Que reste-t-il à un opérateur des commandos marine lorsqu’il décide de rendre son béret vert en pleine possession de ses moyens ? Invité de Défense Zone, Matt a servi une vingtaine d’années dans les forces spéciales de la Marine nationale avant de repartir de zéro dans le civil, avec un livre derrière lui, Objectif Forces Spéciales, et une conviction qu’il défend sans détour : le choc du combat se prépare. « Matt » est un prénom d’usage, l’anonymat restant la règle dans ces unités. Entretien enregistré au salon Milipol, à Paris, à la fin de l’année 2023.
Les appréciations et les positions développées dans cet épisode sont celles de l’invité et n’engagent que lui.
Ce qu’il faut retenir de cet épisode
- Il a quitté l’unité après une vingtaine d’années de service, sans usure ni rupture : le métier était devenu, dit-il, une zone de confort.
- Sa mise au point sur le secret : « nous ne sommes pas des agents secrets ». Ce qui se tait, c’est la cible, le pourquoi et le comment, pas l’existence du métier.
- Sa définition du courage : « c’est tellement facile d’être courageux quand on n’a rien à perdre ».
- Sa thèse principale, présentée comme un avis personnel : le syndrome post-traumatique « n’est pas une fatalité » et se travaille avant l’exposition, pas seulement après.
- La règle qu’il tient d’un psychologue intervenu devant son groupe : pouvoir dire « je ne me sens pas » sans être jugé, et laisser les autres prendre le relais.
- Sa définition de l’émotion, travaillée en écrivant son livre : de l’énergie en mouvement, qu’il s’agit de ranger dans la bonne case plutôt que de refouler.
Partir quand tout va bien
Le premier étonnement de l’entretien tient à la raison du départ. On imagine un opérateur usé par les déploiements ; il décrit l’inverse. Après une vingtaine d’années de service, chef de groupe, il dit avoir vu s’installer une routine là où personne ne l’attendait. « Je commençais à être dans ma zone de confort », résume-t-il, avant de préciser que la formule n’engage que lui et ne vaut pas description du métier.
Ce qu’il décrit est une maîtrise devenue tranquille : descendre d’un hélicoptère au contact, entendre tirer, et rester serein parce que l’on sait exactement quoi faire. Le plaisir n’avait pas disparu, mais l’habitude avait pris le pas sur la découverte.
Deux éléments ont précipité la décision. Le premier est familial : il a été blessé par balle en mission, alors que son plus jeune enfant allait naître. Le second, formulé à mots comptés : le constat que certaines choses ne changeraient pas, quel que soit son engagement. À cela s’ajoutaient un droit à pension acquis et un calcul assumé de milieu de vie. « J’avais envie de récupérer ma liberté », dit-il, conscient que la phrase puisse heurter ceux qui restent.
Le passage au civil ne s’est pas fait sans heurt. Devenu consultant en sûreté et en sécurité, il décrit deux mondes sans rapport l’un avec l’autre. Ce qui l’a sauvé, selon lui, n’est pas le savoir-faire technique mais la capacité d’adaptation, seule compétence réellement transférable qu’il identifie.
Ni agents secrets, ni surhommes
Interrogé sur le droit de raconter, il coupe court à une confusion courante. « Les forces spéciales françaises, nous ne sommes pas des agents secrets. » Le périmètre du secret, tel qu’il le décrit, tient en trois éléments : qui l’on va chercher, pourquoi, et comment on s’y prend. Le reste, dit-il, peut se dire sans rien livrer d’exploitable.
Il défend cette position pour une raison qui n’a rien à voir avec la communication institutionnelle. Le silence intégral, imposé à des hommes qui rentrent de mission, produit selon lui un isolement dangereux. Pouvoir en parler à ses proches, c’est se délester d’un poids et permettre à l’entourage de comprendre. Un opérateur qui ne dit rien du tout n’est pas forcément un bon professionnel ; c’est parfois un homme qui va mal.
La deuxième confusion qu’il écarte porte sur la nature même de l’opérateur, et c’est le fil rouge de l’épisode : « nous ne sommes pas des surhommes ». La différence avec un civil ne tient pas à l’absence de faiblesse mais à l’entraînement qui permet de la traverser plus vite. Il raconte avoir vu, en pleine fouille de bâtiment, un de ses hommes annoncer qu’il n’allait pas bien. La réponse a tenu en une phrase : pose-toi, on t’attend. Quelques minutes plus tard, il repartait.
