Un entrepreneur du web dans un podcast de défense : c’est une première. Mais Olivier Roland — dix ans d’expatriation, trois à Londres puis sept à Dubaï — vient d’écrire six cents pages sur une thèse qui intéresse directement ceux qui s’occupent de la nation : le patriotisme est une invention récente, née de ruptures technologiques, et les mêmes mécanismes sont aujourd’hui en train de l’éroder. Un angle inconfortable, argumenté, et qui mérite d’être entendu.
Les analyses et opinions exprimées dans cet épisode sont celles de l’invité et n’engagent que lui.
Ce qu’il faut retenir de cet épisode
- La nation est une « communauté imaginée » : on se sent lié à des gens qu’on n’a jamais rencontrés, par la langue, l’histoire commune et le territoire.
- Sans imprimerie, pas de cartes du royaume — donc pas de représentation possible de ce à quoi on appartiendrait.
- Sa grille de lecture, empruntée à Balaji Srinivasan : au Léviathan Église a succédé le Léviathan État, aujourd’hui concurrencé par le Léviathan Réseau.
- Le chiffre qui inquiète les États : en France, les 10 % les plus aisés paient environ 70 % de l’impôt sur le revenu — et ce sont les plus mobiles.
- La conscription de masse n’a pas précédé la nation : c’est le nationalisme qui l’a rendue possible.
- Sa réponse à la question du patriotisme : « On peut tout à fait aimer son pays et partir. »
Tirer des principes de l’histoire
Entrepreneur depuis ses 19 ans, Olivier Roland aime dire qu’il a « un bac moins 2 ». Son premier livre, une critique constructive du système éducatif, s’est vendu à plus de 130 000 exemplaires. Le second part de son expérience d’expatrié et de nomade numérique pour proposer une analyse du monde — un angle qu’il estimait absent des commentaires médiatiques.
Sa méthode mérite d’être notée, parce qu’elle est celle des militaires. Il part d’une question posée par les historiens Will et Ariel Durant dans The Lessons of History : à quoi vous sert l’histoire, concrètement ? Êtes-vous meilleur juge de la nature humaine que celui qui n’a jamais ouvert un livre ?
Il y ajoute une citation d’Emerson : il existe des millions de méthodes, mais peu de principes. Qui comprend les principes choisit les bonnes méthodes ; qui empile les méthodes sans principes erre d’une recette à l’autre.
D’où l’exercice : dégager de l’histoire des principes récurrents, et s’en servir pour formuler des prédictions. Il assume le risque — un chapitre entier de son livre y est consacré. « Plus un modèle est proche de la réalité, plus il a une valeur prédictive. »
Fred lui répond par une image que les auditeurs connaissent : la salle d’honneur d’un régiment, ce musée interne confié à un officier conservateur, par lequel passe tout jeune engagé pour apprendre d’où vient son unité. L’histoire comme outil de cohésion, et non comme exercice intellectuel.
François de Bretagne, 1400 : personne ne se serait battu pour Narbonne
C’est la démonstration centrale de l’épisode, et elle est efficace.
Ce qui a toujours existé chez l’être humain, c’est l’envie de défendre sa communauté directe : sa famille, son village, sa tribu. Étendre ce réflexe à une nation est très récent — parce qu’une nation est une communauté imaginée : on se sent appartenir à un ensemble avec des gens qu’on ne rencontrera jamais.
Prenez un Breton né en 1400. La Bretagne est alors un duché semi-indépendant. En théorie sujet du roi de France, il n’a en pratique aucune représentation de ce royaume — et pour cause : il n’a jamais vu de carte de sa vie. Avant l’imprimerie, il n’existe pas de carte diffusée dans la population.
« Imaginez comment vous pouvez vous sentir appartenir à un pays dont vous n’avez jamais vu une carte. »
Si Narbonne est attaquée, ce Breton ne se sent investi d’aucune mission sacrée. Il pourrait aller s’y battre, mais pour d’autres raisons : parce que son seigneur le lui demande — serment personnel envers le suzerain — ou parce que l’assaillant est d’une autre religion. Pas parce qu’il y aurait une patrie.
Olivier Roland décline alors la même personne à travers les siècles, et l’exercice est éclairant : le Breton de 1400 se vit comme un Breton sujet du royaume ; celui de 1900 comme un Breton qui est aussi français ; celui de 2000 comme un Français venu de Bretagne. Celui de 2100, avance-t-il, se verra peut-être comme un Européen venu de France.
