#257 – Les secrets des sous-marins nucléaires (avec Christophe Agnus)

Christophe Agnus a passé 300 heures en plongée à bord de sous-marins français — quatre jours sur un SNA, dix jours sur un SNLE, dont la veille du départ en patrouille. Ancien grand reporter, romancier, il en a tiré un thriller. Mais son lien avec la « sous-marinade » est plus ancien : son père était le chef de la Minerve, disparue en janvier 1968. Il a passé trente-cinq ans à se battre pour savoir ce qui s’était passé — et le sous-marin a été retrouvé en 2019. Un entretien d’une heure et demie sur ce que personne ne raconte.

Ce qu’il faut retenir de cet épisode

  • Un équipage de SNLE embarque la veille du départ et n’a plus aucune information du monde extérieur — sauf ce que le commandant décide de lui transmettre.
  • Chaque marin reçoit 40 mots par semaine de sa famille. Il ne peut jamais répondre.
  • Le jour où l’ordre de tir arriverait, les familles des marins — Brest, Toulon, Paris — auraient de fortes chances d’avoir déjà disparu.
  • Sortir les poubelles est l’une des manœuvres les plus dangereuses du bord : les deux clés nécessaires sont enfermées dans le coffre du commandant.
  • En février 2022, trois SNLE sur quatre se sont retrouvés à la mer en même temps — au lieu d’un seul.
  • La Minerve a été retrouvée le 21 juillet 2019, par 2 235 mètres de fond, en deux jours — après cinquante et un ans de silence.

Pourquoi un thriller plutôt qu’un documentaire

L’idée ne vient pas de lui. Son ami Ewan Lebourdais, peintre officiel de la Marine et photographe de mer, avait accumulé en dix ans des images de sous-marins et voulait un long texte pour accompagner son livre. Agnus a refusé : « Personne ne va lire un très long texte dans un livre qui pèse trois kilos et fait quatre-vingts centimètres ouvert. » D’où la solution en deux volumes — les photos d’un côté, un roman de l’autre.

Le raisonnement est éditorial autant que civique. « Quand vous demandez aux gens quel est le rôle des sous-marins nucléaires français, 90 à 95 % n’en ont aucune idée. » Or les sous-mariniers ne parlent pas. Le thriller permet de parler à leur place, et d’amener au sujet des lecteurs qui n’y seraient jamais venus.

Le point de départ du roman se passe à Brest. Le goulet est étroit, et des immeubles entiers le surplombent. Une femme, sur son balcon, regarde passer un SNLE qui quitte l’Île Longue. Elle sait que quelqu’un est à bord et qu’il sera absent deux mois et demi. Elle envoie un message pour signaler le départ — en russe.

Le reste tient à un détail vrai : l’équipage embarque la veille et ne sait rien de ce qui se passe dehors. Dans le roman, une opération russe se déroule aux abords de l’Estonie, et l’équipage l’apprend par accident. « C’est une chose de partir pour une patrouille classique dans un monde en paix. C’en est une autre de partir avec seize missiles, mille fois Hiroshima, en sachant qu’il pourrait falloir tirer. » Comme le lui a dit un commandant : transformer la Russie en parking.

Il ajoute la conséquence que les marins connaissent tous : la doctrine française rend l’ordre de tir presque indissociable d’une frappe subie. « Il y a de fortes chances que, le jour où ils reçoivent cet ordre, leur famille soit morte » — l’essentiel des familles vivant entre Brest, Toulon et Paris.

Ce que dit la doctrine — et ce qu’elle ne dit pas

Il en rappelle le principe. L’emploi de l’arme nucléaire est possible en cas d’atteinte aux intérêts vitaux de la nation, lesquels ne sont définis nulle part — et c’est volontaire. « On laisse le doute dans l’esprit d’un assaillant potentiel. Si on les définissait trop précisément, il suffirait de trouver le trou dans la raquette. »

Deux cas de figure existent. La riposte à une frappe, d’abord. Puis un tir unique d’avertissement, visant une zone désertique ou une étendue vide au large, « pour dire : n’allez pas plus loin, on est capables de vous toucher ».

