#61 – Gallic Squad, la vie après les forces spéciales

En mars 2022, Défense Zone recevait un ancien opérateur des forces spéciales, connu sur les réseaux sociaux sous le nom de Gallic Squad. Il avait quitté l’institution environ un an plus tôt, après onze années de service, et venait de rejoindre le secteur du conseil et de la formation en sécurité. L’entretien ne porte ni sur les opérations ni sur le matériel : il porte sur ce qui se produit quand on sort, sur ce qu’un ancien accepte de raconter, et sur l’écart entre l’image publique de ces unités et le quotidien qu’elles imposent. Intelligence pratique, fond contre forme, retour de mission, patriotisme, éthique de la violence : la matière de cet épisode tient dans une position de parole, celle d’un homme devenu libre de s’exprimer et qui continue pourtant de s’imposer des limites.

Les analyses développées dans cet épisode sont celles de l’invité et n’engagent que lui.

Ce qu’il faut retenir de cet épisode

  • Onze années de service, dont neuf dans les forces spéciales, après un engagement initial comme militaire du rang. Au moment de l’enregistrement, il avait quitté l’armée depuis environ un an pour le conseil et la formation en sécurité.
  • Sa lecture du recrutement tient en une distinction : l’intelligence scolaire, liée au niveau d’études, et l’intelligence pratique, « abordable par tous », qui compte davantage dans ces unités.
  • Sa formule sur les libertés visibles accordées à ces unités, tenue vestimentaire comprise : « c’est par le fond qu’on mérite la forme ». Ce qui se voit est la contrepartie d’un engagement qui, lui, ne se montre pas.
  • Sur le retour de mission, l’image qu’il emploie est sans ambiguïté : « comme quitter la Terre pour une autre planète ». La difficulté n’est pas le danger, mais la bascule entre deux réalités opposées.
  • Sa règle de publication sur les réseaux sociaux : ne montrer que son métier civil, peser chaque contenu avant diffusion, et « vendre un concept plutôt qu’un personnage ».
  • Sur les sociétés militaires privées, sa limite est morale avant d’être juridique : la violence n’est acceptable que rapportée à une cause qui la dépasse, et « l’argent n’en est pas une ».

Onze années, puis la sortie

Le parcours commence à rebours des attendus. Passé par une classe préparatoire, il disposait des titres nécessaires pour viser l’encadrement. Il choisit l’engagement comme militaire du rang, dans une unité conventionnelle de l’armée de terre, pour deux raisons qu’il assume : l’envie de côtoyer d’autres milieux sociaux, et la conviction que le métier l’intéresserait davantage en bas de l’échelle. Il voulait voir de ses propres yeux.

Deux ans plus tard, un dossier accepté et une sélection passée le conduisent aux forces spéciales, où il servira neuf années. Son analyse du départ vaut d’être notée : sa génération, dit-il, pousse moins loin que la précédente et affronte donc la question de la reconversion plus tôt. Beaucoup présentent la sortie vers le privé comme une suite logique du métier ; entre la théorie et la pratique, il constate que les portes sont moins nombreuses qu’annoncé.

Ce qui a rendu la décision possible n’est pas un projet abstrait mais une proposition concrète, dans une structure de conseil et de formation en sécurité travaillant principalement au profit des forces armées et des forces de l’ordre. Il y voit une transition en douceur davantage qu’une rupture : un pied dans le milieu, un pied dans le monde civil. Et une forme de stabilité, qu’il qualifie lui-même de « carotte », sans laquelle il n’est pas certain qu’il serait parti.

Deux formes d’intelligence

La question posée est celle que se pose tout candidat qui doute : un mauvais élève a-t-il sa place dans ces unités ? Sa réponse distingue deux registres. L’intelligence scolaire dépend du niveau d’études et se mesure en diplômes. L’intelligence pratique, elle, est « abordable par tous » : comprendre vite, saisir son environnement, intégrer une compétence technique et la restituer. Dans les forces spéciales, dit-il, il n’a rencontré que des gens dotés de la seconde, indépendamment de leurs résultats antérieurs.

Cela ne signifie pas que le niveau importe peu. Il insiste sur la nécessité d’être éveillé au contexte : les missions se déroulent dans des environnements sensibles, où chaque action peut produire des effets politiques disproportionnés. La mesurer suppose d’en comprendre le cadre, les acteurs présents et ce qui se joue au-dessus.

