Que reste-t-il d’une unité dont le métier consiste à ne pas laisser de traces ? Invité de Défense Zone en avril 2024, Kellian Bier a servi six années chez les commandos marine, au commando Jaubert puis au commando Kieffer, avant de devenir photographe aquatique. Entre les deux, il a entrepris de recueillir ce que ses anciens n’avaient jamais écrit : cinquante-trois récits réunis dans United We Conquer. Commandos marine, ils racontent leur histoire, signé avec Jean Huck, illustré par Hubert Dumont Saint Priest et paru chez Solar en novembre 2023. L’entretien porte moins sur le métier que sur la mémoire : comment on fait parler une communauté qui cultive le silence, et ce que l’écrit change pour celui qui s’y résout.
Les appréciations et les positions développées dans cet épisode sont celles de Kellian Bier et n’engagent que lui.
Ce qu’il faut retenir de cet épisode
- L’ouvrage rassemble cinquante-trois récits et témoignages de commandos marine, du débarquement de Normandie aux engagements les plus récents, accompagnés de portraits photographiques.
- Le projet est né d’une crainte simple : « je n’ai pas envie que ces histoires partent aux oubliettes avec eux ».
- Le volume est presque intégralement en noir et blanc. La seule image en couleur est le portrait de Léon Gautier, dernier survivant du 1er bataillon de fusiliers marins commandos, disparu en juillet 2023 à cent ans, quelques mois avant la parution.
- Le titre reprend une devise associée aux commandos marine, héritée de l’entraînement des 177 Français passés par l’Écosse avant le 6 juin 1944.
- Sa consigne unique aux témoins tient en un mot : écrire avec leurs émotions. « Il n’y a pas besoin de plus. »
- Sa ligne sur la publication par des militaires : favorable, à condition que rien ne soit dévoilé des techniques ni des procédures.
Ne pas laisser partir les histoires
L’origine du livre n’est pas éditoriale, elle est familiale. Kellian Bier est fils de commando marine. Enfant, il écoute son père et les amis de son père, tous passés par la même maison, raconter des épisodes qu’il qualifie d’insolites et derrière lesquels, dit-il, il y a « beaucoup de morale ». En grandissant, il fait le calcul que fait tout héritier d’une tradition orale : ces récits ne sont écrits nulle part, et ceux qui les portent vieillissent.
Son propre engagement suit une trajectoire courte et nette. Baccalauréat obtenu, il entre dans la Marine nationale, sert quelques mois comme fusilier marin, tente le stage commando et passe six années en unité : d’abord au commando Jaubert, ensuite au commando Kieffer. La première année est difficile, non par bizutage mais par exigence. « C’est un métier où l’on évite au maximum les erreurs », résume-t-il, parce que l’erreur coûte cher jusque dans l’entraînement. Il corrige au passage un contresens tenace : là où l’imagerie voit de la force brute, il décrit un travail d’analyse permanent.
Ce qu’il retient de ces années tient en un mot : la confiance. Mauvais élève mais bon sportif, il dit avoir récupéré au stage commando ce qu’il avait perdu en classe. Avec la nuance qui, chez lui, revient à chaque fois : cette confiance ne dispense pas d’humilité, « face à la nature on n’est rien ».
La reconversion, elle, était déjà là. Breton et surfeur depuis l’enfance, il avait acheté un appareil photo pour occuper les sorties d’eau où le froid le chassait, et photographiait depuis le sable ; il est aujourd’hui photographe aquatique. C’est pendant sa dernière affectation qu’il commence à travailler sur le livre, en réunissant des visages avant de réunir des textes.
La devise vient d’Écosse
Pourquoi un titre en anglais sur un livre consacré à une unité française ? La question, posée par Fred Marie, ouvre le seul développement historique de l’entretien, et il est éclairant.
Le 1er bataillon de fusiliers marins commandos naît en 1942 sous l’impulsion de Philippe Kieffer, officier des Forces navales françaises libres. Ses hommes n’ont pas d’école : ils vont chercher leur qualification chez les Britanniques, au centre d’entraînement commando installé au château d’Achnacarry, dans les Highlands écossais. De cette formation sort un groupe de 177 hommes, intégré au sein des unités commandos alliées.
Le 6 juin 1944, ces 177 Français débarquent sur le secteur de Sword Beach, à Colleville, et combattent notamment à Ouistreham, où la reprise de l’ancien casino fortifié de Riva Bella leur coûte cher. Ils sont les seuls représentants de la France à aborder les côtes normandes par la mer ce jour-là. C’est de cet épisode fondateur que vient la formule anglaise reprise en couverture, associée depuis aux commandos marine. Le titre n’a donc rien d’un anglicisme décoratif : il inscrit les témoignages contemporains du volume dans une filiation qui remonte à un entraînement étranger et à une plage, et autorise un spectre générationnel inhabituel, des opérateurs d’une trentaine d’années jusqu’aux vétérans de 1944.