Détail qui en dit long sur le cloisonnement : l’équipage ignore combien de missiles vont partir. Tout est contenu dans l’ordre de tir chiffré. « Ils rentrent les codes, ils font la procédure, et ils voient combien de missiles partent. Ils ne le savent pas avant. »

La Minerve, ou trente-cinq ans de silence

C’est la partie la plus personnelle de l’entretien, et la plus édifiante.

Son père était officier de marine, et commandant adjoint navire de la Minerve — le « chef », l’ingénieur du bord, troisième homme de la hiérarchie après le commandant et le second. Le sous-marin disparaît en janvier 1968. Sa mère se retrouve veuve à vingt-sept ans avec deux enfants. « Elle n’a plus entendu parler de la Marine pendant quarante ans. »

Les premières demandes d’accès au dossier datent de 1984-1985. Aucune réponse. Devenu grand reporter à L’Express, il écrit sur papier à en-tête : cette fois on lui répond — non. En 1992, l’amiral commandant la Force océanique stratégique l’invite à déjeuner à son état-major pour lui demander, très courtoisement, d’arrêter. Le dialogue résume tout : « Il n’y a rien dans le dossier. » — « Alors montrez-le-moi. » — « On ne peut pas. » — « Si vous ne pouvez pas le montrer, ça laisse supposer qu’il y a quelque chose dedans. » On lui propose en échange une plongée en sous-marin ; il refuse, ce n’est pas le sujet.

Il obtient un accès personnel au dossier en 2007, sur décision de la présidence de la République. Une après-midi entière aux archives, à Vincennes. Le commandant des archives lui-même s’interroge : « On ne comprend pas pourquoi c’est classé, il n’y a rien. » Et de fait : il n’y avait rien. Lors de la déclassification totale, en 2019, cinq personnes — dont trois commandants de sous-marin, au cas où lui serait passé à côté de quelque chose — sont retournées lire le dossier. Même conclusion. « La Marine n’avait aucune idée de ce qui avait pu se passer. »

Son explication du silence n’est ni le complot ni l’orgueil, mais l’époque. En 1968, on est six ans après l’Algérie, vingt-trois après la guerre, l’Indochine entre les deux. « Ce sont des militaires qui sont morts en opération. Point final. C’était arrivé tellement de fois avant. » Il note que de Gaulle, lui, en fut profondément marqué : brassard noir pendant un mois, et une plongée à Toulon sur un sous-marin du même type pour tenter de comprendre. Mais la culture était celle du secret par défaut : « Tout ce qu’on fait part en secret défense, point final. Et tant qu’on ne lève pas le secret, ça reste secret. »

Il mesure le chemin parcouru en comparant avec un drame récent dans sa propre famille — un proche tué dans un attentat, dont les proches ont bénéficié d’un accompagnement psychologique lourd. Pour les familles de la Minerve, en 1968 : une cérémonie, et rien.

Comment on retrouve un sous-marin en deux jours

Le déblocage tient à une idée d’Hervé Fauve, fils du commandant de la Minerve. Pour le cinquantième anniversaire de la disparition, en 2018, la Marine annonce qu’elle ne s’associera pas à la commémoration. Fauve invite alors le président de la République. Celui-ci ne peut venir, mais envoie son chef d’état-major particulier — un cinq étoiles. « À partir de là, la Marine s’est mise en branle » : tout ce que la région comptait de galons est venu. Dix-sept familles se retrouvent, ce qui n’était pas arrivé depuis 1968. Elles signent une demande de levée totale du secret, qui sera acceptée.

L’accélérateur suivant est argentin. En octobre 2018, l’Argentine retrouve le San Juan, disparu un an plus tôt, grâce à des moyens américains. Agnus et Fauve écrivent alors une lettre ouverte, transmise à la presse. L’argument est simple : les Argentins ont cherché un an sans interruption, les Israéliens ont cherché leur sous-marin pendant trente-deux ans, et la France a cherché la Minerve dix-sept semaines avant d’arrêter en 1970. « La France va-t-elle rester le dernier pays occidental à ne pas chercher son sous-marin disparu ? » Le Monde reprend l’affaire. « Je pense que ça a un peu titillé l’ego. » Fin janvier, la ministre décide de reprendre les recherches.

