Pourquoi certaines crises déclenchent-elles une intervention militaire occidentale, quand d’autres, aux conséquences humaines comparables, n’obtiennent ni tribune ni mandat ? En mars 2024, Défense Zone recevait Pierre Conesa, essayiste et ancien haut fonctionnaire du ministère de la Défense. Agrégé d’histoire et ancien élève de l’École nationale d’administration, il y a notamment été directeur adjoint de la Délégation aux affaires stratégiques, avant d’enseigner à l’Institut d’études politiques de Paris. L’entretien part de son livre Vendre la guerre, le complexe militaro-intellectuel (Éditions de l’Aube), consacré au milieu d’essayistes, de responsables associatifs, de parlementaires et d’éditorialistes qui, depuis la fin de la guerre froide, désigne selon lui les crises dignes d’une intervention. Il y défend une thèse peu attendue d’un ancien praticien de l’exportation d’armement : ce ne serait pas l’industrie qui fabrique les guerres occidentales, mais le débat public lui-même. Il a publié depuis, chez le même éditeur, Repentance et victimisation, la maladie auto-immune de l’Occident ?, puis, en avril 2026, un Petit traité de géopolitique pour les (vraiment) nuls.
Les analyses développées dans cet épisode sont celles de Pierre Conesa et n’engagent que lui.
Ce qu’il faut retenir de cet épisode
- Il distingue le complexe militaro-industriel, contre lequel Eisenhower mettait en garde en janvier 1961, du complexe militaro-intellectuel qu’il décrit dans son livre : le second ne vend pas de matériel, il vend des causes.
- Sa formule sur la rupture de 1991 : privé de l’adversaire qui structurait sa pensée, un appareil stratégique n’a que deux issues, « soit vous licenciez, soit vous en inventez ».
- La guerre du Golfe joue le rôle de matrice médiatique : une guerre annoncée des mois à l’avance, couverte en direct par des chaînes d’information alors naissantes.
- Sa thèse à contre-courant : l’industrie ne pilote pas la politique extérieure. En France, aucun contrat ne se conclut sans l’agrément d’une commission interministérielle, à chacune des trois étapes.
- Le Yémen lui sert de contre-épreuve : faute de relais disponibles dans le débat public occidental, aucune cause n’y a été portée.
- Son conseil au candidat à l’engagement : se forger une opinion sur la légitimité d’une guerre avant l’uniforme, car c’est comme citoyen que la question se tranche.
D’un complexe à l’autre
L’entretien commence par une mise au point de vocabulaire. Le complexe militaro-industriel est une notion identifiée, rappelle l’invité : elle vient d’un président américain qui, au terme de son second mandat, alertait ses compatriotes sur la puissance acquise par les industriels de l’armement dans la course entre les deux blocs. L’argument de vente y était invariable : l’adversaire dispose de davantage, et de mieux. Ce qui donne au propos sa force, souligne-t-il, c’est la position d’où il était tenu : celle d’un ancien commandant en chef, qui savait ce qu’était une guerre et mesurait ce que l’arme nucléaire changeait à l’affaire.
Le complexe militaro-intellectuel qu’il décrit à son tour n’en est pas le prolongement, mais un objet distinct : un ensemble composite d’essayistes médiatiques, de responsables d’organisations humanitaires et de parlementaires, chacun arrivant avec sa crise et son argumentaire. Sa caractéristique tient en une phrase : ceux qui plaident l’intervention ne sont pas ceux qui la conduisent. Ils reviennent vite expliquer qui sont les bons et qui sont les méchants. Il observe au passage que les militaires, eux, ne figurent jamais parmi les plus pressés.
« Soit vous licenciez, soit vous en inventez »
Le basculement, dans sa chronologie, se situe en 1991. La disparition de l’Union soviétique retire au monde stratégique occidental le paradigme qui organisait sa pensée depuis quarante ans. Il décrit l’état de désarroi qui s’ensuit par une alternative brutale : sans ennemi, on licencie, ou bien on invente. C’est l’invention qui l’emporte, et elle prend d’abord la forme de grands récits.
Il en cite deux, nés dans le débat intellectuel américain. La thèse du choc des civilisations, associée à Samuel Huntington, postule que le monde démocratique est pacifique par nature et que la menace vient des autres : les Russes ayant quitté le rôle, il revient aux Chinois et au monde arabe. Celle de la fin de l’histoire, associée à Francis Fukuyama, fait de la démocratie libérale le terme de l’évolution politique. L’invité y voit une pensée qui tourne à vide : personne, dit-il, ne s’est demandé si les Afghans étaient intéressés par ce modèle. Vainqueurs de la guerre froide, les Occidentaux se seraient crus fondés à le dessiner pour les autres.