Écrire deux heures par jour
Le livre est né en opération, pendant un temps mort. L’idée n’était pas de raconter sa vie mais de laisser quelque chose derrière lui et d’aider des plus jeunes à atteindre des objectifs élevés, quels qu’ils soient. La méthode est caractéristique de l’homme : il a écrit sur une feuille « deux heures d’écriture par jour », l’a accrochée dans sa chambre, et s’y est tenu. Le manuscrit était terminé un peu plus de trois mois plus tard.
Le résultat, Objectif Forces Spéciales, tient moins du récit que du guide : leadership, confiance en soi, gestion du stress et courage, appuyés sur quelques missions racontées pour ce qu’elles enseignent. Fred Marie, qui l’avait lu en travaillant sur le commandement, en relève le caractère très concret : séances de sport, choix des chaussures, alimentation, progression en tractions et en course à pied.
L’auteur ne s’en défend pas, mais tient à dater son propos : ce niveau de détail correspond à ce qu’il pensait au moment de la rédaction, sur un lit de camp, en déploiement. Il ajoute avoir découvert un exercice plus exigeant qu’il ne le croyait : avoir des idées ne suffit pas, encore faut-il se documenter, puis digérer cette documentation au lieu de la recopier. « Ça ne sert à rien de faire des copier-coller », tranche-t-il.
Il a depuis contribué à un ouvrage collectif réunissant plusieurs anciens, chacun apportant quelques pages sur sa manière de gérer le stress. La logique est la même : un mot entendu au bon moment peut servir toute une vie.
Le béret vert remis en jeu
La conversation glisse vers le courage, dont il propose une définition qui exclut la plupart des situations auxquelles on pense spontanément. « C’est tellement facile d’être courageux quand on n’a rien à perdre. » Arriver en renfort pour menotter un homme déjà maîtrisé relève de la réaction professionnelle. Le courage commence, selon lui, quand celui qui s’avance a une famille, des enfants, des dettes.
Il applique ce raisonnement à une particularité du parcours commando, mal comprise de l’extérieur. Le brevet ne s’acquiert pas une fois pour toutes : au fil de la carrière, le commando repasse par la formation et remet en jeu ce qu’il est. Une semaine peut suffire à tout perdre. Celui qui échoue quitte l’unité pour une compagnie de fusiliers marins, quitte à retenter sa chance plus tard.
C’est là que le courage se loge, dit-il : non pas dans la nage ou la marche, mais dans le fait d’accepter de remettre sa vie professionnelle en question alors qu’on a tout à perdre. Il évoque son propre passage, effectué avec une déchirure musculaire au mollet et achevé dans les premiers d’une longue marche sac au dos. Non par bravade, mais parce qu’il tient pour règle de terminer ce qu’il commence. Cette mécanique de revalidation est décrite du point de vue de l’encadrement dans notre entretien avec un ancien instructeur du stage commando, épisode #85.
L’engouement et le déficit
Un paradoxe traverse la deuxième partie de l’épisode. Les témoignages d’anciens des unités spéciales se multiplient en librairie, documentaires et podcasts trouvent leur public, et les armées peinent pourtant à recruter et à fidéliser.
Sur le premier terme, son explication est industrielle plus que psychologique : sa génération a créé un besoin. Il se souvient d’une époque où l’offre se résumait à quelques pages dans un magazine spécialisé et à un reportage vu une fois, caméra à l’épaule, dont il garde les images en tête. Des anciens ont depuis accepté de se mettre en lumière, des éditeurs ont suivi, et l’identification est devenue bien plus facile pour un adolescent.
Sur le second, son diagnostic est plus rude, et il le présente comme une opinion personnelle. Il estime que l’époque produit des jeunes moins aguerris, plus prompts à s’arrêter au premier incident physique, et qu’un flottement identitaire chez une partie d’entre eux rend l’engagement plus difficile à formuler. Il nuance aussitôt, refusant de mettre tout le monde dans le même panier, mais dit avoir constaté ce recul lors des sélections.