Le succès repose sur un travail préalable considérable : un commandant de SNA avait repris tous les calculs et redéfini cinq zones prioritaires. La Marine découvre au passage ses propres limites — elle n’a pas les moyens d’intervenir au-delà de 2 000 mètres, capacité qu’elle travaille aujourd’hui à combler. Il faut donc faire appel aux Américains, ceux-là mêmes qui ont trouvé le San Juan.

Le premier jour, quatre drones sous-marins cartographient la zone 1. La nuit, l’analyse révèle trois anomalies. Le lendemain, un robot va les inspecter : un sous-marin vide coulé jadis comme cible d’exercice et que la Marine avait oublié là ; un chalutier dont personne ne soupçonnait la présence ; et, à 18 heures, la Minerve. Le 21 juillet 2019, par 2 235 mètres de fond, à quelques dizaines de kilomètres au large de Toulon — hors de la zone fouillée en 1968, où les informations étaient mauvaises.

On ne remonte rien. « C’est une sépulture, on ne touche pas. » De toute façon, l’épave est en miettes : les Daphné implosaient vers 600 mètres.

Le 15 septembre 2019, une cérémonie réunit 48 familles sur 52 à bord du porte-hélicoptères Tonnerre, juste au-dessus de l’épave. Restait à poser une plaque, ce que la Marine ne pouvait pas faire. C’est un milliardaire américain, Victor Vescovo, propriétaire d’un submersible capable de descendre à plus de 10 000 mètres, qui s’en est chargé — le contact ayant été établi par Paul-Henri Nargeolet, le spécialiste français du Titanic mort depuis dans l’implosion du submersible Titan. La plaque a été posée les 1er et 2 février 2020.

Un amiral, ancien commandant instructeur sur Daphné et expert auprès des tribunaux, a pu passer sept heures trente au fond pour tenter de comprendre. Sa conclusion, à trois chances sur quatre : un abordage. En début de plongée, le haut du massif affleurant vers quinze mètres, un pétrolier serait passé sans rien remarquer et aurait sectionné le schnorchel — dont la sécurité se trouvait alors au sommet, et non en bas. Douze tonnes d’eau toutes les quinze secondes, les moteurs électriques noyés, plus de propulsion. « Tout s’est joué en quarante-cinq secondes. »

Le métier : des techniciens avant d’être des militaires

Ce qui l’a le plus frappé à bord — et deux stagiaires de l’École de guerre embarqués avec lui, venus de l’armée de Terre, ont fait le même constat — c’est le degré de technicité.

La pyramide hiérarchique y est inversée par rapport à un régiment : très peu de matelots, énormément d’officiers mariniers, un peu d’officiers. « Ce sont avant tout des jobs très techniques : électriciens, mécaniciens, nucléaire. Avant d’être des militaires, ce sont des techniciens. »

Le second constat est l’extraordinaire solidarité de bord. Un SNLE, c’est environ 110 personnes qui savent toutes que l’erreur de l’un peut tuer les autres. Il prend l’exemple du pilote — souvent un matelot de dix-neuf ou vingt ans — qui, en tapant 60 degrés au lieu de 6, ferait basculer le bateau.

Cette promiscuité produit une relation hiérarchique sans équivalent. Un commandant de SNLE est capitaine de vaisseau — l’équivalent d’un colonel —, et souvent futur amiral. « Vous pouvez être matelot et discuter avec lui dix fois par jour. » Un marin lui a expliqué être revenu sur SNA parce que sur le porte-avions, il voyait le commandant une fois par mois. Corollaire : les brouilles ne peuvent pas durer. « On peut s’engueuler, mais il faut que ce soit réglé. »

Détail révélateur : à bord d’un sous-marin, le commandant mange exactement le même menu que le matelot, servi de la même manière — ce qui n’est pas le cas sur les grands bâtiments de surface.

Est-ce dangereux ? Et l’affaire des poubelles

Sa réponse est mesurée : aucun sous-marin nucléaire français n’a disparu depuis 1972 ; l’accident de l’Émeraude, qui fit dix morts, n’a pas coûté le bateau. « Ce sont des machines très sûres. Pas plus de risque que pour ceux qui partaient au Mali ou pour un pilote de chasse. »

La différence tient au milieu. « Une voie d’eau sur un bâtiment de surface, vous la fermez. Une voie d’eau dans un sous-marin à plusieurs centaines de mètres, ce n’est pas de l’eau qui rentre, c’est un geyser quasi inarrêtable. »

D’où l’anecdote la plus inattendue de l’épisode : l’évacuation des poubelles est une manœuvre à risque, puisqu’il faut ouvrir un sas sur la mer. Elle se déroule en présence du commandant en second — responsable de la sécurité du bord — et du patron du pont, le plus expérimenté des officiers mariniers. Elle exige deux outils : la clé d’un cadenas et une grosse clé permettant de faire les tours de fermeture. Les deux sont enfermées dans le coffre du commandant.

