#280 – De Saint-Cyr à l’inspection générale de la gendarmerie (GAR Samuel Dubuis)

Le général d’armée Samuel Dubuis est inspecteur général des armées – gendarmerie, rattaché directement au ministre des Armées depuis décembre 2024. Saint-cyrien, pilote d’hélicoptère pendant huit ans, ancien conseiller gendarmerie au cabinet militaire du Premier ministre, il dirigeait les opérations à Sainte-Soline en mars 2023. Il revient sur le choix de la gendarmerie, sur ce qu’est réellement le « sens politique » d’un officier, et sur l’échec de jeunesse dont il a le plus appris.

Ce qu’il faut retenir de cet épisode

  • À sa sortie de Saint-Cyr, ils n’étaient que douze à choisir la gendarmerie, systématiquement affectés en escadron de gendarmerie mobile.
  • Le sens politique n’est pas inné : il s’acquiert par l’observation, la connaissance des institutions et, surtout, par le travail.
  • Servir dans un cabinet ministériel ne met pas en cause la neutralité du militaire — et il encourage les officiers à faire œuvre de pédagogie auprès des élus de tous bords.
  • La doctrine française du maintien de l’ordre repose sur la mise à distance, quand les groupes violents cherchent précisément le contact.
  • La gendarmerie recrute aujourd’hui un candidat pour quatre postulants et compte 38 000 réservistes opérationnels.
  • Son conseil à un jeune, celui qu’il donne à son propre fils : « Fonce. Mais ce ne sera pas un long fleuve tranquille. »

Une carrière à deux versants

Son parcours s’est entièrement déroulé au sein de la gendarmerie, et il l’organise autour de deux marqueurs.

Les opérations d’abord : lieutenant en gendarmerie mobile, puis le commandement d’un département, d’une région, et plus récemment d’une zone de gendarmerie. S’y ajoute une spécialité à laquelle il tenait depuis l’enfance — pilote d’hélicoptère pendant huit ans, avec le commandement de bases opérationnelles.

L’administration centrale ensuite, et surtout le cabinet : huit années au total, dans des environnements très différents. Directeur de cabinet du directeur général de la gendarmerie ; cabinet du ministre de l’Intérieur, sur des fonctions de renseignement sensibles au moment des attentats ; et, de 2017 à 2020, conseiller gendarmerie au cabinet militaire du Premier ministre — une expérience qui l’a, dit-il, beaucoup marqué.

Pourquoi Saint-Cyr, pourquoi la gendarmerie

Beaucoup de militaires évoquent un défilé ou un film. Pour lui, ce fut une revue, lue en classe de seconde ou de première, consacrée à l’École spéciale militaire. Le reportage montrait deux choses à la fois : que Saint-Cyr forme des chefs militaires appelés à conduire des hommes au combat, mais aussi qu’elle forme des esprits. Il y a reconnu ce qu’il cherchait — un défi intellectuel autant que physique et collectif.

Le choix de la gendarmerie, en revanche, fut « une longue hésitation ». Ce sont des officiers saint-cyriens gendarmes rencontrés à Coëtquidan qui lui ont ouvert les yeux : un militaire à part entière, mais engagé au cœur de la société civile, de la protection des concitoyens et parfois des enjeux politiques — « on voit bien que les récents mouvements sociaux ont démontré toute la place essentielle de la gendarmerie ». Restait le rêve d’enfance : piloter ces hélicoptères qu’il voyait passer en vacances. « Si en plus de ce beau gâteau on peut rajouter la cerise aéronautique, ce sera parfait. »

Aucun regret, dit-il — d’autant que l’arrimage de la gendarmerie aux armées lui paraît toujours fort et de plus en plus marqué : « j’ai l’impression d’avoir conservé mon statut militaire, voire parfois de l’avoir consolidé ».

La dernière matinée à Coëtquidan

Il en garde un souvenir précis, et l’image est belle. Après trois ans d’uniformité vestimentaire absolue, chaque élève revêt pour la première fois la tenue de l’arme qu’il a choisie : les couleurs de béret apparaissent, les insignes, les fourreaux. Les douze gendarmes de sa promotion, eux, s’habillent en gendarmes.

