Le caporal-chef Mathias a passé onze ans en compagnie de combat au 17e régiment du génie parachutiste avant de devenir photographe militaire à la cellule communication de son régiment. Chef de groupe au Sahel, en Guyane, puis opérateur image sans aucune formation initiale — « j’y vais au talent » —, il raconte une spécialité méconnue : ce qu’on y fait vraiment, comment on y accède, et pourquoi les meilleurs clichés sont ceux où personne ne regarde l’objectif.
Ce qu’il faut retenir de cet épisode
- On ne peut pas s’engager directement comme photographe en régiment : il faut d’abord servir en compagnie de combat, généralement une dizaine d’années.
- La cellule communication poursuit trois objectifs : le rayonnement et le recrutement, le devoir de mémoire, et la fierté des soldats photographiés.
- L’expérience du combat est un atout photographique : elle permet d’anticiper l’action et de se placer avant qu’elle ne se produise.
- Sa règle : aucune photo posée. « Les plus beaux clichés, c’est quand les gens ne me regardent pas. »
- Côté matériel, deux critères priment sur tout le reste : un boîtier tropicalisé et l’autonomie.
- La cellule appartient au pôle rayonnement, qui inclut la cellule d’aide au recrutement — les candidats peuvent frapper directement à la porte du régiment.
Onze ans en compagnie de combat
Avant l’appareil photo, il y a eu le génie. Engagé en 2009, Mathias se décrit comme « un enfant du 17 » : onze années en compagnie de combat, les échelons gravis un par un, jusqu’à la fonction de chef de groupe du génie. Deux missions opérationnelles à ce titre — au Sahel en 2018, en Guyane en 2020 — puis une mission de longue durée au 2e RPIMa à La Réunion, au sein d’une section d’appui et de reconnaissance où il apportait sa plus-value génie.
Il rappelle au passage ce qu’est le métier de sapeur parachutiste, souvent réduit à son béret : ouverture d’itinéraire, déminage, manœuvre de force, appui à la mobilité et à la contre-mobilité. Une arme d’appui, engagée aux côtés d’une section ou d’une compagnie d’infanterie, avec la particularité d’être aéroportée. « Le parachute, ça fait rêver. Mais une fois arrivés au sol, notre mission commence. »
Sa vocation, il la doit à un documentaire. Élève peu porté sur la chaise — « j’avais un peu de mal à rester assis » —, il rêvait de police avant de tomber sur un reportage consacré aux classes des parachutistes. « Une fois que j’ai vu ce reportage, j’ai dit : c’est ça que je veux faire. » Il sera sélectionné pour le 17e RGP, un régiment dont il ignorait alors l’existence.
Pourquoi il a quitté la compagnie de combat
La bascule tient à une naissance. Devenu père à La Réunion, il choisit d’entamer sa seconde partie de carrière. « La vie en compagnie de combat avec la vie familiale, c’est assez compliqué. Il y en a qui arrivent très bien à gérer les deux ; moi je voulais vraiment me concentrer sur ma famille. J’ai assez donné pendant treize ans. »
Restait à trouver où atterrir. Pas question de « s’enfermer dans un bureau jusqu’à la fin de son contrat » : la cellule communication lui apparaît comme le bon compromis, entre terrain et travail de bureau. Il avait toujours aimé les belles images sans rien y connaître ; il demande sa mutation et l’obtient.
Surprise à l’arrivée : il redécouvre un régiment qu’il croyait connaître après onze ans. « En compagnie de combat, on est vraiment dans notre cocon. On sait qu’à côté les spécialistes font des choses, mais on ne les voit jamais faire. » Désormais, il peut assister le matin à une réunion avec les chefs de corps et se retrouver le lendemain avec la compagnie de réserve, auprès de jeunes de dix-huit ans découvrant la ration de combat.
Rayonnement, mémoire, fierté : les trois missions
Il structure son travail autour de trois finalités.
