ans. Sa mission tient en une phrase : « fournir à l’armée de Terre les chefs dont elle aura besoin demain ». Sociologie réelle des promotions, formation intégrée, quatre défis, place des drones et de l’innovation : il ouvre les portes de l’académie.

Ce qu’il faut retenir de cet épisode

  • L’académie regroupe trois écoles : l’École spéciale militaire de Saint-Cyr, l’École militaire interarmes et l’École militaire des aspirants de Coëtquidan.
  • Contre l’image d’entre-soi : 18 % seulement d’une promotion est issue d’une famille d’officiers, et 60 % de catégories favorisées — « ce qui, pour une grande école, est assez peu ».
  • La spécificité française est une formation intégrée — militaire, humaine, académique — là où les académies étrangères juxtaposent des piliers parallèles.
  • Sa formule clé : si de Gaulle voyait dans la culture générale la première école du commandement, alors la culture technologique en fait désormais partie intégrante.
  • Chaque élève consacre au moins 80 heures à un projet d’innovation ou de recherche en petite équipe.
  • La scolarité se structure en trois années : année du soldat, année du chef, année de l’officier.

Une mission à quarante ans d’échéance

Il définit son mandat avec une clarté redoutable : fournir à l’armée de Terre les chefs dont elle aura besoin demain. Mais « demain » couvre une amplitude considérable — depuis l’année qui suit la sortie de Saint-Cyr jusqu’à près de quarante ans plus tard, quand les postes sommitaux des armées sont occupés par des officiers formés ici.

Concrètement, cela recouvre trois responsabilités. Commander l’académie et ses trois écoles — l’École spéciale militaire de Saint-Cyr, l’École militaire interarmes et l’École militaire des aspirants de Coëtquidan. Piloter un établissement d’enseignement supérieur reconnu par la Conférence des grandes écoles, délivrant des titres d’ingénieur accrédités et des grades de master, avec ce que cela suppose de formation initiale, de recherche et de formation continue. Et assurer un rayonnement international qui attire de nombreuses délégations étrangères.

Ce que l’enseignement supérieur civil est venu chercher

Le renversement qu’il décrit est frappant. Il y a une vingtaine d’années, lors des premiers partenariats, il fallait « se faire connaître et se faire reconnaître » auprès des grandes écoles civiles. Aujourd’hui, ce sont elles qui viennent proposer des doubles diplômes — au point que sa politique consiste désormais à approfondir les partenariats existants plutôt qu’à les multiplier.

Les doubles diplômes existants associent Saint-Cyr à l’ESCP, à HEC, à CentraleSupélec et à Sciences Po, et des semestres d’échange conduisent les élèves vers Polytechnique, la Sorbonne ou l’ENSTA.

Il relève un second signe, plus significatif encore : dans les procédures d’accréditation du titre d’ingénieur et du grade de master, la formation humaine et la formation militaire sont désormais prises en compte intrinsèquement. Les critères académiques restent exigeants, mais ce qui se joue au stage commando ou en jungle compte dans la valeur du diplôme. « Ça, je pense que c’est assez nouveau. »

La formation intégrée, spécificité française

Interrogé sur ce qui rend cette formation unique, y compris comparée aux académies militaires étrangères, il désigne un principe d’architecture.

Trois domaines coexistent : la formation militaire, la formation humaine — considérée comme une discipline en soi — et la formation académique. Mais l’essentiel tient à leur articulation : « vous n’avez pas trois piliers qui se regardent et qui avancent les uns à côté des autres, mais bien une intégration de l’ensemble ». L’académique nourrit la formation militaire, laquelle nourrit la formation humaine, laquelle rejaillit sur les deux autres. Dans la plupart des académies militaires internationales, souligne-t-il, « ce sont des approches parallèles et non imbriquées ».

Le second trait distinctif vaut bien au-delà du métier des armes : la formation au dépassement de soi au service du collectif, qu’il juge précieuse y compris pour l’entreprise et la fonction publique.

Qui entre vraiment à Saint-Cyr ?