Ce déplacement, dit-il, est largement technologique. L’imprimerie a permis les cartes, mais aussi l’imposition d’une langue sur un territoire — d’où le français plutôt que les dizaines de langues régionales. La poudre à canon a rendu les châteaux obsolètes, tué la féodalité et concentré le pouvoir entre les mains du roi. Le chemin de fer et la presse ont fait le reste au XIXe siècle.
Canossa, Henri VIII et les trois Léviathans
Pour illustrer le basculement d’un ordre à l’autre, il oppose deux excommunications séparées de cinq siècles.
Au XIe siècle, l’empereur du Saint-Empire excommunié traverse l’Europe pour aller trouver le pape, se voit refuser l’entrée, et attend trois jours dans la neige, en habit de pénitent, avant d’être reçu et pardonné. C’est Canossa.
Cinq siècles plus tard, Henri VIII est excommunié pour avoir divorcé sans l’autorisation du pape. Il ne fait aucun pèlerinage : il détache purement et simplement l’Église d’Angleterre de la papauté.
Entre les deux, le rapport de force s’est inversé : le Léviathan État est devenu plus puissant que le Léviathan Église. Et là encore, une technologie a joué. Les mouvements contestataires antérieurs — les cathares, par exemple — étaient étouffés localement. Avec l’imprimerie, les 95 thèses de Luther, en 1517, se répandent en quelques semaines dans toute l’Europe. « Le premier contenu viral de l’histoire. » Le déclarer hérétique n’y change plus rien.
Sa thèse, empruntée au penseur Balaji Srinivasan, est qu’un troisième acteur émerge : le Léviathan Réseau. Internet est « une imprimerie sous stéroïdes », renforcée par la mobilité des personnes et des entreprises.
Sa prédiction est mesurée, et il faut le souligner : l’État-nation ne disparaîtra pas. Il connaîtra le sort de l’Église catholique — toujours présente, toujours influente, toujours prestigieuse, mais « l’ombre d’elle-même par rapport à ce qu’elle était il y a cinq siècles ». Sur des décennies, pas sur des années.
La contre-tendance : la surveillance
Fred lui oppose l’objection la plus solide : radio et télévision ont renforcé l’État au XXe siècle. Pourquoi internet ferait-il l’inverse ?
Réponse : parce que ces deux médias s’effondrent en audience, et que ce qui les remplace est international et fragmenté. « L’époque où il n’y avait qu’une seule chaîne et où tout le monde regardait la même émission au même moment est finie. » Moins de références communes, donc moins de cohésion nationale — « et moins une nation est cohérente, plus son État sera faible ».
Mais il reconnaît sans détour la contre-tendance : le numérique offre à l’État une capacité de surveillance quasi parfaite. Là où il fallait autrefois envoyer des hommes dépouiller des archives papier dans chaque succursale, il suffit aujourd’hui de copier des données et de les analyser automatiquement. Il y ajoute la reconnaissance faciale et les monnaies numériques de banque centrale.
D’où l’alternative qu’il pose aux États : soit la tentation d’un contrôle numérique généralisé pour conserver le pouvoir, soit un changement de paradigme — considérer ses résidents comme des clients plutôt que comme des contribuables.
Propagande : plus difficile qu’avant ?
Sur la manipulation de l’opinion, il commence par rappeler que rien n’est nouveau. Le livre de référence, Propaganda d’Edward Bernays, date de 1928, et il en donne l’exemple le plus élégant : pour vendre des pianos, Bernays ne parle jamais de piano. Il souffle à des architectes en vue qu’une maison moderne devrait comporter une salle de musique. Les gens font eux-mêmes la connexion.
Ce qui a changé, c’est la difficulté. Contrôler quelques dizaines de journaux en temps de guerre était faisable — il cite la presse illustrée de 1914-1918, « propagande sur propagande ». Contrôler des milliers de sources dont la plupart ne sont pas sur le territoire, beaucoup moins.
Il identifie néanmoins le point de vulnérabilité : les algorithmes. Non pas effacer un contenu — ce serait visible et créerait des martyrs — mais ne pas le pousser, en poussant subtilement l’autre. Sa réserve : il y a trop de plateformes, et aucune n’est facile à contraindre.
Même raisonnement sur l’intelligence artificielle, à propos de laquelle Fred pose la question du biais idéologique. Il l’admet — des travaux de recherche documentent des biais politiques dans les grands modèles — mais mise sur la concurrence entre blocs : modèles américains aux cultures très différentes entre eux, modèle français, modèles chinois open source dont on peut retirer la censure. « Si les Américains commencent à abuser sur ce point, ça donnera un avantage aux autres modèles. »
« C’est le nationalisme qui a rendu la conscription possible »
Fred pose la question qui intéresse le plus les auditeurs du podcast : les États n’auraient-ils pas intérêt à réactiver le conflit armé pour ressouder leur population ?