Deux sentiments l’habitent ce matin-là, autour d’un dernier jus-galette avant que chacun ne parte vers son école d’application. L’exaltation — « j’avais l’impression qu’on m’enlevait les brassards et que j’arrivais enfin dans le grand bain du commandement ». Et une grande humilité : « je mesurais à quel point on était au pied d’une étape de montagne du Tour de France ». Avec le recul, il estime ne pas s’être trompé.

La transition se fait à l’école d’application de Melun, et elle réserve une surprise instructive. À 23 ans, les saint-cyriens y côtoient des élèves officiers de recrutement interne parfois trentenaires, forts de dix ans d’enquête judiciaire ou de maintien de l’ordre. « On découvre surtout le métier par le biais de ces camarades, qui en quelque sorte nous parrainent. » L’échange est réciproque : les jeunes apportent la maîtrise des méthodologies tactiques et leur culture militaire. « Il y a un amalgame où chacun se nourrit de l’autre. »

« On ne peut pas faire la guerre seul »

Interrogé sur l’esprit de promotion, il en donne une lecture fonctionnelle plutôt que sentimentale. La scolarité est exigeante, les journées et les nuits parfois rudes ; chacun traverse des périodes de forme et de méforme. Ce qui permet de tenir, c’est la camaraderie et la force du collectif.

Il en a tiré une conviction durable : « on ne peut pas faire la guerre seul ». Le débat d’idées autour d’un projet, l’énergie collective au moment d’entrer dans des opérations difficiles — c’est là que se dégage la force nécessaire pour remplir la mission.

Ce lien survit largement à l’école. Il évoque La Saint-Cyrienne, association à vocation transgénérationnelle, structurée nationalement et déclinée dans les territoires. Et le 2S, la fête des saint-cyriens célébrée dans chaque département, qui réunit toutes les générations : il se souvient d’anciens racontant leur carrière d’officier pendant la guerre froide devant de jeunes officiers ayant connu l’Afghanistan et le Mali, et qui se préparent aujourd’hui à d’autres enjeux.

Il rappelle aussi le versant grave de cette solidarité : sa promotion, comme beaucoup d’autres, a perdu plusieurs camarades, et c’est cette même camaraderie qui permet de soutenir les familles.

« Il ne faut pas être sorti de Saint-Cyr » : ce qu’il en pense

L’expression est entrée dans le langage courant, et il avoue l’entendre avec plaisir — parce qu’elle rappelle que Saint-Cyr « est une école de la République qui marque les esprits ».

Il y voit plusieurs raisons. D’abord le poids de l’histoire : « les saint-cyriens ont payé de leur sang pour la liberté », et il cite les promotions décimées de 1914. Ensuite l’idée, juste selon lui, qu’on n’y apprend pas que la guerre : on y apprend à se cultiver, à vivre au cœur de la société civile, à garder un regard sur l’histoire. Le saint-cyrien serait ainsi identifié comme « celui qui parvient à faire le lien entre l’histoire de notre pays et les enjeux du moment ». Il souligne enfin l’esprit scientifique qui irrigue l’école — « très précieux » dans des conflits modernes où, comme en Ukraine, la technologie décide.

Mais il apporte une nuance qui en dit long sur l’homme. Ayant côtoyé comme gendarme d’innombrables maires, préfets, sous-préfets, recteurs, magistrats et procureurs, il modifierait volontiers la formule : « l’engagement n’est pas l’apanage des saint-cyriens ou des militaires ». Et de citer l’exemple qui lui tient à cœur : « être maire d’une petite commune, c’est un engagement quasiment sacerdotal, tant il demande de tempérament, de courage, de disponibilité, et la force d’arbitrer des choses difficiles ».

Le sens politique, et comment il s’acquiert

C’est le passage le plus original de l’entretien. On dit d’un officier qu’il a ou n’a pas « le sens politique », comme s’il s’agissait d’un trait de caractère. Il s’inscrit en faux : personne ne naît avec le sens politique, il s’acquiert. Et il en détaille les trois sources.

L’observation d’abord : celui qui sert en cabinet voit travailler des conseillers expérimentés et des autorités politiques, et mesure la marche à franchir.

La connaissance de l’histoire politique et des institutions ensuite. Ce qui l’a le plus frappé chez les responsables politiques qu’il a servis, c’est précisément leur érudition sur nos institutions et sur l’histoire du pays.