Un constat plus mesurable complète le tableau. L’âge des candidats a reculé. Là où les plus motivés se présentaient autrefois dès la majorité, ils arrivent désormais souvent après plusieurs années d’études ou d’expérience. Or le candidat plus âgé se remet moins volontiers en question et supporte moins bien de repartir tout en bas. Il y voit moins un défaut de caractère que la conséquence d’une époque qui pousse chacun à se garder une roue de secours. Lui n’en avait pas prévu.
Il refuse en revanche l’argument de l’accès à l’information : les ressources pour progresser en course à pied, en tractions ou en natation n’ont jamais été aussi disponibles, et l’écart se joue sur la volonté de les appliquer. Il renvoie les candidats qui le sollicitent vers les structures d’accompagnement spécialisées, comme Forces Spéciales Coaching, en précisant qu’il n’en fait pas partie et se contente de la soutenir.
Ce que les images ne disent pas
Fred Marie pose ensuite une question née d’un précédent épisode : à force de voir la mort en direct sur les réseaux sociaux, entre deux vidéos sans rapport, le public ne finit-il pas par s’anesthésier ?
La réponse de l’invité est en deux temps. Oui, il faut montrer ces images, parce qu’elles rappellent à quel point la situation française est enviable et que l’essentiel des drames se joue ailleurs. Il en tire une leçon personnelle : devant une hausse de prix, il dit préférer chercher comment gagner la différence plutôt que descendre dans la rue.
Mais il conteste que ces images transmettent quoi que ce soit de l’expérience réelle. Une explosion n’est pas un plan vidéo : c’est une onde de choc, une vibration, une fumée, une odeur, et la certitude que des gens viennent de mourir à quelques mètres. Il évoque un tir de mortier tombé de l’autre côté d’un mur de protection, au petit matin, et le bruit qu’il dit garder pour toujours. L’animateur, qui a couvert le conflit ukrainien, confirme le décalage : une frappe entendue de près ne ressemble à aucune de ses représentations.
Pour rendre l’écart intelligible, l’invité propose une comparaison sans rapport avec la guerre. Une année passée à vivre sous les tropiques, dit-il, dissout l’image de la plage de carte postale : le sable n’est pas si fin, l’eau monte, les algues sentent mauvais. Depuis, sa femme et lui ne regardent plus les reportages de vacances de la même manière. Le mécanisme est identique pour le combat, à une différence près : l’écart s’y paie beaucoup plus cher.
Le choc se prépare en amont
C’est sur le stress post-traumatique que l’entretien devient le plus personnel, et le plus discutable, ce que l’invité assume. Il salue le fait qu’on en parle enfin, rappelle que Défense Zone a consacré un épisode entier à un camarade venu témoigner avec son thérapeute, et estime qu’il y a là des vies à sauver. Puis il formule son désaccord : « ce n’est pas une fatalité ».
Son raisonnement repose sur l’amont. La préparation psychologique arrive trop souvent après le retour, dit-il, quand tout ce qui pouvait être mis en place aurait dû l’être avant le départ. Il en donne un exemple. Quelques mois avant l’une de ses missions, un psychologue était intervenu devant les hommes de son unité pour leur dire une chose simple : quand vous n’allez pas bien, dites-le, personne ne vous jugera.
Le soir où il a été touché par balle, son groupe a reçu l’ordre d’aller dénombrer et fouiller les corps. Il n’allait pas bien, et il l’a dit : il se mettrait en appui pendant que les autres travailleraient. Personne n’a discuté. Il attribue explicitement ce réflexe à la conférence entendue quelques mois plus tôt. Devenu chef de cellule puis chef de groupe, il a appliqué la même règle à ses propres hommes.
Il décrit enfin le travail de l’immédiat après, en empruntant à la médecine de guerre ses échelles de temps. Dans l’hélicoptère du retour, assis dans le bruit, il dit s’être parlé à voix haute pendant toute la durée du vol, en se répétant qu’il n’avait pas le droit de sortir de cette nuit avec du négatif. Un travail de conviction volontaire, répété des dizaines de fois. Aujourd’hui, le souvenir de cette nuit lui donne des frissons, mais ne lui pèse pas.
Il pose lui-même la limite de son propos : un avis personnel, forgé sur son cas, qu’il sait contredit par des camarades dont il respecte l’analyse. Sa position tient à une nuance de vocabulaire : entre les forts et les faibles, il ne voit pas deux catégories d’hommes, mais des journées et des instants. « Ça arrive à tout le monde. »
L’émotion, une énergie en mouvement
Restait la question la plus fréquemment posée à un ancien des forces spéciales : comment gère-t-on ses émotions ? Il répond en revenant à la définition, exercice auquel il s’est astreint mot par mot en écrivant son livre : la confiance en soi, le stress, le leadership, puis l’émotion.
