#266 – Le métier de cybercombattant (COM CYBER)

Le capitaine Lionel est cybercombattant. Affecté à l’Académie de cyberdéfense, à Rennes, il prépare et conduit les exercices qui entraînent les unités cyber des armées françaises. Nous l’avons rencontré à Tallinn, en Estonie, où il occupait la fonction d’officier de marque de la participation française à Cyber Coalition, le grand exercice cyber de l’OTAN. Il nous explique en quoi consiste ce métier encore méconnu, comment s’entraînent ceux qui défendent les réseaux du ministère des Armées, et par quelles voies on le rejoint.

Ce qu’il faut retenir de cet épisode

  • L’Académie de cyberdéfense, à Rennes, fait partie du groupement cyber des armées. Sa mission : préparer et conduire les exercices et entraînements, nationaux comme internationaux, au profit des unités cyber.
  • Cyber Coalition est l’exercice cyber annuel de l’OTAN, placé sous l’autorité du Comité militaire de l’Alliance. Il réunit les pays membres autour d’un scénario fictif dans lequel le cyberespace est contesté.
  • Sa préparation s’étale sur une année entière, avec plusieurs réunions de planification successives, avant une phase d’exécution de quelques jours.
  • Un exercice national travaille la doctrine et la finesse des procédés d’investigation numérique. Un exercice international travaille la coopération et l’interopérabilité entre alliés. Les objectifs ne sont pas les mêmes.
  • Les cybercombattants s’entraînent sur un cyber range : un environnement entièrement virtualisé où l’on reconstruit de vrais réseaux, avec des utilisateurs simulés, pour donner du réalisme aux investigations.
  • Côté recrutement, tous les profils sont recherchés. L’officier sous contrat spécialiste existe dans l’armée de Terre, la Marine et l’armée de l’Air, et la réserve constitue une porte d’entrée pour garder un pied dans le civil.

Cybercombattant : un métier né d’une spécialité ancienne

Le terme est récent, la fonction l’est beaucoup moins. Comme le rappelle le capitaine Lionel, les moyens des systèmes d’information et de communication sont présents dans les armées depuis longtemps : « c’est juste qu’on appelait ça différemment ». L’appellation « cybercombattant » a accompagné la structuration d’un domaine devenu un milieu d’opérations à part entière, au même titre que la terre, la mer, l’air ou l’espace.

Son propre parcours illustre cette continuité. Recruté comme officier sous contrat spécialiste, il entre dans l’armée de Terre en 2017 et rejoint la DIRISI — la direction interarmées des réseaux d’infrastructure et des systèmes d’information du ministère des Armées, devenue depuis le commissariat numérique de défense. Il y travaille déjà sur la préparation et l’entraînement aux exercices. En 2020, il rejoint l’Académie de cyberdéfense à Rennes, où il se consacre à la planification des exercices internationaux ; une autre section traite le volet national.

Le métier se décline sur deux registres qu’il distingue nettement. Le registre opérationnel porte la vision d’ensemble : un système d’information sert à conduire des opérations dans le champ physique, et s’il cesse de fonctionner, c’est la mission qui est compromise. Le registre technique descend dans le détail du système d’exploitation et de l’investigation, pour comprendre l’origine d’un dysfonctionnement.

Cyber Coalition, l’exercice cyber de l’OTAN

Organisé sous le commandement du Comité militaire de l’OTAN, Cyber Coalition existe depuis plusieurs années. Son principe : rassembler l’ensemble des pays de l’Alliance autour d’un scénario entièrement fictif dans lequel le cyberespace est contesté, afin de créer de la coopération, de la coordination et de la collaboration entre les entités cyber de chaque nation.

La préparation court sur un an. Plusieurs réunions de planification se succèdent pour identifier les objectifs d’entraînement retenus, lesquels évoluent d’une édition à l’autre — tout comme les équipes engagées. Vient ensuite l’exécution. Les cybercombattants français ne sont pas à Tallinn : ils opèrent depuis Rennes, connectés à un environnement virtualisé. Leur tâche est de défendre un réseau d’infrastructure monté pour l’exercice, d’identifier d’où proviennent les menaces apparues dans le scénario, puis de remonter progressivement le fil de l’enquête pour faire remonter les éléments au niveau supérieur.

Pendant l’exercice, les équipes techniques partagent leurs découvertes via un MISP (Malware Information Sharing Platform), outil qui rassemble les indicateurs de compromission détectés. C’est, de l’aveu du capitaine, à peu près le seul point de visibilité sur la manière de travailler des autres nations : les outils et les procédures d’investigation restent propres à chaque pays.