Le travail enfin, et il insiste sur le caractère contre-intuitif du propos : « on a l’impression que le sens politique est une qualité qui est dans l’ADN. Non. Il faut lire les critiques politiques, lire l’histoire politique, maîtriser parfaitement les institutions, les modes électoraux, le biorythme politique. »

Sa définition finale est d’une grande précision. Avoir du sens politique, pour un militaire, c’est être capable — au bon moment, la question du timing étant décisive — d’apporter à l’autorité politique une solution doublement pertinente : opérationnellement efficace face à l’adversité, et politiquement audible. « C’est un sport de compétition, pas un sport de masse. »

Neutralité : servir un ministre sans faire de politique

La question est sensible : comment concilier devoir de réserve et proximité du pouvoir ? Sa réponse est nette : il n’y a pas d’antinomie. En cabinet militaire, on donne son avis de militaire et l’on propose plusieurs options. « Votre neutralité n’est jamais mise en cause » — d’autant que les autorités politiques respectent les militaires et se gardent de les placer sur une ligne rouge.

Il va plus loin et défend une position active. Beaucoup d’élus n’ayant pas connu le service militaire ont une connaissance lointaine des armées ; il encourage donc les officiers à faire œuvre de pédagogie auprès des élus, quel que soit leur bord : expliquer l’esprit de défense, les sujets capacitaires, le lien avec les grands enjeux financiers. « C’est le rôle des officiers de contribuer à la pédagogie vis-à-vis des gens élus par nos concitoyens. »

L’échec dont il a le plus appris

Invité à partager un souvenir marquant, il écarte les opérations spectaculaires pour raconter un échec de jeune lieutenant.

Chargé de dégager la porte d’un bâtiment occupé par des manifestants, il part vite au contact — trop vite, oubliant que ses vingt gendarmes, plus chargés que lui, avançaient moins rapidement. Arrivé isolé face aux manifestants, il est happé, molesté, déshabillé. « Ce jour-là, j’ai beaucoup appris. Ça a été une vraie déculottée. »

La leçon rejoint le fil de tout l’entretien : « quand on agit seul, on va plus vite ; quand on agit en groupe, on va plus loin. On ne peut faire de grandes choses que par la force du groupe. »

Il livre aussi, avec une pudeur touchante, ce qu’il considère comme son plus beau souvenir de carrière — et qui n’a rien d’un fait d’armes. Chaque année, entre le 1er et le 15 janvier, il reçoit les vœux de sous-officiers et d’officiers qu’il a commandés parfois vingt-cinq ans plus tôt. « À chaque fois, ça me procure une émotion folle. Ce métier vaut le coup parce qu’il crée des amitiés, des liens de fidélité et de confiance qui sont irréversibles. »

Sainte-Soline, et le sens de la mission

Il dirigeait les opérations le 25 mars 2023. Le dispositif est attaqué par plusieurs centaines de manifestants radicaux, avec une violence qu’il qualifie d’inouïe et un nombre important de blessés et de traumatisés dans les rangs de la gendarmerie.

Ce qu’il retient tient en deux points. D’abord que la gendarmerie a « fait tout son possible pour préserver les vies humaines, par la maîtrise des armes et la proportion des moyens engagés ». Il confie avoir redouté des morts des deux côtés : « combien de pays seraient capables de gérer un affrontement aussi intense avec des dégâts humains aussi peu importants ? » — sans oublier, précise-t-il, les manifestants blessés.

Ensuite, et c’est sa réponse à l’objection qu’il a mille fois entendue — tout ça pour protéger une bassine ? —, il ramène le débat au droit : « les bassines appartiennent bien à quelqu’un. Des voies de recours juridiques se sont prononcées, la justice est passée. À un moment, il s’agit d’appliquer les lois de la République. » Et c’est là, selon lui, que se trouve le carburant du gendarme : l’attachement à protéger les institutions, et à préserver simultanément la liberté de manifester, les biens et le droit.

Le maintien de l’ordre à la française

Il tient à rappeler qu’il s’agit d’un métier à part entière, qui s’apprend, encadré par des lois et des règlements précis.

Son principe cardinal est la mise à distance : « le contact, c’est toujours un choc, un combat qui peut avoir des effets importants ». Toute la difficulté vient de ce que les groupes violents cherchent précisément à rompre ce périmètre de sécurité. D’où une évolution récente vers davantage d’agilité et de mobilité des unités, afin de neutraliser les fauteurs de troubles — évolution qui reste régie par la proportionnalité et l’absolue nécessité de l’emploi de la force.