C’est le passage le plus utile de l’entretien, parce qu’il oppose des chiffres à une réputation tenace.

« On a souvent l’image de l’endogamie. En fait, c’est 18 % d’une promotion issue d’une famille d’officiers. » Quant à l’origine sociale, 60 % des élèves viennent de catégories socioprofessionnelles favorisées — un taux qu’il replace immédiatement dans son contexte : « pour une grande école, c’est assez peu ». Sa conclusion est nette : « on parle souvent de la reproduction des élites ; Saint-Cyr est finalement assez ouvert dans son recrutement. C’est vraiment sur le mérite. »

La sélection combine trois exigences : le niveau académique — c’est un concours —, l’équilibre humain et le niveau physique nécessaire à l’engagement au combat.

Sur les motivations, il dresse un portrait qui tranche avec les clichés générationnels. Ce sont des jeunes qui cherchent à servir, qui aiment l’action — mais « de l’action connotée de sens ». Le cas de l’École militaire des aspirants est éloquent : des diplômés bac+5, souvent dotés d’une expérience professionnelle, qui abandonnent appartement et salaire pour se retrouver en chambrée de six. Leur motif, tel qu’il le recueille : « ce que je faisais, je n’y trouvais pas de sens ». Son verdict : « ce n’est pas du tout une jeunesse dans son canapé. »

Il ne nie pas pour autant les évolutions : davantage d’individualisme qu’il y a trente ans, des relations hiérarchiques « plus désinhibées » — d’où un travail nécessaire pour que l’élève officier trouve sa juste place dans le cadre militaire.

Verticalité et considération : le commandement par l’intention

Le style de commandement évolue-t-il avec la société ? Sa réponse commence par une mise en perspective historique : la recherche de « plus d’humain et moins de verticalité » traverse les âges — il renvoie à Ardant du Picq comme à Lyautey.

La finalité, elle, ne bouge pas : « un système militaire demande de la verticalité, et lorsque vous êtes à la guerre, la discipline est clé pour la réussite au combat ». Ce qui change, c’est la modalité : davantage de considération pour les subordonnés, de prise en compte de leurs talents, de leur imagination et de leur logique dans la décision.

D’où le déploiement, dans l’armée de Terre, du commandement par l’intention : un chef qui fixe les finalités et laisse à ses subordonnés la liberté d’initiative et une marge de manœuvre, dans le cadre d’un dialogue de commandement officiel et structuré.

Drones, cyber : ce qui change et ce qui ne change pas

Comment une école de formation initiale absorbe-t-elle des évolutions tactiques aussi rapides que celles observées en Ukraine ? Sa réponse s’appuie sur Clausewitz : « la guerre est un caméléon, mais sa nature ne change pas ».

L’école doit donc sensibiliser à l’aspect caméléon, mais surtout inculquer les fondamentaux : la méthode de raisonnement tactique, la capacité à prendre les bonnes décisions, à donner des ordres clairs, à conduire une action. S’y ajoutent les fondamentaux de force morale, qu’il décline en trois courages — le courage physique, le courage intellectuel (auquel l’académique participe directement) et le courage éthique, « celui de prendre les bonnes décisions ».

Par-dessus ce socle vient la sensibilisation aux évolutions récentes. Les drones sont insérés dans toute la progression : de la menace drone au début de la formation jusqu’à l’emploi du drone à la fin. Viennent également la guerre électronique, le cyber, le camouflage et la protection.

« La culture technologique fait partie de la culture générale »

C’est sa formule la plus marquante, et elle actualise une maxime connue. De Gaulle disait que la première école du commandement est la culture générale. « Ce qui change actuellement, c’est que pour moi, la culture technologique et numérique fait maintenant partie intégrante de la culture générale. »

L’enjeu n’est pas seulement de comprendre son environnement, mais de produire « des esprits innovants et non pas des esprits passifs » face à l’évolution technologique — et notamment face à la menace technologique, dont le conflit russo-ukrainien montre la vitesse d’évolution. Ce qu’il attend : des officiers « ingénieux », d’« esprit pionnier », capables soit de modifier eux-mêmes leur équipement, soit de dialoguer utilement avec les ingénieurs de la DGA et de l’industrie pour faire évoluer vite les matériels.

