Historien de formation, passé par l’ENA, la magistrature puis une longue carrière au ministère de la Défense — renseignement, affaires stratégiques, exportation d’armement —, Pierre Conesa revient développer la chronique qu’il signe dans notre magazine. Sa thèse : le XXe siècle a laissé l’Occident dans un état de crise de conscience permanente qui rend audible n’importe quel discours de victime. Et ce mécanisme, une fois enclenché, produit des effets que personne ne contrôle.
Cet épisode aborde des sujets vifs — Proche-Orient, mémoire coloniale, Ukraine, débats de société. Les analyses, jugements et parallèles historiques rapportés ci-dessous sont ceux de l’invité et n’engagent que lui.
Ce qu’il faut retenir de cet épisode
- La matrice, selon lui : deux guerres mondiales produisent une crise de conscience occidentale — justifiée — qui rend l’Occident réceptif à tous les discours de victimisation.
- L’angle mort de cette crise : les intellectuels critiques du monde colonial sont restés « totalement aveugles » sur ce qui se passait à l’Est.
- Le paradoxe de Nuremberg : on juge les crimes nazis au moment même où commencent les répressions coloniales — et « on ne créera jamais un tribunal de Nuremberg » pour celles-ci.
- Sa dénonciation d’un double glissement : assimiler toute critique de l’islam à de l’islamophobie, et toute critique d’Israël à de l’antisémitisme.
- Sur le terrorisme, la formule qu’il attribue à Chaliand : « ce n’est pas un ennemi, c’est un mode d’action » — celui du faible sur le fort.
- Le seul exemple convaincant de déconstruction d’un ennemi : la réconciliation franco-allemande.
D’où vient la victimisation
Le raisonnement part du début du XXe siècle. L’Occident est alors triomphant : il a colonisé la planète, fait la révolution industrielle, acquis une supériorité militaire.
Puis viennent deux guerres. Il relève au passage une ironie de vocabulaire : la première est qualifiée de « mondiale » alors qu’elle est surtout européenne — « ce qui vous donne la vision géopolitique implicite des Occidentaux à ce moment-là ».
Il souligne aussi une rupture dans la nature même de la guerre : jusque-là, une bataille perdue signifiait la guerre perdue. À partir de 1914, on s’enterre, et l’affrontement dure quatre ans.
L’entre-deux-guerres devient donc la période où les intellectuels dressent, « avec raison », la critique de ce monde colonial et guerrier. C’est la première crise de conscience de l’Occident.
Mais c’est ici qu’intervient ce qu’il considère comme l’angle mort décisif : ces mêmes intellectuels se laissent séduire par les grandes utopies du siècle. Certains soutiennent le fascisme et le nazisme, d’autres l’URSS. Et comme l’URSS figure parmi les vainqueurs en 1945, « il n’est pas question de la critiquer ». D’où des intellectuels d’autant plus sévères avec le monde occidental et engagés dans les guerres de décolonisation qu’ils sont « totalement aveugles sur ce qui se passe de l’autre côté du rideau de fer » — en plein stalinisme.
Sa conclusion : le monde occidental est devenu structurellement disponible pour entendre des discours de victimisation, avec « une écoute de sentiment de culpabilité ». Et l’ampleur réelle d’un phénomène compte alors moins que l’époque dans laquelle il s’exprime.
Le paradoxe de Nuremberg
Son illustration la plus frappante tient en une simultanéité.
Pendant que se tiennent les procès de Nuremberg — où l’on condamne les déportations, les exécutions, les bombardements de populations civiles —, des répressions coloniales meurtrières se déroulent ailleurs. « On va commencer nous-mêmes la même pratique, mais avec la même bonne conscience. » Et il pose le constat qui en découle : aucun tribunal n’a jamais été constitué pour les exactions des guerres de décolonisation.
Le cas du tribunal de Tokyo est encore plus retors, et il le raconte comme une leçon de méthode. Les vainqueurs y associent des pays qui avaient combattu le Japon, dont l’Inde. Or le juge indien Radhabinod Pal retourne le procès contre les accusateurs : vous reprochez au Japon d’avoir colonisé — mais vous êtes vous-mêmes des colonisateurs.
La suite est ce qui l’intéresse vraiment. Un demi-siècle plus tard, les révisionnistes japonais se sont emparés de l’argumentaire de Pal pour se dédouaner — de sorte que l’examen critique conduit en Allemagne n’a jamais eu lieu au Japon.