La réponse d’Olivier Roland inverse la causalité, et c’est son argument le plus intéressant. Avant l’État-nation, la guerre est une affaire de professionnels : les nobles au Moyen Âge, les légions romaines, quelques levées paysannes anecdotiques. Ce qui a rendu possible la conscription de masse, c’est le sentiment national — et la France est l’un des premiers pays à l’éprouver.
D’où, selon lui, une part du succès de Napoléon : le nation building français était déjà avancé, ce qui lui a permis d’opposer des armées de conscrits à des armées professionnelles beaucoup plus petites. Et d’où, au XXe siècle, deux guerres mondiales d’une ampleur sans précédent — avec une seule exception historique comparable, les guerres de religion dans le Saint-Empire, où une fraction considérable de la population fut tuée. « C’était la même ferveur. »
Il en tire une lecture critique de l’enseignement de l’histoire qu’il assume comme provocante : les faits enseignés ne sont pas faux, mais ils sont « mis dans un moule qui, lui, est faux » — celui du roman national. Rattacher les Gaulois à la France, dit-il, alors que notre langue descend directement de celle des conquérants romains. Ou faire de Clovis le premier roi de France, quand il partageait son territoire entre ses fils comme un bien personnel — la distinction entre l’État et le domaine du roi n’apparaissant qu’avec les Capétiens.
Sa conclusion sur la guerre est en revanche nette, et rassurante pour qui craindrait le cynisme des États : une guerre de défense soude une population, une guerre d’invasion non — et de moins en moins. Il cite le Vietnam, où la contestation intérieure a fini par peser, et évoque le néomédiévalisme, ce courant de recherche qui interroge la disposition réelle des sociétés contemporaines à accepter une guerre longue et coûteuse loin de leur territoire.
La mobilité change l’équation budgétaire
C’est ici que son propos rejoint le plus directement les questions de défense.
Il dit approuver les fondamentaux du discours ambiant : la menace est réelle, les États-Unis se désengagent, il faut augmenter le budget de défense. Son objection porte sur la capacité à le financer, dans un pays très endetté et très imposé.
Et surtout sur une hypothèse implicite que l’État-nation moderne n’a jamais eu à interroger : l’immobilité de la population.
Deux chiffres soutiennent l’argument. D’une part, une part importante des emplois européens — de l’ordre du tiers, selon lui — s’exerce entièrement sur ordinateur, donc de n’importe où ; le Covid l’a démontré. D’autre part, en France comme ailleurs, les 10 % les plus aisés acquittent environ 70 % de l’impôt sur le revenu, quand les 50 % les moins aisés en acquittent quelques pour cent.
« Il suffit qu’une petite partie des 10 % les plus riches s’en aillent pour complètement déséquilibrer les finances d’un pays. Et le paradoxe, c’est que ces gens sont les plus mobiles. »
Il évoque aussi le dernier recours de l’État — l’interdiction de sortie du territoire, appliquée par l’Ukraine aux hommes de 18 à 60 ans depuis février 2022 — pour souligner immédiatement sa limite : « si les États commencent à faire ça, il y a des gens qui vont anticiper et partir avant ». Comme, dit-il, l’exit tax a poussé certains à créer directement leur société à l’étranger.
Dubaï, ou l’État vu comme un fournisseur de services
Le passage le plus discutable de l’épisode est aussi le plus documenté, parce qu’il l’a vécu. Il ne cache rien de ce qui dérange : Dubaï est une monarchie absolue, sans manifestations, sans critique frontale du gouvernement, et dotée d’un appareil de surveillance dense — caméras, reconnaissance faciale, effectivement exploitées.
Son argument est que le contre-pouvoir n’y est ni constitutionnel ni culturel : c’est le marché. Environ 85 % de la population des Émirats est étrangère. Si le pouvoir devient trop coercitif ou si le rapport qualité-prix se dégrade, ces résidents s’en vont — et l’économie s’effondre. « On vote avec ses pieds. »
Il en donne une illustration presque comique et pourtant révélatrice : le ministère du Bonheur. Chaque site administratif comporte un canal de réclamation dont les remontées ne vont pas au service concerné, mais à ce ministère transversal, doté d’un vrai pouvoir de sanction, qui classe périodiquement les administrations et convoque les dernières. « C’est tellement bête et révolutionnaire en même temps. »
Le tout est présenté comme un modèle de gouvernance concurrentiel, pas comme un modèle politique. Ce qui l’amène à préciser un point qui répond directement à l’objection patriotique :
« On peut tout à fait aimer son pays et partir, par exemple parce qu’on n’est pas d’accord avec la manière dont il est gouverné. On pouvait être russe et fuir la Russie tout en aimant la Russie. »
Le fil rouge : apprendre par soi-même
L’entretien se termine sur ce qui relie ses deux livres. Le système éducatif, dit-il, enseigne des compétences censées servir au XXIe siècle avec une vision du XIXe. Il lui reconnaît deux mérites : les fondamentaux — lire, écrire, compter — et l’apprentissage de la vie en collectivité, y compris de l’injustice et de la médiocrité, « qui font partie de la vie ».