Le rayonnement d’abord, indissociable du recrutement. Les jeunes étant sur les réseaux, c’est là que le régiment doit se montrer pour donner envie de s’engager. Sa cellule appartient d’ailleurs au pôle rayonnement, qui abrite aussi la cellule d’aide au recrutement : les candidats peuvent frapper directement à la porte du régiment plutôt que de passer par un CIRFA, et l’on s’appuie sur les images pour leur montrer la réalité du métier.
Le devoir de mémoire ensuite, et c’est visiblement ce qui le touche le plus. « Je me dis que mes clichés seront vus dans quarante ans, cinquante ans, voire un siècle. » Il consacre une partie de son temps à numériser et archiver les fonds anciens : en reprenant les photos des années 1990, il a constaté que « l’armée évolue, les coupes de cheveux évoluent, le matériel évolue, mais ça reste l’armée, ça reste les paras ».
La fierté des hommes enfin, qu’il assume comme un moteur personnel. Savoir qu’un soldat verra son portrait, sera content, le montrera à sa famille et à ses amis : « moi, faire plaisir aux gens, ça me fait plaisir ».
Son quotidien alterne donc les registres : cérémonies, prises d’armes, passations et 14 Juillet ; suivi des compagnies sur le terrain — jusqu’à plusieurs semaines en immersion avec les plongeurs de combat ; reportages courts sur une séance de sauts. Et une catégorie plus grave : les photos réalisées avant un départ en opération, celles que l’on garde en cas de malheur. « Je vois les copains qui viennent les faire, et ça me donne envie de partir. » Il ne peut pas être projeté comme photographe.
Car il reste soldat avant tout : tests sportifs annuels, exigences propres aux troupes aéroportées, entraînement physique le matin. « Ce n’est pas parce que je suis à moitié dans les bureaux que je peux me permettre de rater mes tests. »
« J’y vais au talent » : un photographe sans formation
C’est l’aveu le plus désarmant de l’entretien : au moment de l’enregistrement, après près de deux ans en cellule communication, Mathias n’avait toujours reçu aucune formation aux métiers de l’image. Celle-ci était programmée pour la fin de l’année — six semaines à Paris.
D’où sa méthode : les tutoriels en ligne, et surtout les questions. Beaucoup de questions. C’est un opérateur de la cellule qui lui a appris à travailler en mode manuel — auparavant, il photographiait exclusivement en automatique, sans rien savoir de l’ouverture, de la vitesse ou des ISO. Et dès qu’il croise un professionnel sur le terrain, il l’interroge sur ses réglages et ses choix.
Sa philosophie du matériel est celle d’un soldat : « je m’adapte, je travaille avec ce que j’ai — comme le para en mission ». Un boîtier, un objectif, et on fait avec.
Ce qu’il découvre en revanche avec passion, c’est la post-production. Traiter l’ensemble d’un reportage pour lui donner de l’homogénéité, puis pousser le travail sur ses clichés préférés. « Des fois je suis en train de retoucher une photo et je me dis : waouh, elle est trop belle. »
L’anticipation, sa vraie compétence
Ce qui compense l’absence de formation technique, c’est une compétence que dix ans de compagnie de combat lui ont donnée : savoir ce qui va se passer.
« Ces gars-là vont faire ça, parce que c’était moi il y a quelques années. Donc je sais ce qu’ils vont faire, j’anticipe, et j’essaie de me mettre au meilleur endroit. » Courir, transpirer, se déplacer sans cesse ne lui coûte rien — « pour moi c’est normal, ce sont des actes réflexes ». Ce qu’il juge techniquement difficile, c’est autre chose : « savoir mettre en œuvre correctement mon matériel pour prendre la bonne photo ».
Interrogé sur le conseil qu’il donnerait, il livre une notion apprise à l’armée : l’intelligence de situation. Il la décompose en éléments concrets : l’expérience, la connaissance de sa spécialité, la maîtrise de son matériel, la compréhension des attentes de ses chefs, une idée claire des photos que l’on veut rapporter — et une préparation de mission sérieuse. Avant chaque reportage, il « va chercher du renseignement » : quels groupes, où, quand, pour arriver sur zone avec le moins de zones d’ombre possible.