Entraînement national ou international : deux logiques distinctes

La différence est structurante. Sur un exercice national, on entre dans la granularité des procédés français : comment mener l’investigation numérique, quelle doctrine appliquer, jusqu’où pousser la technique. Sur un exercice international, l’objectif se déplace vers l’interopérabilité — comment les équipes françaises s’interfaceraient avec leurs homologues si des actions communes devaient être conduites. Les outils et procédures strictement nationaux n’y ont pas vocation à être employés.

Quant à la coopération entre États, elle se noue d’abord au niveau stratégique, à travers des accords bilatéraux conclus à très haut niveau, qui fixent le cadre du partage d’information.

Le cyber range, laboratoire de l’entraînement

Loin d’être une particularité de l’OTAN, le cyber range est devenu un classique de l’entraînement cyber. L’Académie de cyberdéfense dispose du sien, sur lequel elle monte ses propres infrastructures et simule des réseaux de taille variable.

Le réalisme tient à un détail décisif : on y simule aussi des utilisateurs. Envois de courriels, navigation internet, activité de fond… Sans ce bruit, seuls des indicateurs manifestement malveillants circuleraient sur le réseau et l’exercice perdrait tout son intérêt. En noyant les signaux dans une activité ordinaire, on rapproche l’entraînement de la réalité d’une investigation.

Protéger les réseaux : une affaire de couches successives

La cyberprotection ne se résume pas à installer un antivirus. Elle repose sur plusieurs couches de protection successives, calibrées selon la sensibilité du système concerné, et qui doivent protéger sans pour autant empêcher l’information de circuler. S’y ajoute un travail permanent de mise à jour : les systèmes d’information évoluent si vite qu’il faut rester proactif pour réduire au maximum la surface d’attaque offerte à un adversaire.

Le sujet déborde largement le périmètre militaire, puisque les infrastructures visées sont souvent civiles — hôpitaux, banques, collectivités. Au niveau national, le COMCYBER travaille en relation avec l’ANSSI, chacun dans son périmètre : l’agence pour la sécurité des systèmes d’information de la Nation, le commandement de la cyberdéfense pour le ministère des Armées.

Comment devenir cybercombattant ?

Il existe plusieurs voies d’entrée dans les armées, et le statut d’officier sous contrat spécialiste — celui du capitaine Lionel — se retrouve dans l’armée de Terre, la Marine nationale et l’armée de l’Air et de l’Espace. Sur les profils, le message est volontairement ouvert : « tous les profils sont les bienvenus ». Les techniciens experts d’un domaine précis sont naturellement recherchés, mais le champ cyber est assez vaste pour absorber des compétences très diverses.

Son conseil à ceux qui hésitent tient en trois points : fréquenter les salons spécialisés, qui donnent une idée concrète des métiers du cyberespace ; suivre les médias et podcasts qui traitent de cybersécurité ; et envisager un premier pas par la réserve, qui permet de se situer entre le monde civil et le monde militaire avant de trancher.

L’argument qu’il met en avant n’est d’ailleurs pas financier — la concurrence du privé est réelle sur ces compétences — mais tient à la nature du travail : voir des choses que l’on ne verrait pas dans le civil, avec des règles d’engagement différentes.

Questions fréquentes

Qu’est-ce qu’un cybercombattant ?

C’est un militaire spécialisé dans les opérations conduites dans le cyberespace : protection et défense des réseaux du ministère des Armées, investigation numérique, appui aux opérations. L’appellation est récente, mais elle recouvre des métiers des systèmes d’information et de communication présents de longue date dans les armées.

Qu’est-ce que l’exercice Cyber Coalition ?

C’est l’exercice cyber de l’OTAN, conduit sous l’autorité du Comité militaire de l’Alliance. Il réunit chaque année les pays membres autour d’un scénario fictif de cyberespace contesté, afin d’entraîner la coopération et la coordination entre leurs entités cyber respectives.

Qu’est-ce qu’un cyber range ?

Un cyber range est un environnement virtualisé sur lequel on reconstitue des réseaux complets pour s’entraîner. On y simule également l’activité d’utilisateurs — courriels, navigation — afin que les investigations se déroulent dans des conditions proches du réel plutôt que sur un réseau où tout signal serait malveillant.

Quelles études pour rejoindre le cyber dans les armées ?

Il n’existe pas de voie unique. Le recrutement d’officier sous contrat spécialiste est ouvert dans les trois armées, et les profils techniques experts sont particulièrement recherchés. La réserve permet par ailleurs de découvrir le domaine tout en conservant une activité civile.

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