Le troisième élément de sa définition est le plus intéressant : l’intelligence pratique inclut la capacité à s’adapter à un milieu. S’imprégner d’une culture, d’une façon de vivre, de la population qui entoure un détachement, c’est selon lui ce qui permet de bien travailler avec des partenaires locaux. L’empathie n’y est pas une qualité morale mais un outil professionnel.

Quant aux études, aux voyages ou à une première expérience professionnelle, il les juge utiles sans les ériger en condition. Ce qu’il cherche est ailleurs : la stabilité psychologique, le calme et la maturité, dont il précise qu’elle n’a pas d’âge.

Comprendre sans tout cautionner

Vient alors la question qui traverse l’entretien. Peut-on comprendre les ressorts d’une intervention et y participer sans contradiction intime ? Il récuse le présupposé : la société, selon lui, admet mal qu’on développe à la fois les muscles et le cerveau, et tient l’homme qui s’interroge pour un mauvais exécutant.

Sa position est inverse. S’éveiller au monde ne fait pas un objecteur de conscience. On peut accomplir sa mission tout en sachant que des logiques nous dépassent et que l’on n’y peut rien. Le militaire, explique-t-il à ceux qui l’interrogent dans sa nouvelle vie parisienne, n’a pas pour métier de cautionner ou de désavouer les décisions prises au-dessus de lui. Son rôle consiste à remettre de l’humanité là où les arbitrages, pris pour des motifs économiques ou stratégiques, en manquent parfois totalement. C’est parce qu’il est sur le terrain qu’il dispose d’une marge, et cette marge lui paraît décisive.

Il ajoute une justification plus personnelle : être présent sur le théâtre plutôt que devant un écran lui offre un champ d’action plus large que l’indignation à distance. À la question de savoir s’il faut comprendre ou agir, il répond qu’il faut comprendre pour mieux agir.

« C’est par le fond qu’on mérite la forme »

Le passage le plus tranchant de l’entretien porte sur l’imagerie des forces spéciales. Elle est réelle, et il ne la nie pas : tenues moins réglementées, apparence moins contrainte, rapports hiérarchiques moins formels, tutoiement fréquent jusqu’à un certain niveau. Ces libertés nourrissent un fantasme durable, celui d’un métier confortable et d’un statut privilégié.

Il en donne une explication fonctionnelle : si l’institution lâche du lest sur la forme, c’est qu’elle veut des personnels concentrés sur un cœur de métier déjà exigeant. Le dispositif tient parce que la population a été sélectionnée : recevoir une liberté ne conduit pas à en réclamer d’autres, et l’informalité des rapports n’emporte ni relâchement de la discipline ni perte de respect.

Ce qu’il refuse, c’est la culture de la forme pour elle-même. Ce que le public ne voit pas, ce sont des missions de plusieurs mois dans un inconfort complet, en autonomie, sans contact, avec une charge de stress élevée. Ce sont surtout des unités qui comptent statistiquement davantage de blessés et de morts que d’autres. « C’est par le fond qu’on mérite la forme », résume-t-il, et il adresse l’avertissement autant aux jeunes candidats qu’aux unités conventionnelles tentées d’en reprendre les codes.

Il pousse le raisonnement jusqu’à une hypothèse : plus une troupe est engagée, moins elle s’attarde sur le folklore. Et c’est là, dit-il, que peut se creuser un écart entre certains chefs attachés aux cérémonies et des hommes tournés vers l’entraînement.

La bascule entre deux réalités

Interrogé sur les risques psychologiques du métier, il déplace la réponse. Le plus difficile à gérer n’est selon lui ni le danger ni l’intensité, mais l’alternance permanente entre deux existences sans commune mesure. Vivre plusieurs mois au rythme de populations en guerre, puis retrouver en quelques heures le confort d’un pays en paix, produit un effet qu’il décrit ainsi : « comme quitter la Terre pour une autre planète ».

Il en donne un exemple. Un aléa technique ayant supprimé le passage habituel par un sas de décompression, il se retrouve dans les transports en commun parisiens quelques heures après avoir quitté un territoire en guerre. La densité, la vitesse, le bruit : il dit s’être senti dans le futur, et n’avoir pas supporté la transition.

Le problème qu’il formule ensuite est celui du repère. Où se situe la réalité ? Du côté de ceux qui se battent pour subsister, ou du côté d’une vie ordinaire faite de sécurité et de loisirs ? Certains, dit-il avec sobriété, ne parviennent plus à situer ce curseur, considèrent que seul l’engagement était réel, et peinent à reprendre pied. Ce qu’il tient pour salvateur est l’acceptation que ces deux mondes existent également, et que l’on passe de l’un à l’autre sans que le second invalide le premier.