« Ne me regardez pas » : sa règle absolue
Sur la méthode, il est catégorique : aucune photo rejouée. « Je déteste ça. Aucune de mes photos n’est posée. »
Le constat s’est imposé de lui-même : « les plus beaux clichés, c’est quand les gens ne me regardent pas ». Quand il rejoint une section sur le terrain, il l’annonce d’emblée : je ne suis pas là, ne regardez pas mon objectif — sauf pour les portraits. Et il s’applique à lui-même la discipline correspondante, malgré une carrure encombrante : se faufiler, se faire oublier, se faire voir le moins possible.
Ce qu’il recherche, ce sont les portraits volés, ceux où l’on lit tout : le froid, la chaleur, la fatigue, le ras-le-bol, l’effort. « Aller chercher les émotions, les gars qui transpirent, qui sont dans l’effort. » C’est aussi pourquoi les prises d’armes l’ennuient un peu : trop calmes.
Le matériel : tropicalisé et endurant
Il travaille avec deux hybrides — un Fujifilm X-T3 depuis son arrivée, rejoint par un Sony A7 IV — et une focale par boîtier, autour d’un 20-70 mm. Il regrette de ne pas disposer d’un téléobjectif type 100-400 mm, qui serait selon lui « une très grosse plus-value » pour les séances de sauts et lui éviterait de se retrouver seul au milieu d’une place d’armes pendant une cérémonie.
Ses critères sont ceux du terrain, pas du studio. Un boîtier tropicalisé avant tout : boue, poussière estivale, pluie, et parfois de l’eau jusqu’à la taille. « Moi je m’en fous, mais c’est le matériel en priorité » — d’autant qu’un boîtier cassé n’est pas facilement remplacé. Et l’autonomie : il ne dispose que d’une batterie par boîtier pour des journées entières, voire vingt-quatre heures, et recharge « à l’arrière d’un 4×4, vingt minutes avant de repartir avec les gars ».
Ayant pu essayer un téléobjectif le jour de l’entretien, il en tire d’ailleurs un bénéfice qui rejoint sa philosophie : « avec les zooms je reste en dehors de l’action, du coup les gens me voient encore moins et ils sont encore plus eux-mêmes ».
Mille photos pour un 11 Novembre
Son premier reportage reste un souvenir cuisant. Le 11 novembre 2022, au carré militaire du cimetière de Montauban. Premier malaise : ne pas se mettre au garde-à-vous. « Ça fait treize ans que dès que j’entends « garde à vous », je me mets au garde-à-vous. J’avais l’impression d’être hors-clou. »
S’y ajoutent des tombes partout, des conditions d’exposition difficiles, et une première utilisation du mode manuel. Terrifié à l’idée de rater un moment, il mitraille : plus de mille photos. « J’étais en rafale illimitée. Je croyais que j’étais encore en compagnie de combat, j’ai vidé mon chargeur. »
Le déclic vient d’un confrère. Pendant le dépôt de gerbe, un photographe de la presse locale s’approche, fait « clic, clic », et repart. « C’est là que j’ai compris que j’avais peut-être fait un peu beaucoup de photos. » Sa chef, elle, trouvera le reportage excellent — de quoi le conforter dans son choix.
Autre anecdote, plus indisciplinée, lors de l’exercice Orion. Des véhicules de chantier sont aérolargués avant les parachutistes, et la zone de saut doit être vide. Prié de dégager, il fait mine de s’exécuter, retire son brassard d’identification, se plaque au sol et se glisse dans un bosquet pour se rapprocher — faute de téléobjectif. Il précise avoir mesuré le risque : « je ne suis pas bête, je n’ai pas envie de me manger une niveleuse aérolargable sur la tête ». Verdict : « pas vu, pas pris ». Et de bonnes images, « mais j’aurais pu en faire de plus belles avec un objectif plus intéressant ».