Ce qu’il en retient : l’émotion est de l’énergie en mouvement. À partir de là, l’objectif n’est plus de la supprimer mais de l’orienter. Le jeune commando qui va sauter pour la première fois en opération sent son ventre se nouer ; l’énergie est là, il s’agit de la ranger dans la bonne case, celle qui sert la mission plutôt que celle qui la parasite. La même logique vaut pour un sportif avant un combat, ou pour quiconque doit affronter un moment difficile.
Il ne revendique aucune impassibilité : il pleure encore devant un film et s’agace de choses futiles. La différence tient au délai de retour au calme, et à la capacité de visualiser cette énergie qui parcourt le corps.
Devenir l’homme qu’on voulait être
Le conseil final ne s’adresse pas seulement aux candidats aux forces spéciales, et c’est délibéré. Sa conviction est qu’un objectif élevé, militaire ou non, se traite de la même manière : un protocole, une discipline, une préparation. Ouvrir une boulangerie ou viser le béret vert relèvent de la même mécanique. Il n’y a pas de sous-métier, ajoute-t-il, mais celui qui se sait capable de mieux a tort de s’en contenter.
Il termine par une formule qu’il dit se répéter dans les moments difficiles : « c’est dans les moments difficiles qu’on devient l’homme qu’on a toujours rêvé d’être ». Replacée dans le fil de l’entretien, elle dit la cohérence d’un parcours : celui d’un homme qui a fait du refus de l’arrêt une méthode, jusqu’à en tirer un métier, puis un livre, puis une seconde vie.
Questions fréquentes
Un commando marine a-t-il le droit de raconter ses missions ?
Les opérateurs des forces spéciales françaises ne relèvent pas du renseignement clandestin : leur existence et leur métier sont connus. Ce qui reste protégé, selon cet ancien commando marine, tient à trois éléments : l’identité de l’objectif, les raisons de l’opération et les procédures employées. Un témoignage reste soumis au devoir de réserve et, pour un militaire d’active, à l’autorisation de sa hiérarchie. Les anciens qui publient s’imposent en général une relecture par des camarades du métier, afin de retirer tout détail susceptible de compromettre ceux qui sont encore déployés.
Le syndrome post-traumatique est-il inévitable après le combat ?
Non, et les armées françaises ont développé des dispositifs de prévention, de repérage et de prise en charge. L’invité de cet épisode défend une position qu’il présente comme personnelle : la préparation en amont, la parole libérée au sein du groupe et le débriefing systématique réduisent selon lui le risque de voir un événement s’installer durablement. Cette position ne fait pas consensus parmi les anciens et ne remplace pas un suivi médical : le stress post-traumatique est un trouble reconnu, qui se soigne et justifie un accompagnement spécialisé.
Pourquoi les candidats aux forces spéciales se présentent-ils plus tard ?
Le constat rapporté ici est celui d’un ancien opérateur, pour la période où il servait : les candidats les plus motivés frappaient autrefois à la porte dès la fin de l’adolescence, quand ils se présentent désormais après des études ou une première expérience professionnelle. Il y voit l’effet d’une génération incitée à sécuriser son parcours. Un candidat plus âgé dispose de plus de ressources, mais accepte moins facilement de repartir du bas de l’échelle, ce qui pèse sur la sélection comme sur la fidélisation.
Comment les opérateurs gèrent-ils leurs émotions en mission ?
Pas en les supprimant. L’approche décrite ici consiste à considérer l’émotion comme de l’énergie disponible et à l’orienter vers une tâche, plutôt qu’à feindre l’indifférence. Elle s’appuie sur trois pratiques : la visualisation avant l’action, l’autorisation donnée à chacun de signaler qu’il n’est pas en état, et un recadrage immédiatement après l’événement, avant que le souvenir ne se fixe. Les opérateurs ne sont pas dépourvus de peur, ils disposent d’un entraînement qui raccourcit le temps de retour au calme.
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- Le plan blessés et l’accompagnement des traumatismes psychologiques
- Recrutement, départs et reconversion dans les armées
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