Cet épisode n’aborde ni protocole ni prise en charge, et n’a pas vocation à en tenir lieu : l’accompagnement des blessures psychiques relève de dispositifs spécialisés du service de santé des armées et d’associations dédiées, que le podcast a traités par ailleurs.

Un contrepoint éclaire ce propos. Ce même métier réapprend à valoriser des choses élémentaires : une douche chaude, un lit, la possibilité de sortir sans craindre un bombardement. Ces avantages, conclut-il, sont plus fragiles qu’il n’y paraît.

Montrer sans trop en dire

Son activité sur les réseaux sociaux obéit à une règle simple et strictement appliquée : il ne publie que du contenu tiré de son métier actuel, jamais du précédent. La raison est la protection de l’information, et cette frontière commande tout le reste.

Il assigne trois objectifs à ce compte. Le premier est commercial, et il le dit sans détour : faire connaître la structure qui l’emploie. Le deuxième est de compenser ce qu’il tient pour des lacunes de communication de l’institution. Son audience, majoritairement jeune et masculine, lui adresse chaque jour des questions sur l’entraînement, la sélection, les parcours possibles, auxquelles elle ne trouve pas de réponse ailleurs. Il tente de l’orienter avec bon sens, tout en reconnaissant que l’absence de réponse publique à certaines questions est légitime.

Le troisième objectif est le plus personnel : partager une vision du pays façonnée par le métier et par les populations rencontrées. Il se défend en revanche de vouloir obtenir de la reconnaissance pour son ancien milieu. Sa position est même inverse : la noblesse de ce métier tient selon lui à son anonymat, à une action qui se déroule hors des frontières et dont personne ne saura rien. Ce qu’il revendique est plus étroit : susciter des vocations, et faire savoir à ceux qui n’ont aucun lien avec l’armée que des gens travaillent pour eux dans l’ombre.

D’où une méthode. Ne pas personnifier le compte, montrer un concept plutôt qu’un personnage, même lorsque son propre visage apparaît. Et, avant chaque publication, se poser une question unique : ce contenu pourrait-il être mal utilisé ou mal interprété ? Il reconnaît que l’équilibre est instable et que la discussion à ce sujet est permanente. Il note enfin que ces publications ne font pas l’unanimité chez les anciens, sans en paraître affecté.

Un patriotisme sans étiquette

Le constat de départ est banal mais rarement discuté : en France, l’attachement au pays est spontanément associé à un camp politique, quand il traverse les clivages ailleurs. Il juge cette assimilation regrettable et se refuse à en tirer une orientation. Aimer son pays ne dit rien, selon lui, de la place que l’on occupe sur un échiquier électoral.

Son argument repose sur une comparaison familiale. Ce qui rassemble une famille malgré ses désaccords n’est pas une doctrine commune mais un lien qui préexiste. À l’échelle d’un pays, ce lien est fait d’une histoire partagée, d’une langue et de références communes. Il y voit le seul socle capable de produire de la cohérence collective.

Il tire de ce raisonnement une règle de conduite personnelle. Il a ses convictions, mais s’abstient de tout discours politique dans ses prises de parole publiques, parce qu’il cherche à rassembler plutôt qu’à trier son audience. Il rattache cette réserve à sa culture professionnelle : le métier des armes, rappelle-t-il, s’est longtemps pensé comme extérieur à la sphère politique, et il en a conservé l’habitude après son départ.

Violence légitime et sociétés privées

L’entretien est enregistré alors que le retrait français du Mali vient d’être annoncé et que la présence d’acteurs paramilitaires russes au Sahel occupe l’actualité. Deux questions se posent : que penser de ces structures, et la France pourrait-elle s’engager dans l’externalisation ?

Sur le premier point, il conteste d’abord la qualification. Le groupe Wagner se présentait comme une société militaire privée, mais sa proximité avec le pouvoir russe rendait selon lui le terme inapproprié : il y voyait davantage un habillage commode permettant certaines opérations. Sa réserve de fond est morale. Exercer la violence suppose qu’elle serve une cause qui la dépasse, et le profit n’en est pas une. C’est la différence qu’il établit avec le métier qu’il a exercé : la violence d’État s’inscrit dans un cadre légal, procède de décisions contestables mais assumées collectivement, et laisse au soldat la possibilité de refuser un ordre contraire à la loi.