Cela se traduit très concrètement par les conduites de projet : chaque élève consacre au minimum 80 heures, en petite équipe encadrée par un professeur, à un projet d’innovation ou de recherche. L’exemple qu’il cite vaut d’être connu : une équipe d’élèves, s’inspirant du pont de Léonard de Vinci, a conçu un pont en matériaux contemporains sans vis, écrou ni aucune accroche. Le travail a fait l’objet d’une publication dans une revue scientifique et d’un dépôt en cours.

Côté moyens, l’académie dispose d’un cyber range et prépare une plateforme de recherche et d’expérimentation dotée d’un fablab.

Les quatre défis de l’élève officier

Toute la scolarité est structurée autour de quatre défis présentés aux élèves.

Le défi de l’humanité : se connaître soi-même d’abord, connaître les autres ensuite, apprendre la relation enfin — y compris en acquérant des expériences hors de la bulle militaire, pour connaître la société.

Le défi de la combativité : le dépassement de soi, la capacité à tenir, à viser le résultat, la détermination — combativité qu’il faut simultanément canaliser par la maîtrise des risques opérationnels.

Le défi de l’autorité, dont il note qu’elle « est en crise dans beaucoup de secteurs ». Il s’agit de faire comprendre que l’autorité n’est pas l’autoritarisme : elle repose sur la confiance — avec les subordonnés comme avec les chefs — et sur la considération. Avec une précision importante : « considération dit aussi exigence ».

Le défi de la complexité enfin : donner aux futurs officiers une structure intellectuelle leur permettant d’appréhender l’état du monde, et de résister à la guerre cognitive — cette guerre informationnelle qui vise à supprimer ou à altérer le jugement de l’adversaire. « Nous, on a besoin d’officiers sûrs sur le jugement. »

L’objectif global tient en une image : donner une colonne vertébrale, celle qui permet d’être sur ses appuis, donc réactif.

Soldat, chef, officier : la progression en trois ans

La scolarité suit une gradation lisible, chaque année portant un nom et culminant dans une épreuve caractéristique.

La première est l’année du soldat. Elle s’achève par un stage en forêt équatoriale, en Guyane : « c’est vraiment la connaissance de soi, être capable de durer en milieu difficile ».

La deuxième est l’année du chef, marquée par le stage de moniteur commando au centre national d’entraînement commando — les élèves y sont déjà en position d’encadrer.

La troisième est l’année de l’officier, qui se conclut par un semestre international, du Chili à la Corée ou au Japon, avec un mémoire de recherche à produire en large autonomie.

Le tout s’achève par le triomphe, la cérémonie de sortie.

Pourquoi l’esprit de promotion survit trente ans

Une promotion se compose d’environ 160 élèves officiers d’active français, auxquels s’ajoutent les officiers internationaux et les doubles diplômes — soit environ 200 personnes au terme du cursus. Elle se choisit un parrain dont elle portera le nom, et développe des projets de promotion souvent tournés vers l’accompagnement des blessés de l’armée de Terre.

L’organisation ressemble à celle d’un bureau des élèves, avec le vocabulaire propre à la maison : le carré, élu, qui devient le grand carré en dernière année, présidé par le père système, assisté notamment d’un colonel des gardes chargé de la transmission des traditions. Ce sont d’ailleurs les deuxièmes années qui transmettent aux premières les traditions qu’elles ont elles-mêmes reçues.

Mais l’explication de fond qu’il donne à la persistance de ces liens, parfois trente ans après, est plus profonde. Elle tient d’abord à la fraternité d’armes — la promotion constitue vos premiers frères d’armes. Elle tient ensuite à la nature des trois années passées ensemble, en internat, jalonnées d’expériences dures : jungle, commando, parachutisme, montagne. Et il en donne la raison la plus juste : « ce sont des expériences où vous ne pouvez pas jouer un rôle. Vous êtes vraiment votre personne, et les autres vous connaissent comme ça. Il n’y a plus de personnage, il y a les personnes. »

S’y ajoute enfin une tradition de solidarité qui trouve sa nécessité dans le métier lui-même : les absences en opération, les blessures, parfois les décès, et les familles qu’il faut accompagner.