La première guerre spectacle
La guerre du Golfe occupe une place centrale dans sa démonstration, moins pour son déroulement que pour ce qu’elle installe. C’est d’abord une guerre annoncée : un préavis de plusieurs mois est laissé au dirigeant irakien pour quitter le Koweït, si bien que la date du déclenchement est connue de tous. C’est ensuite le moment où apparaissent les chaînes d’information en continu. Pendant des mois, celles-ci produisent de l’information sur une guerre qui n’a pas commencé, et le public s’habitue à ce qu’un conflit soit un spectacle quotidien, y compris lorsqu’il n’y a rien à dire.
Il relève la formule employée à l’époque pour qualifier l’adversaire, présenté comme disposant de « la quatrième armée du monde », et remarque qu’il n’a jamais su qui occupait la troisième place. L’enseignement qu’en ont tiré les capitales occidentales est à ses yeux le plus lourd de conséquences : une armée réputée considérable ayant été défaite très vite, on a conclu qu’il existait les moyens militaires de gérer les crises de la planète, et l’on s’est installé dans une fonction de gendarme international.
Qui désigne la crise légitime
Le cœur de sa démonstration porte sur la sélection. Faute de contrainte extérieure, explique-t-il, on peut désormais se saisir d’une crise ou la négliger, et ce choix se fait dans les capitales occidentales, sur les plateaux associés à ces chaînes. La question posée au public n’est plus de savoir ce qui se passe, mais s’il faut intervenir. Il concède que le mécanisme est ancien, une démocratie qui veut faire la guerre ayant toujours eu besoin de l’appui de l’opinion ; la singularité de la période ouverte en 1991 tient à la disparition de la contrainte géopolitique qui, jusque-là, réglait seule la question des alliances.
Il prend pour exemple l’intervention en Somalie du début des années 1990. Le scénario réunissait tous les ingrédients : famine, convois humanitaires pillés par des chefs de guerre, indignation internationale. Un praticien de l’humanitaire lui avait pourtant rapporté un diagnostic recueilli sur place, selon lequel ceux qui attaquaient les convois ne revendaient pas les vivres mais les redistribuaient, estimant que leur clan avait été mal servi. La décision d’intervenir a été prise pendant qu’il plaidait cette lecture.
La suite nourrit son argument. Le port que les Américains voulaient contrôler était tenu par un chef de guerre qui n’entendait pas s’en laisser déposséder ; l’opération commando montée contre lui s’est soldée par la perte d’hélicoptères, puis par un retrait dont les forces françaises présentes sur place n’auraient pas été prévenues. Personne, conclut-il, ne s’intéresse plus à la Somalie, alors que la situation y est de même nature que celle qui avait justifié l’intervention.
Le second cas qu’il développe est libyen. Selon son récit, un essayiste médiatique de retour du terrain convainc l’exécutif français de la gravité de la situation ; Paris et Londres obtiennent des Nations unies un mandat d’interdiction de survol ; puis, sur la foi d’une information jamais établie annonçant une colonne blindée en marche vers Benghazi, les appareils engagés interviennent au sol, et le régime tombe. L’invité observe que le pays n’a pas retrouvé de pouvoir central et que l’initiateur de la séquence a publiquement revendiqué sa part. C’est ce qu’il appelle l’immunité des intellectuels : aucune critique n’accroche.
L’industrie de l’armement hors de cause
La question la plus directe de l’entretien porte sur l’hypothèse la plus répandue : et si tout cela n’était qu’une affaire de contrats ? La réponse est une réfutation, par quelqu’un qui dit avoir pratiqué l’exportation d’armement. Il écarte d’abord l’imagerie du trafiquant solitaire popularisée par le cinéma, étrangère selon lui à ce qu’est l’industrie de défense occidentale : un secteur de haute technologie placé sous tutelle administrative. Aucune exportation ne peut se faire sans passer devant une commission interministérielle, et l’autorisation se demande en trois temps : prospecter, négocier, signer. L’État reste maître du processus à chacune des étapes.