Cinquante-trois récits, une couleur
Le livre tient en 184 pages et en cinquante-trois récits. Kellian Bier en signe les photographies, Jean Huck le texte, Hubert Dumont Saint Priest les illustrations. Le principe de mise en page est constant : un visage, un récit, et de loin en loin quelques images rapportées de mission.
Le parti pris photographique est assumé jusqu’au bout. Le noir et blanc n’est pas une facilité esthétique, c’est un instrument : il creuse les visages, souligne les rides et les cicatrices, et permet de travailler l’ombre au maximum, ce qui n’est pas indifférent quand on photographie des hommes dont le métier est précisément de s’y tenir. L’auteur revendique un travail de portraitiste plus que de reporter.
Une seule image échappe à la règle. Le portrait de couverture, en couleur, est celui de Léon Gautier, l’un des 177 du 6 juin 1944 et dernier survivant du 1er bataillon de fusiliers marins commandos, mort en juillet 2023 à l’âge de cent ans, quelques mois avant la parution. L’exception chromatique fonctionne comme une signature : elle désigne, au milieu d’un volume entièrement gris, celui par qui tout a commencé. L’intention n’est pas documentaire mais mémorielle : un hommage doublé d’une pièce d’archive, destiné, dit son auteur, aux jeunes comme aux moins jeunes.
Recueillir sans orienter le récit
La partie la plus instructive de l’entretien porte sur la méthode, et elle est d’une simplicité désarmante. Le milieu commando étant, selon lui, « une grosse famille » intergénérationnelle, l’accès aux témoins ne posait pas de difficulté : il compte parmi ses amis des hommes de plus de soixante-dix ans. « On allait boire une bière ensemble », résume-t-il. Le récit venait ensuite, soit écrit par le témoin, soit rédigé par lui puis soumis à validation.
La consigne, unique, tient en une phrase : racontez vos émotions. Il refuse d’orienter les contributeurs, considérant que le matériau se suffit. « Il n’y a pas besoin de plus », dit-il, avant de décrire l’effet inattendu de la contrainte : les plus taciturnes, invités à appuyer sur l’émotion, produisent parfois les pages les plus fortes.
Les résistances qu’il a rencontrées ne venaient pas de la hiérarchie mais des témoins eux-mêmes, et elles sont symétriques. Les plus jeunes ne se jugent pas légitimes à raconter devant leurs anciens, réflexe qu’il dit avoir éprouvé lui-même. Les plus anciens se taisent par humilité, estimant que leur histoire ne présente pas d’intérêt particulier.
L’argument qui débloque la situation est le même dans les deux cas : ces récits seront lus au dehors, et peut-être par un adolescent qui choisira cette voie pour les valeurs qu’il y aura trouvées. Déplacer l’enjeu du souvenir personnel vers la transmission a suffi à ouvrir des bouches restées fermées pendant des décennies.
« Des hommes, pas seulement des soldats »
La formule est de lui, tirée du texte d’introduction du livre, et Fred Marie la lui relit pour ouvrir la séquence la plus discutée de l’épisode. Montrer la part humaine d’une unité d’élite, est-ce l’exposer ?
L’animateur raconte avoir essuyé un refus en proposant à une unité d’intervention un travail photographique sur la vie de famille de ses opérateurs. Objection de doctrine : celui dont la porte est enfoncée ne doit voir qu’un homme en noir derrière un bouclier.
La réponse de Kellian Bier est catégorique sur le fond et nuancée sur la forme. Ce que le livre montre n’est pas de la vulnérabilité, dit-il, mais de l’authenticité. « Le type qui ne ressent rien, c’est celui qui n’est pas net » : voir la misère du monde et n’en rien éprouver serait le véritable motif d’inquiétude. Il distingue soigneusement deux temps. Pendant l’action, l’entraînement quotidien produit une forme de bulle où l’opérateur exécute sans état d’âme. C’est ensuite, le lendemain, que l’humain revient, et c’est là que certaines choses peuvent peser, à des degrés qui varient d’un homme à l’autre.
Pour appuyer qu’il ne s’agit en rien de fragilité, il invoque la mémoire de deux camarades : les maîtres Cédric de Pierrepont et Alain Bertoncello, commandos marine morts le 10 mai 2019 au Burkina Faso au cours d’une opération de libération d’otages. Le milieu, ajoute-t-il, a du reste accueilli le livre sans réserve visible, et il tient cela pour logique : critiquer un ouvrage qui met en avant les anciens et honore des camarades disparus serait, selon ses termes, particulièrement mal venu.