La formation, elle, est reconnue à l’international : le centre national de la gendarmerie situé en Dordogne accueille régulièrement des gendarmeries et des polices étrangères venues étudier la doctrine française.

« Fonce. Mais ce ne sera pas un long fleuve tranquille »

C’est ce qu’il a dit à son propre fils, et il en détaille les deux moitiés.

Fonce, parce que c’est un très beau métier, doté d’une dimension « exorbitante du droit commun » : le militaire détient la force légitime, le droit de donner la mort — mais en contrepartie l’acceptation de la recevoir. Et parce que, souligne-t-il, « l’ascenseur social dans nos armées est extrêmement puissant » : nombre d’officiers d’origine modeste ont gravi tous les échelons par la seule force de leur engagement et de leur travail.

Mais pas un long fleuve tranquille, parce que l’effort exigé en école le sera toute la carrière durant. Il en donne une définition qui déplace le regard : le don de soi n’est pas seulement le risque de la mort ou de la blessure, c’est un don de soi quotidien — disponibilité, bienveillance, neutralité, discipline, loyauté, et la possibilité de quitter brutalement sa famille pour une durée indéterminée. « Cultiver ces valeurs dans le temps, c’est le véritable défi de l’officier aujourd’hui. »

Sur les vocations, il se montre confiant. Après les attentats de 2015-2016, il avait observé une explosion des candidatures. Aujourd’hui, la gendarmerie retient un candidat sur quatre postulants et compte 38 000 réservistes opérationnels — il cite une professeure des écoles qui consacre ses week-ends à patrouiller dans son territoire. « On peut parfois avoir une résignation parisienne, mais je vous assure que dans les territoires, les énergies et les engagements sont multiples. »

Ses lectures

Deux auteurs lui viennent spontanément.

Stefan Zweig, découvert jeune lieutenant en mission outre-mer, dans des moments de solitude, sur le conseil d’un camarade : « tu verras, il est capable de décrire les sentiments humains les plus profonds de manière remarquable ». Porte d’entrée conseillée : Le Joueur d’échecs. Il recommande aussi les biographies, en particulier celle de Marie Stuart.

Sylvain Tesson ensuite, dont il souligne qu’il s’immerge régulièrement dans les armées. Il en tire un parallèle inattendu et joliment vu : Les Chemins noirs, récit d’une reconstruction par la marche, parle du mouvement ; La Panthère des neiges parle de l’affût et du statique. « Manœuvre offensive, manœuvre défensive — je fais vraiment le lien entre ce qu’il décrit et l’art de la guerre. »

Questions fréquentes

Comment devient-on officier de gendarmerie après Saint-Cyr ?

La gendarmerie fait partie des armes que l’on peut choisir en fin de scolarité à Saint-Cyr. Les saint-cyriens rejoignent ensuite l’école d’application des officiers de gendarmerie, à Melun, où ils côtoient des élèves issus du recrutement interne, souvent plus âgés et déjà expérimentés.

Qu’est-ce que l’inspecteur général des armées – gendarmerie ?

C’est une fonction rattachée directement au ministre des Armées, occupée par un général d’armée de la gendarmerie nationale. Elle relève de la mission générale d’inspection des armées.

Un militaire peut-il faire de la politique ?

Non : le militaire est soumis au devoir de réserve et de neutralité. Cela ne l’empêche pas de servir en cabinet ministériel, où il apporte un avis technique et propose des options. Le « sens politique » désigne pour lui la capacité à formuler des solutions à la fois opérationnellement efficaces et politiquement recevables.

Combien la gendarmerie compte-t-elle de réservistes ?

Environ 38 000 réservistes opérationnels. Le recrutement des gendarmes d’active est par ailleurs sélectif, avec de l’ordre d’un candidat retenu pour quatre postulants.

À écouter également

Pour aller plus loin sur Défense Zone


Défense Zone est un média indépendant consacré aux questions de défense et de sécurité. Ce podcast est disponible sur toutes les plateformes audio — Spotify, Deezer, Apple Podcasts — ainsi que sur notre chaîne YouTube. Pour soutenir notre travail, retrouvez notre magazine papier trimestriel et notre espace premium sur defense-zone.com.