Son argument le plus intéressant est économique. Le meilleur client de la France pendant deux décennies a été l’Arabie saoudite, qui achetait davantage encore aux États-Unis et au Royaume-Uni. Or ce pays, selon lui, n’achetait pas des armes pour faire la guerre, mais des garanties de sécurité : l’assurance de ne pas se retrouver sous embargo et de trouver un appui en cas de conflit. La dynamique de la guerre froide pouvait entretenir l’idée que l’industrie tirait les conflits, mais elle s’est le plus souvent achevée sans guerre. Il note de surcroît qu’en Afrique, où les guerres se sont menées sans marché occidental, la logique industrielle n’a joué aucun rôle déclencheur. Il reconnaît en revanche à l’industrie un intérêt constant au lancement de nouveaux programmes : là est, selon lui, une logique industrielle et stratégique, pas une logique de guerre.
Le Yémen, crise sans porte-voix
La conversation glisse ensuite vers le Yémen, à partir d’une question sur la publication, par un média d’investigation français, de documents classifiés établissant l’emploi de matériels français dans ce conflit. L’invité relativise l’exploit journalistique : la France dispose d’une tradition ancienne de publication de documents soustraits au secret, ce recours fait partie du fonctionnement démocratique, et le paysage s’est simplement diversifié. Personne, note-t-il, n’a contesté l’authenticité des pièces.
Il ramène surtout le dossier à sa thèse. Une crise sans relais dans le débat public n’existe pas ; et lorsque l’un des belligérants dispose d’une politique de communication efficace, elle devient invisible. La guerre au Yémen lui paraît le cas d’école : menée principalement par frappes aériennes, sans engagement au sol de la coalition, elle n’a suscité aucune mobilisation comparable à celle d’autres théâtres.
Il pose alors la question qui l’intéresse : jusqu’où répond-on du matériel vendu à un pays qui déclenche une guerre ? La règle internationale voudrait que l’on place l’État concerné sous embargo. Ce n’est pas ce qui s’est produit, et il y voit une hypocrisie assumée. Il lisait par ailleurs la stratégie des rebelles yéménites comme une tentative d’internationaliser une crise dont les autres détournaient les yeux, en s’en prenant aux câbles sous-marins et aux navires engagés dans la zone. Ces développements ont été énoncés au début de l’année 2024 et rendent compte de la situation de l’époque.
Une morale à géométrie variable
Revenant sur un épisode antérieur du podcast, l’animateur lui soumet l’idée d’une éthique dont la sévérité varierait selon les circonstances et l’agenda politique intérieur. L’invité abonde et remonte à 1945. Les puissances qui adoptent alors la Déclaration universelle des droits de l’homme comptent dans leurs rangs des empires coloniaux ; au moment même où s’ouvre à Nuremberg le procès des dirigeants du régime nazi, la France engage la reprise en main de son empire. Il tient le procès de Tokyo pour plus instructif encore, parce qu’un juge indien y siégeait : celui-ci aurait renversé la problématique en faisant observer aux juges qu’ils représentaient eux-mêmes des puissances colonisatrices.
L’œil de l’historien
Comment repérer, dans ce flux, les argumentations qui ne tiennent pas ? Sa réponse tient en un mot : la durée. Il décrit une société de l’immédiateté, où une chaîne d’information propose une minute et demie pour expliquer une crise vieille de plusieurs décennies. Le seul moyen de tenir une distance consiste selon lui à adopter un regard d’historien, c’est-à-dire à poser trois questions dans l’ordre : d’où vient cette crise, quelle a été sa dynamique, et sommes-nous fondés à prendre parti ?
Il applique la méthode à deux cas. L’emploi de l’arme atomique en 1945 d’abord, qu’il replace dans son enchaînement plutôt que de le trancher en morale : la conquête d’une île fortifiée du Pacifique, au prix de pertes considérables, avait conduit l’état-major américain à anticiper un carnage en cas de débarquement sur l’archipel principal. Les campagnes de bombardement sur l’Allemagne ensuite, fondées sur l’hypothèse qu’une population pilonnée finirait par rompre avec son gouvernement. Aucune rupture ne s’est produite, et les sociologues consultés après coup ont abouti à une conclusion que n’importe quel passant aurait pu formuler : sous les bombes, on se solidarise avec celui qui vous protège, pas avec celui qui vous bombarde.