Une rencontre sur le chemin
Invité à citer le récit qui l’a le plus marqué, il en choisit deux, parce qu’ils n’en font qu’un. Le premier appartient à l’histoire documentée de la lutte contre la piraterie somalienne. En septembre 2008, le voilier Carré d’As, convoyé par un couple de Français d’Australie vers La Rochelle, est arraisonné dans le golfe d’Aden après avoir renoncé, faute d’accord de son assureur, à contourner l’Afrique par le sud. Les pirates conduisent le bateau vers la côte somalienne. La détention dure environ deux semaines. L’assaut, mené par des commandos marine, libère les deux otages indemnes : un pirate est tué, six autres sont capturés. Kellian Bier insiste sur ce que l’issue rapide fait oublier : une opération de ce type se prépare au millimètre.
Le second récit se passe plus de dix ans après, dans un jardin. L’ancien chef de groupe qui commandait l’assaut a quitté le service et tient désormais une maison d’hôtes près d’un itinéraire du chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. Un jour, il aperçoit un couple de pèlerins visiblement égarés, les invite à boire un verre d’eau et sort une carte pour leur indiquer comment rejoindre le tracé.
La conversation glisse vers les métiers d’avant. Les visiteurs expliquent qu’ils convoyaient des voiliers. L’ancien commando pose alors une question dont il connaît la portée : est-ce que le nom du Carré d’As leur dit quelque chose ? Le couple répond qu’il a été pris en otage à son bord. L’homme leur apprend qu’il commandait le groupe qui les a libérés. Ils ne s’étaient jamais vus à visage découvert : le jour de l’assaut, les opérateurs étaient cagoulés.
Les trois ont pleuré, raconte-t-il, et c’est pour ce genre de séquence qu’il a fait ce livre : une opération coûteuse en moyens, parfaitement exécutée, dont le dernier chapitre s’écrit une décennie plus tard autour d’une carte routière. « C’est là encore que je te parle d’hommes, pas forcément de soldats. »
Ce que l’écriture dépose
L’effet du livre sur ses contributeurs est le sujet auquel il revient le plus spontanément, et il le décrit sans vocabulaire thérapeutique. Plusieurs des hommes qui ont écrit n’avaient jamais rien raconté, y compris à leur famille. Il cite le cas d’un ancien, aujourd’hui sexagénaire, dont le parachute s’était enroulé dans les jambes lors d’un saut et qui avait touché le sol paraplégique. Il n’en avait parlé ni à son frère ni à ses enfants. Il l’a écrit pour le livre ; sa famille l’a lu ; il est venu remercier l’auteur d’avoir permis cette explication sans avoir eu à la formuler de vive voix.
De là une réflexion sur la supériorité de l’écrit. « Avec la parole on débite », observe-t-il, et l’on dit parfois des choses plus hautes que d’autres sans s’en rendre compte. L’écriture impose une relecture, un choix du mot, une pesée. Ce qui en sort est plus compréhensible pour le lecteur, et souvent plus supportable pour celui qui l’écrit. Plusieurs contributeurs sont venus lui dire qu’ils avaient, selon sa formule, « la tête un peu plus reposée ».
Il rapporte enfin un épisode antérieur à la publication, qui a fixé sa conviction. Un homme sans aucun lien avec le milieu militaire, marqué par les photographies, lui a demandé d’emprunter son ordinateur une nuit pour feuilleter la maquette et lire les premiers récits. Il le lui a rendu au matin. Cet homme, ancien sportif de haut niveau que l’alcool avait éloigné du sport, s’y est remis et a cessé de boire. « Le livre n’était même pas sorti que, pour moi, j’avais déjà réussi. » L’anecdote dit assez ce qu’il attend d’une publication : moins des ventes qu’un effet sur des lecteurs qu’il n’attendait pas.
Le même état d’esprit
Interrogé sur la continuité entre les générations qu’il a photographiées, il commence par écarter ce qui ne se ressemble pas. Les matériels changent, les missions aussi, et les manières de conduire une action ne sont pas celles de la génération de son père. Reste une observation qui vaut pour toute troupe technique : les fondamentaux sont stables, et tout s’organise autour d’eux.
Ce qui ne bouge pas, en revanche, est l’état d’esprit. « Les gars qui ont soixante-dix ans, ce sont les mêmes que ceux qui en ont vingt-cinq aujourd’hui », tranche-t-il : même mélange de réflexion et de combativité, même rapport revendiqué au pays. Il formule pour lui-même une définition élémentaire de ce qu’il défendait, la liberté, et rattache cet attachement à la continuité avec les 177 de 1944.