Trois voies pour devenir officier

L’académie en abrite trois, et il les distingue clairement.

L’École spéciale militaire de Saint-Cyr se rejoint par classe préparatoire, via l’un des trois concours — ingénieur, commerce et économie, ou lettres —, rattachés à des banques d’épreuves communes avec des écoles civiles. C’est, dit-il, « la voie la plus scolaire ».

L’École militaire des aspirants de Coëtquidan recrute plutôt à bac+5, pour des officiers sous contrat qui pourront ensuite présenter l’École de guerre ou un diplôme technique et poursuivre une carrière complète.

L’École militaire interarmes est la voie du recrutement interne : des militaires du rang ou des sous-officiers qui, après trois ans de service et jusqu’à 35 ans, passent un concours pour rejoindre le corps des officiers, avec deux années de formation sur place.

La réserve suit encore un autre chemin : le réserviste s’engage au titre d’un régiment, y apprend le métier militaire, puis, désigné pour devenir officier, rejoint l’École militaire des aspirants pour une formation adossée à son expérience de terrain. Une promotion de 65 officiers de réserve, venus de tous les régiments de l’armée de Terre, venait d’achever son cursus au moment de l’entretien.

Son conseil, et sa lecture

Le conseil aux candidats tient en trois mots — « être les meilleurs » — mais il l’assortit d’une mise en garde qui vaut méthode. Il ne faut pas considérer que l’académique ne sert qu’à franchir le concours : mathématiques, économie, lettres et langues se poursuivent à Saint-Cyr, « parce que nous avons besoin d’officiers complets, qui comprennent l’environnement dans lequel ils sont situés ».

Quant à sa recommandation de lecture, elle surprend — il l’annonce lui-même : ce n’est pas le livre d’un saint-cyrien, mais les Mémoires du baron de Marbot, général d’Empire. Ce qu’il y trouve dépasse le récit d’aventures et d’héroïsme : « elles situent sa petite histoire dans la grande histoire ».

C’est, dit-il, exactement la condition de l’officier — une vie d’action et de commandement, faite de grandeurs et de servitudes, mais qui s’inscrit dans une trame plus large. En opération extérieure, l’officier applique une volonté politique et cherche, par le combat comme par l’administration et les relations humaines, « à apporter sa pierre pour arriver à un résultat meilleur que la situation dans laquelle on a été envoyé ».

Questions fréquentes

Quelles sont les trois écoles de Saint-Cyr Coëtquidan ?

L’École spéciale militaire de Saint-Cyr (recrutement sur concours après classe préparatoire), l’École militaire interarmes (recrutement interne parmi les militaires du rang et sous-officiers) et l’École militaire des aspirants de Coëtquidan (recrutement à bac+5 et formation des officiers de réserve).

Combien d’élèves de Saint-Cyr sont fils ou filles d’officiers ?

Environ 18 % d’une promotion. Le général Charpy souligne par ailleurs que la proportion d’élèves issus de catégories socioprofessionnelles favorisées, de l’ordre de 60 %, reste faible au regard de ce que l’on observe dans les grandes écoles françaises.

Saint-Cyr délivre-t-elle un diplôme reconnu ?

Oui. L’académie est un établissement d’enseignement supérieur reconnu par la Conférence des grandes écoles, qui délivre des titres d’ingénieur accrédités et des grades de master, avec des doubles diplômes en partenariat avec l’ESCP, HEC, CentraleSupélec et Sciences Po.

Comment les drones sont-ils intégrés à la formation ?

Progressivement, tout au long des trois années : de la sensibilisation à la menace drone en début de formation jusqu’à l’emploi du drone en fin de cursus, aux côtés de la guerre électronique, du cyber et des mesures de camouflage et de protection.

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