Le même examen s’applique selon lui aux guerres des années 2000. Il rappelle que le discours prononcé au début de l’année 2002 sur l’axe du mal désignait trois pays dont aucun n’avait fourni les auteurs des attentats, et que la démonstration présentée en 2003 devant le Conseil de sécurité des Nations unies pour justifier l’intervention en Irak reposait sur des éléments qui se sont révélés inexacts. Il souligne qu’un chef d’État français a refusé d’y prendre part, et observe que cette marge de liberté existe, à condition d’avoir le courage de l’exercer.
Ce qu’il dit aux jeunes engagés
La dernière partie s’adresse à une part identifiée de l’auditoire : élèves officiers, engagés volontaires et candidats à l’engagement. La question leur est posée sans détour : après un tel réquisitoire sur la fabrication des interventions, pourquoi servir ?
Sa réponse commence par un état des lieux du débat de l’époque. L’effondrement soviétique avait fait prévaloir l’idée de guerres de haute technologie, donc d’une armée de métier de format réduit. Ce raisonnement, observe-t-il, aurait dû garantir la victoire des puissances successivement engagées en Afghanistan ; l’histoire du pays montre l’inverse. Au moment de l’entretien, la réflexion française s’orientait de nouveau vers un modèle mixte et vers le retour d’une forme de service national, faute d’effectifs suffisants pour des conflits dont la nature n’était pas encore établie.
Sur le fond, il déplace la question. Le jeune qui s’interroge sur ce à quoi il va servir fait exactement ce qu’il faut, mais à un autre titre : d’abord comme citoyen, ensuite comme militaire. Puisqu’une démocratie qui déclenche une guerre a besoin de l’assentiment de l’opinion, c’est avant l’uniforme que se forme le jugement sur la légitimité d’un engagement. Il ajoute que la question ne se pose pas de la même manière selon l’affectation, un équipage de sous-marin lanceur d’engins ne vivant pas le même rapport à la mission qu’une unité déployée en opération extérieure.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que le complexe militaro-industriel ?
L’expression désigne l’ensemble formé par les industriels de l’armement, les administrations qui les commandent et les relais politiques qui soutiennent leurs programmes. Elle a été popularisée par le président américain Dwight Eisenhower dans son discours d’adieu de janvier 1961 : il y mettait en garde ses compatriotes contre l’influence excessive que cet ensemble pouvait acquérir sur la décision publique. En France, le contrôle des exportations de matériels de guerre relève d’une procédure interministérielle qui soumet à autorisation préalable chacune des étapes, de la prospection à la signature.
Qu’appelle-t-on le complexe militaro-intellectuel ?
C’est la notion que Pierre Conesa propose dans Vendre la guerre pour décrire le milieu qui, depuis la fin de la guerre froide, désignerait les crises méritant une intervention militaire occidentale. Il y range des essayistes médiatiques, des responsables d’organisations non gouvernementales, des parlementaires et des éditorialistes, réunis par une caractéristique : ils plaident l’intervention sans avoir à la conduire. Ce milieu aurait pris le relais du complexe militaro-industriel comme moteur de la décision, la disparition de la contrainte bipolaire ayant rendu le choix des crises entièrement discrétionnaire.
L’industrie de l’armement pousse-t-elle à la guerre ?
C’est l’hypothèse que cet épisode conteste. Pierre Conesa, qui a travaillé à l’exportation d’armement au ministère de la Défense, y voit une mythologie. Son argumentation repose sur trois constats : l’État conserve la maîtrise juridique de chaque contrat par un régime d’autorisation en plusieurs étapes ; les principaux clients de la France achetaient moins des équipements que des garanties de sécurité ; et les conflits où les armées occidentales n’avaient aucun marché ont eu lieu malgré tout. Il reconnaît en revanche à l’industrie un intérêt direct au lancement de nouveaux programmes, qui relève d’une logique industrielle et non d’une logique de guerre.
Qui est Pierre Conesa ?
Pierre Conesa est un essayiste français, agrégé d’histoire et ancien élève de l’École nationale d’administration. Administrateur civil au ministère de la Défense, il y a notamment été directeur adjoint de la Délégation aux affaires stratégiques, avant de diriger une société d’intelligence économique et d’enseigner à l’Institut d’études politiques de Paris. Ses travaux portent sur la construction de l’ennemi, les radicalismes religieux et la fabrique des décisions d’intervention. Il a publié La Fabrication de l’ennemi, Hollywar, puis Vendre la guerre, le complexe militaro-intellectuel aux Éditions de l’Aube, d’où part cet entretien.
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