Il se montre pourtant plus circonspect que prévu sur le ressort de l’engagement. Le patriotisme, estime-t-il, est probablement partagé par tous, mais il n’est pas toujours le déclencheur. Il a rencontré des hommes venus chercher de l’action et de l’adrénaline, d’autres dont la décision est née d’un événement précis, notamment après les attentats de novembre 2015 en France. Lui-même s’est dirigé vers ce métier par filiation. « Je ne suis pas certain que ce soit la totalité des gars », conclut-il à propos du moteur patriotique, tout en jugeant la passion indispensable : sans elle, personne ne termine un stage commando, quelles que soient les capacités physiques.
Écrire sans rien dévoiler
Reste la question que l’édition de défense se pose depuis quelques années : faut-il se réjouir de voir tant de militaires publier ?
La position de l’invité est favorable, avec une frontière nette. Il distingue d’abord la fiction inspirée du milieu, qu’il salue sans la ranger dans la même catégorie, du récit de vécu, qui est le seul dont il parle. Pour ce dernier, sa règle est double : que le texte reste fidèle à ce qui a été vécu, et qu’il ne dévoile ni les techniques ni les tactiques. Dans ces limites, il juge l’exercice non seulement légitime, mais utile à l’institution, qui reste autrement d’une discrétion telle qu’elle se prive de tout moyen de se faire connaître de ses futures recrues.
L’accueil confirme, à ses yeux, que la ligne était la bonne. Les retours des anciens ont été nombreux et chaleureux ; du côté des unités d’active, il n’a rien reçu, ce qu’il interprète favorablement. L’ouvrage n’a pas été réalisé en coopération avec les armées, mais la préface a été signée par le contre-amiral commandant la force maritime des fusiliers marins et commandos, qui a donc eu la maquette entre les mains avant diffusion.
Le dernier mot de l’épisode n’est pas commercial : il dit chercher moins des ventes qu’un lecteur qui referme le volume en ayant appris quelque chose de gens qui ont vécu autre chose que lui. Il a depuis élargi ce travail au-delà des commandos marine, avec un second ouvrage consacré aux forces spéciales et aux unités d’élite françaises, Frères de l’ombre, paru chez le même éditeur en 2025.
Questions fréquentes
Quelle est l’origine des commandos marine ?
Les commandos marine descendent du 1er bataillon de fusiliers marins commandos, créé en 1942 au sein des Forces navales françaises libres sous l’impulsion de Philippe Kieffer. Faute d’école française, ses volontaires ont été formés par les Britanniques au centre d’entraînement commando d’Achnacarry, dans les Highlands écossais, et intégrés aux unités commandos alliées. Cent soixante-dix-sept d’entre eux ont débarqué le 6 juin 1944 sur le secteur de Sword Beach, à Colleville, et combattu notamment à Ouistreham. Les unités actuelles ont été constituées après la Seconde Guerre mondiale et portent le nom d’officiers tombés au combat.
Que signifie la devise « United we conquer » ?
La formule se traduit par « unis, nous vainquons ». Elle est associée aux commandos marine et renvoie à l’origine franco-britannique de la spécialité : c’est en Écosse, auprès des commandos britanniques, que les premiers fusiliers marins commandos français ont été formés avant le débarquement de Normandie. Son emploi en anglais rappelle donc moins un emprunt culturel qu’une filiation opérationnelle, ce qui explique qu’elle ait été retenue comme titre d’un ouvrage consacré à la mémoire de ces unités.
Qui était Léon Gautier ?
Léon Gautier était l’un des 177 Français du 1er bataillon de fusiliers marins commandos débarqués en Normandie le 6 juin 1944, et le dernier survivant de cette unité. Il est mort en juillet 2023, à l’âge de cent ans. Figure de la mémoire du débarquement, il avait consacré les dernières décennies de sa vie à témoigner auprès du public et des jeunes générations. Son portrait, seule image en couleur de l’ouvrage évoqué dans cet épisode, en occupe la couverture.
Combien y a-t-il de commandos marine aujourd’hui ?
La Marine nationale aligne sept commandos marine, rattachés à la force maritime des fusiliers marins et commandos. Cinq d’entre eux sont des unités de combat, spécialisées selon les cas dans le contre-terrorisme et la libération d’otages, dans l’observation et la neutralisation à distance, ou dans l’action sous-marine. Les deux autres apportent des capacités de commandement et d’appui. L’ensemble représente quelques centaines de marins, au sein d’une force qui compte par ailleurs des unités de fusiliers marins et une école.
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