Il étend cette réserve aux sociétés de sécurité étrangères déployées lors des conflits des années 2000, dont il critique surtout le recrutement. C’est aussi pourquoi la structure qu’il a rejointe ne se définit pas comme une société militaire privée : elle forme, elle n’opère pas, et elle n’intervient qu’avec l’aval de l’État.

Sur le second point, il ne croit pas à une privatisation étendue en France. Le mouvement lui paraît cyclique, et l’État soucieux de garder la main sur ceux qui agissent en son nom à l’étranger. Si une externalisation devait s’étendre, elle porterait selon lui sur des tâches qui n’engagent pas le pays sur le terrain éthique.

Le corollaire est abordé sans détour : former des unités partenaires qui pourraient changer de camp. Son expérience ne lui a pas donné d’exemple de retournement, et il relève que la capacité française à nouer des liens durables avec ses partenaires reste un atout comparatif. Il admet que des décisions politiques paraissent parfois incohérentes sur le moment, et s’en remet à la même règle : accomplir la mission en y mettant la part d’appréciation dont dispose celui qui l’exécute.

Le conseil aux candidats

À la question finale, celle du conseil à donner à un jeune qui envisage cette voie, il répond en deux temps. Le premier est une invitation à la patience. Chercher l’information est une bonne chose, mais ne pas la trouver sur internet a souvent une raison valable. Il faut accepter de découvrir certaines choses par soi-même, et parfois de les vivre avant de les comprendre.

Le second est l’inverse d’un discours de modération. Il revendique l’insatiabilité, présentée aujourd’hui comme un défaut et qu’il tient pour une force. À celui qui a besoin d’intensité et de risque, il déconseille de se raisonner. Il ajoute, venant d’un ancien opérateur, qu’il n’était lui-même exceptionnel ni physiquement ni psychologiquement, et que l’essentiel s’obtient par le travail.

C’est peut-être la meilleure clé de lecture de cet épisode. Ce que l’on y entend n’est pas un récit d’opérations, mais la manière dont un homme rend compte d’un métier qu’il a quitté, en refusant à la fois le silence complet et l’exposition sans limite.

Questions fréquentes

Qui est Gallic Squad ?

Gallic Squad est le pseudonyme sous lequel un ancien opérateur des forces spéciales françaises publie sur les réseaux sociaux. Il l’a choisi pour désigner un ensemble de valeurs plutôt qu’une personne : le mot escouade évoque selon lui une équipe davantage qu’un individu, et l’adjectif anglais renvoyant aux Gaulois marque une identité française lisible à l’étranger. Au moment de cet entretien, enregistré en mars 2022, il avait quitté l’armée environ un an plus tôt, après onze années de service dont neuf dans les forces spéciales, et travaillait dans le conseil et la formation en sécurité au profit de forces armées et de forces de l’ordre.

Faut-il un bon niveau scolaire pour entrer dans les forces spéciales ?

Le niveau d’études ne constitue pas en soi un critère déterminant. L’analyse développée dans cet épisode distingue l’intelligence scolaire, mesurée par les diplômes, et une intelligence pratique accessible à tous : comprendre rapidement une situation, assimiler des savoir-faire techniques et les restituer, s’adapter à un environnement étranger. Les qualités recherchées relèvent davantage de la stabilité psychologique, du calme et de la maturité. Les critères officiels de candidature se vérifient auprès des centres d’information et de recrutement des forces armées.

Pourquoi le retour de mission est-il un moment difficile ?

Parce qu’il impose de passer en quelques heures d’un environnement de guerre à une vie ordinaire dont les repères sont sans rapport. Le témoignage recueilli dans cet épisode décrit cette transition comme le passage d’une planète à une autre, et situe là, plus que dans le danger lui-même, la principale difficulté du métier. La question qui se pose alors est celle du repère : ce qui a été vécu en opération peut finir par apparaître comme la seule réalité, et le retour comme une parenthèse. Les armées ont institué des phases de décompression au retour d’opération, et l’accompagnement des blessures psychiques relève de dispositifs spécialisés du service de santé des armées et d’associations dédiées.

Qu’est-ce qui distingue une armée d’une société militaire privée ?

La distinction avancée dans cet épisode est d’abord celle de la finalité. L’emploi de la force par un État s’inscrit dans un cadre légal, procède de décisions publiques et laisse au militaire la possibilité de refuser un ordre contraire à la loi. Une structure orientée par la recherche du profit ne dispose pas du même garde-fou, et son recrutement échappe aux filtres d’une institution. Une seconde distinction porte sur l’activité elle-même : former et conseiller n’équivaut pas à conduire des opérations.

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