Il distingue aussi nettement les deux familles. Le SNLE fuit tout contact par définition : sa mission est d’être introuvable. Le SNA va au contraire chercher le contact — renseignement, dépose de forces spéciales. D’où les surnoms que s’échangent les équipages : les SNLE traitent les SNA de pirates, les SNA traitent les SNLE de princesses.

Soixante-dix jours sans nouvelles

Une patrouille de SNLE dure environ 70 jours — le record français est de 86 jours, le britannique approche 140. Comment tient-on ?

D’abord par la sélection. « Quelqu’un qui ne supporte pas, on l’a repéré » pendant les navigations d’entraînement, et il n’embarque pas. Au pire, il fera une patrouille et pas deux. Ensuite par le confort, qui n’a plus rien à voir avec les sous-marins d’autrefois et leurs bannettes chaudes partagées à deux ou trois : douche quotidienne, postes de trois ou quatre, et une nourriture si bonne que le manque d’exercice fait prendre du poids. Enfin par les rituels, et par le travail du commandant, dont une partie de la fonction consiste à ce que personne ne s’ennuie.

Reste la question du lien avec l’extérieur, et c’est là que l’épisode devient saisissant.

Le SNLE ne peut pas émettre : il serait repéré. Il déploie en revanche une antenne filaire de près de 800 mètres qui flotte entre 0 et 10 mètres de profondeur et capte les ultra basses fréquences, émettables depuis n’importe où dans le monde. Débit : de l’ordre d’un mot par seconde.

Trois types de messages transitent par ce fil. Ceux destinés au bateau. Les « réservés commandant », protégés par un chiffrement supplémentaire que lui seul peut lire. Et les familygrammes : 40 mots par semaine et par marin, en réception uniquement — on ne répond jamais.

Le commandant décide de ce qu’il transmet. Agnus cite l’exemple qui a marqué la sous-marinade : lors du 11 Septembre, l’équipage en patrouille n’a appris l’existence des attentats qu’à la veille de son retour à Brest. Le commandant de l’époque — l’amiral Rogel, futur chef d’état-major de la Marine — avait raisonné ainsi : il ignorait si un marin avait un proche parmi les victimes, et l’information ne changeait rien à la nature de la mission.

La censure s’applique aussi aux familygrammes : la mort d’un proche peut être retenue jusqu’à la veille de l’arrivée, décision prise en duo par le commandant et son second. Et les familygrammes du commandant, eux, sont relus par le second — « on ne peut pas se permettre qu’un commandant dérape ».

Le revers de ce silence, c’est le fantasme. Il raconte l’histoire d’un jeune marin devenu irascible et ingérable pendant une semaine : son familygramme n’était pas arrivé, et il était persuadé que sa compagne l’avait quitté. Elle avait simplement envoyé son message trop tard.

L’oreille d’or et le silence

Un sous-marin ne fait qu’écouter. Des micros sont répartis tout le long de la coque, complétés par une antenne remorquée de près d’un kilomètre, destinée à capter les bruits arrière sans être perturbée par ceux du bateau.

Trois à cinq marins scrutent en permanence des écrans où chaque bruit devient un graphe. « Moi je voyais un truc avec plein de couleurs. Eux, ça leur parle. » Ils trient : banc de sardines, cargo, voilier. En cas de doute, ou face à un bâtiment militaire, on appelle l’analyste — l’oreille d’or, popularisée par le film Le Chant du loup. « Lui, il écoute, et il dit ce que c’est. »

Symétriquement, tout le bateau est conçu pour ne rien émettre : la zone de vie repose sur une structure amortie, et la prochaine génération de SNLE ira plus loin encore. Mais la discrétion se joue aussi dans les gestes. Les bruits permanents — machines à laver comprises — sont absorbés ; un bruit sec ne l’est pas. D’où les panneaux qui rappellent de ne pas claquer les portes, et la lenteur avec laquelle on manœuvre un clapet d’évacuation, sous peine de créer un écoulement audible.