Son reproche porte sur ce qui n’est pas enseigné : apprendre à apprendre, et l’éducation financière. « On peut passer vingt ans sur les bancs de l’école : on ne nous apprend jamais à apprendre. » Il note au passage la faiblesse du niveau d’anglais en France, dans un monde où c’est devenu vital.
Sa prédiction : les meilleurs cours du monde étant désormais accessibles à tous — le MIT filme les siens —, la contrainte de rester avec un professeur médiocre disparaît, et l’IA jouera un rôle croissant de tuteur.
Son conseil aux auditeurs
Il commence par une concession qui désamorce le procès en désinvolture : la Pax Americana des années 1990 était « exceptionnelle », et ce qui la remplace n’est pas que positif. « C’est évident. »
Son conseil, adressé explicitement à un auditoire de militaires et de passionnés de défense, est intellectuel plutôt que pratique : puisque vous vous intéressez au nationalisme et au patriotisme, posez-vous la question de leur origine. Ont-ils toujours existé ? Quels facteurs techniques les ont installés ?
« Quand on comprend les facteurs qui leur ont permis d’avoir l’influence qu’ils ont aujourd’hui, on comprend aussi mieux les facteurs qui vont les disrupter. »
Questions fréquentes
Qu’appelle-t-on une « communauté imaginée » ?
C’est la manière dont fonctionne une nation : un ensemble dont les membres se sentent liés alors qu’ils ne se rencontreront jamais, par le partage d’une langue, d’un récit historique et d’un territoire. La notion souligne que l’appartenance nationale n’est pas naturelle mais construite — et qu’elle dépend des moyens de diffusion disponibles : cartes, imprimerie, presse, chemin de fer, puis radio et télévision.
Que sont les trois Léviathans ?
Une grille de lecture, popularisée par Balaji Srinivasan, qui distingue trois grands pôles d’autorité : le Léviathan Église, dominant au Moyen Âge ; le Léviathan État, qui l’emporte à partir de la Renaissance ; et le Léviathan Réseau, qui monte en puissance avec internet. La thèse défendue dans cet épisode est que l’État ne disparaîtra pas, mais perdra en puissance relative comme l’Église avant lui.
La conscription de masse a-t-elle toujours existé ?
Non. Avant l’État-nation, la guerre était très majoritairement l’affaire de professionnels — chevalerie, légions, mercenaires — avec des levées paysannes marginales. La mobilisation d’une part importante de la population suppose un sentiment d’appartenance nationale suffisamment fort pour justifier le sacrifice. C’est donc le nationalisme qui a rendu la conscription possible, et non l’inverse.
Peut-on être patriote et s’expatrier ?
C’est la position défendue par l’invité : attachement à un pays et désaccord avec la façon dont il est gouverné sont deux choses distinctes. Il cite ceux qui ont fui l’Union soviétique sans cesser d’aimer la Russie. Le débat reste évidemment ouvert — d’autres soutiendront que l’appartenance implique précisément de rester quand c’est difficile, et de contribuer.
À écouter également
- #227 — De militaire à député européen (avec le général Gomart)
- #234 — Engagement citoyen et réservistes militaires
- #229 — Hollywood, arme de propagande massive (avec Pierre Conesa)
- #197 — Investir en Bourse dans les valeurs Défense
- #183 — Combattant volontaire, il frôle la mort en Ukraine
Pour aller plus loin sur Défense Zone
- La révolution numérique et la stratégie française
- BRICS contre G7 : les nouveaux équilibres
- L’enjeu indopacifique entre la Chine et les États-Unis
- Journalisme et propagande en temps de guerre
- Michel Goya, l’histoire militaire comme grille de lecture
Défense Zone est un média indépendant consacré aux questions de défense et de sécurité. Ce podcast est disponible sur toutes les plateformes audio — Spotify, Deezer, Apple Podcasts — ainsi que sur notre chaîne YouTube. Pour soutenir notre travail, retrouvez notre magazine papier trimestriel et notre espace premium sur defense-zone.com.