Ce qui reste
Sa passion pour l’image ne date pas de la cellule communication : elle est née en opération. Il achète son premier reflex à ses premiers départs et fait ses premières photos en Afghanistan, à vingt ans. « Quinze ans plus tard, je regarde ces photos… il n’y a que ça qui reste. »
Devenu chef de groupe au Mali, il photographie ses jeunes soldats regardant par le hublot de l’avion — exactement l’image qu’il aurait aimé qu’on prenne de lui. En fin de mandat, il leur offrait un montage. « Des années plus tard, il n’y a que ça qui reste. »
Ses clichés préférés ne sont d’ailleurs pas militaires au sens strict : des portraits d’enfants réalisés en 2018 lors d’une aide médicale à la population, en Afrique. « Dans leur regard, on voit tout. Il y a des photos qui me font des frissons même cinq ans plus tard. »
C’est cette dimension qu’il retient de la photographie : un instant qui, pour certains, n’aura pas de prix. Une naissance, un mariage, un départ. « Ça durera, ils le montreront à leurs enfants, à leurs petits-enfants. » Et à titre personnel : pouvoir dire un jour à son fils de trois ans, « regarde, papa quand il était en Afghanistan, au Mali ».
Comment devenir photographe militaire
La réponse risque de décevoir ceux qui espèrent un raccourci : on ne s’engage pas directement comme photographe en régiment. En quinze ans, tous les opérateurs qu’il a vus arriver en cellule communication avaient commencé en compagnie de combat.
Le parcours type suppose une dizaine d’années de terrain avant de formuler la demande. Le délai peut se raccourcir à cinq ou six ans pour quelqu’un qui aurait déjà travaillé dans la photo, disposerait de diplômes et se serait fait connaître — sous réserve que la hiérarchie y consente.
Il y voit d’ailleurs une bonne chose : « comme ça, le gars a le temps de faire ses gammes en compagnie de combat et de traîner un peu dans la boue ». Et prévient au passage contre un malentendu tenace : « beaucoup croient que la cellule com, c’est la planque. Non. Il y a beaucoup de travail, et on n’est que deux ou trois opérateurs. »
Quant à sa reconversion, elle se dessine : dans cinq ou six ans, à près de vingt ans de service, il envisage la photographie civile. Photoreportage, événements sportifs — et même le mariage, dont il perçoit la parenté avec son travail actuel : des moments qu’il ne faut pas louper, et la nécessité de se faire discret.
Questions fréquentes
Comment devenir photographe militaire ?
En régiment, on ne peut pas s’engager directement sur cette spécialité. Il faut d’abord servir en compagnie de combat — une dizaine d’années en général, parfois cinq à six pour un candidat déjà diplômé en photographie — puis demander sa mutation en cellule communication. Une formation aux métiers de l’image est ensuite dispensée.
Il existe par ailleurs des filières spécialisées au niveau des états-majors et des services de communication des armées, distinctes des cellules régimentaires.
Que fait un opérateur image en régiment ?
Il couvre les cérémonies et prises d’armes, suit les compagnies et les spécialistes à l’entraînement, réalise les portraits avant projection, archive les fonds photographiques du régiment et alimente les réseaux sociaux au titre du rayonnement et de l’aide au recrutement.
Quel matériel utilise un photographe militaire ?
Des boîtiers hybrides tropicalisés, dotés d’une bonne autonomie et résistants à la poussière, à la pluie et aux chocs. Notre invité travaille avec un Fujifilm X-T3 et un Sony A7 IV, équipés d’un zoom standard, et signale l’absence d’un téléobjectif comme sa principale limite.
Qu’est-ce qu’un sapeur parachutiste ?
C’est un militaire du génie appartenant aux troupes aéroportées. Ses missions couvrent l’ouverture d’itinéraire, le déminage, la manœuvre de force et l’appui à la mobilité et à la contre-mobilité, au profit des unités d’infanterie qu’il accompagne.
À écouter également
- #116 — Les missions du génie parachutiste (17e RGP)
- #120 — Le métier de démineur parachutiste
- #124 — La fouille opérationnelle spécialisée (17e RGP)
- #148 — Rencontre avec le fauconnier du 17e RGP
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