Comme le sonar actif trahirait immédiatement, la navigation repose sur trois centrales inertielles — qui enregistrent chaque déplacement pour positionner le bateau en permanence — et sur les cartes de fonds fournies par le service hydrographique et océanographique de la Marine. Un mont sous-marin culminant à 163 mètres sous la surface n’intéresse aucun voilier ; il intéresse beaucoup un sous-marin.

Il ajoute un point peu connu : la France exploite un réseau d’écoute sous-marine — des bouées ancrées au fond, reliées par câbles — tout autour de ses côtes, pour détecter l’approche d’un bâtiment étranger.

Février 2022 : trois SNLE à la mer

La France arme quatre SNLE. Un seul est en permanence à la mer ; un autre subit une refonte lourde qui dure près d’un an et demi ; un troisième est en entretien intermédiaire ; le dernier est prêt à appareiller si celui qui patrouille rencontre un problème.

Le jeudi 24 février 2022, la Russie attaque l’Ukraine. Cinq ou six jours plus tard, trois SNLE étaient à la mer. Les équipes de Naval Group ont travaillé en trois-huit renforcés pour boucler en trois jours un chantier prévu en trois semaines. Et l’équipage, en permission, a été rappelé un dimanche midi pour être à l’Île Longue le lendemain à 9 heures.

Ils y étaient tous. C’est ce que plusieurs marins lui ont raconté comme un moment fondateur — d’abord parce que personne n’a manqué. Le boulanger du bord lui a dit : « J’ai compris ce jour-là pourquoi on faisait ce métier. Brusquement, il y avait une menace de guerre, et on partait immédiatement pour la contrecarrer. »

Comment il a obtenu d’embarquer

La manière dont il s’est ouvert les portes vaut d’être racontée. En 2022, il ressort le courrier de refus de 1992 — celui où la Marine lui proposait une plongée en lot de consolation — et le renvoie tel quel : « La Marine étant éternelle, je suppose que ses propositions le sont aussi. » Réponse quinze jours plus tard : non.

Un ami d’enfance, à qui il avait transmis la demande pour information, lui répond simplement : « Je vais voir. » Trois semaines après, dans un salon du livre maritime, un officier à quatre étoiles traverse la salle pour venir se présenter : « C’est vous, Christophe Agnus ? C’est vous que je dois emmener en sous-marin. » C’était l’amiral commandant la Force océanique stratégique. L’ami d’enfance, lui, était chef d’état-major particulier du président — une étoile de plus.

La plongée prévue est reportée : elle devait avoir lieu le mardi suivant l’attaque russe. Elle aura lieu un an plus tard, quatre jours sur le SNA Casabianca, où il embarque comme fils du chef de la Minerve. Il s’étonne d’un accueil portes ouvertes ; le commandant lui explique n’avoir dit qu’une chose à l’équipage : qui était son père.

Pour le roman, il lui fallait davantage de temps. Un adjoint d’ALFOST expose sa demande à ses commandants lors d’un déjeuner ; l’un d’eux se porte volontaire. Ce sera dix jours sur Le Téméraire, embarqué la veille du départ. La date lui est communiquée par trois canaux différents, chacun ne portant qu’un fragment de l’information — un bout à l’oral, un bout par SMS, un bout par mail.

Sa méthode d’enquête a beaucoup amusé l’équipage : à chacun, il demandait ce qui pourrait mettre le bazar à bord. « J’ai besoin de choses qui vont mal, sinon il n’y a pas d’histoire. » Il a harcelé le médecin pour savoir dans quels cas il pourrait exiger du commandant de faire surface. Résultat : 70 % des événements du roman sont réellement arrivés dans des sous-marins — « je ne dis pas lesquels ».

Il a aussi donné, à la demande du commandant, une conférence sur la Minerve devant l’équipage réuni dans le réfectoire, par 300 mètres de fond.

Et ailleurs dans le monde

Les sous-marins français sont compacts, « parce qu’on a moins d’argent » — ce qui impose un niveau technologique élevé et réduit le confort. Les américains sont plus grands et plus confortables. Les russes sont jugés à très bon niveau par les sous-mariniers ; les chinois encore en retrait, mais susceptibles de combler leur retard en une génération de bateaux.

Le mode de fonctionnement, lui, est partout le même — au point que les problèmes le sont aussi. Il cite la collision entre le Vanguard britannique et Le Triomphant : deux commandants qui, raisonnant à l’identique, avaient identifié la même tranche d’eau comme la plus discrète. « L’océan est grand, et ils se sont rentrés dedans. »

Il souligne enfin une solidarité internationale qui l’a surpris : quand la Minerve a été retrouvée, les familles ont reçu des messages de sous-mariniers du monde entier, jusqu’au numéro deux de la marine australienne. Et lorsqu’un sous-marin indonésien a disparu, elles ont écrit à leur tour. « La sous-marinade, c’est vraiment un corps dans le corps. »

Ses lectures — et son conseil

Il recommande deux ouvrages en plus du sien. Je n’étais pas la bienvenue, de la journaliste du Monde Nathalie Guibert, qui a passé 40 jours à bord d’un SNA en 2014 — avec cette précision qu’il tient à faire : le titre a été imposé par l’éditeur et dit l’inverse du livre, où elle raconte avoir été très bien accueillie, à l’exception d’un officier. Et Commandant de sous-marin, écrit par un amiral, premier commandant du Triomphant, lors de sa dernière patrouille. Il déconseille en revanche Le Jour ne se lève pas pour nous de Robert Merle — « très ennuyeux » —, et signale une bande dessinée documentaire consacrée au Vigilant, très précise sur la vie à bord.

Son mot de la fin porte sur un défaut, et il vaut bien au-delà de la Marine : l’arrogance. « Tous ceux qui font de grandes carrières, quand on interroge les gens qui ont navigué avec eux, sont décrits comme des gens d’une humanité dingue, très à l’écoute, qui respectaient énormément leurs équipages. » Il cite Tabarly — « en mer, on ne triche pas » — et l’évidence qu’un commandant, même excellent, a besoin de tous les autres.

Il en donne deux illustrations. Une avarie sur l’une des deux machines qui fabriquent l’air du bord : le commandant encourage l’officier marinier qui répare et ne dormira pas avant quarante-huit heures, puis fait dire, vingt-quatre heures plus tard, qu’on lui fiche la paix et qu’il aille se reposer. Et cette réponse, au retour de patrouille, quand Agnus lui demande comment cela s’est passé : « Comme d’habitude, très bien, avec évidemment des avaries — mais l’équipage a toujours trouvé la solution. » Pas j’ai trouvé la solution.

Questions fréquentes

Combien de temps dure une patrouille de SNLE ?

Environ soixante-dix jours en plongée, sans escale ni remontée. Le record français s’établit autour de 86 jours ; les patrouilles britanniques peuvent approcher 140 jours. Les sous-marins nucléaires d’attaque, eux, effectuent des missions entrecoupées d’escales.

Les sous-mariniers peuvent-ils communiquer avec leur famille ?

Uniquement en réception. Chaque marin peut recevoir un « familygramme » de 40 mots par semaine, transmis en ultra basses fréquences via une antenne filaire remorquée. Il ne peut jamais répondre, et le commandant peut retenir un message jugé déstabilisant — l’annonce d’un décès, par exemple — jusqu’à la fin de la patrouille.

Quelle est la différence entre un SNA et un SNLE ?

Le SNLE — sous-marin nucléaire lanceur d’engins — porte les missiles de la dissuasion et n’a qu’un impératif : ne jamais être détecté, afin de rester en mesure d’exécuter un ordre de tir. Le SNA — sous-marin nucléaire d’attaque — cherche au contraire le contact : renseignement, escorte, dépose de forces spéciales.

Qu’est-il arrivé à la Minerve ?

Ce sous-marin de type Daphné a disparu au large de Toulon en janvier 1968 avec 52 hommes à bord. Retrouvé le 21 juillet 2019 par 2 235 mètres de fond, il a fait l’objet d’une expertise sur place. L’hypothèse retenue, à trois chances sur quatre, est un abordage par un navire de surface en début de plongée, ayant sectionné le schnorchel et provoqué une voie d’eau irrattrapable.

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