« Un homme animé par un sentiment critique juste voit ses arguments réutilisés à l’envers. Le discours de la victimisation peut aboutir à des choses très surprenantes. »
Chaque nation a son récit fondateur
Interrogé sur le passage de la position de victime à celle de dominant, il répond par une mécanique générale plutôt que par un cas particulier.
Chacun construit son identité nationale à partir d’une date — une victoire, un massacre — et ce récit devient « un discours mythologique » opposé à tous ceux qui vivent sur le territoire : « soit vous y adhérez, soit vous êtes une pièce rapportée ».
Il applique ensuite cette grille au Proche-Orient — et son propos, qu’il faut lire comme une lecture d’historien parmi d’autres, tient surtout à ce qu’il appelle la « géographie géopolitique mémorielle » : l’argument selon lequel une présence ancestrale, à l’échelle de millénaires, fonde un droit territorial contemporain. « Ce n’est pas le seul endroit du monde où c’est comme ça. Ce qui est intéressant, c’est que pour la première fois, on valide cet argumentaire. »
Il rappelle à ce titre que d’autres localisations avaient été envisagées avant 1947 — un projet en Ouganda au début du siècle, auquel les Britanniques n’étaient pas hostiles, puis un projet allemand à Madagascar — « pour vous dire que la désignation géographique était très aléatoire ».
Il relève d’autres effets de long terme : la question palestinienne comme argument de report des processus de démocratisation dans plusieurs États arabes ; et la mémoire sélective des massacres, en rappelant Septembre noir en Jordanie.
Sur le terrorisme enfin, il fait un point d’histoire souvent oublié : les premiers attentats de la région ont été commis par des groupes clandestins juifs cherchant à précipiter la décision internationale — le groupe Stern, responsable notamment de l’assassinat du comte Bernadotte, médiateur de l’ONU, et de l’officier français qui l’accompagnait. Il note que l’un des anciens de ce groupe, Yitzhak Shamir, deviendra Premier ministre. « L’histoire longue permet de relativiser les argumentaires d’un côté et de l’autre. »
Le parallèle algérien
C’est le passage le plus discutable et aussi le plus caractéristique de sa méthode : raisonner par précédent historique plutôt que par indignation.
Il compare la séquence ouverte le 7 octobre 2023 au déclenchement de la guerre d’Algérie — les massacres du Constantinois de 1955, après lesquels « toute la communauté française disait : ce sont des terroristes, on ne peut pas discuter avec ces gens-là, il faut les combattre ». Suivirent huit ans de guerre, « pour finalement reconnaître qu’il y avait une légitimité politique au-delà de la forme de l’action ».
Il en tire un avertissement, formulé sans complaisance pour personne : qualifier une action de terroriste ne résout pas la question politique ; et une riposte prolongée « ne fait que préparer la génération à venir » — « les gens qui ont perdu des membres de leur famille ne vont pas devenir des pacifistes demain ».
Il complète par la formule qu’il attribue à Gérard Chaliand, et qui est sans doute le point le plus utile de tout l’épisode :
« Le terrorisme n’est pas un ennemi, c’est un mode d’action — le mode d’action du faible sur le fort. »
Les deux glissements qu’il dénonce
Ce qui le frappe le plus dans le processus de victimisation contemporain tient en deux assimilations symétriques, et il les met délibérément sur le même plan :
- assimiler toute critique de l’islam à de l’islamophobie ;
- assimiler toute critique d’Israël à de l’antisémitisme.
« Voilà la perversion de la victimisation. » Il cite en appui le cas de Rony Brauman, ancien président de Médecins sans frontières, juif et très critique de la conduite de la guerre à Gaza.
Sur le cas français, son argument principal est statistique plutôt que moral : la France accueille les plus importantes communautés juive, musulmane, chinoise, vietnamienne et arménienne de l’Union européenne. Il en déduit que « le processus d’assimilation marche », et que les difficultés se concentrent sur une fraction qui, selon lui, entend faire prévaloir la loi religieuse sur la loi républicaine. « Les Arméniens ne demandent pas que toutes les fêtes arméniennes soient des fêtes nationales. »
Pourquoi il n’y a pas de réconciliation franco-algérienne
Son analyse tient en une phrase : en 1962, la guerre est « militairement gagnée, politiquement perdue ».
L’armée française a réduit les maquis de l’intérieur ; c’est l’armée des frontières qui l’emporte politiquement. Or celle-ci, selon lui, ne dispose pas de la légitimité de ceux qui ont combattu à l’intérieur — d’où la nécessité de se poser d’emblée en gardienne de la mémoire des souffrances.
Il en tire une conséquence structurelle : ce dispositif « ne tient que par la dénonciation de la France ». À chaque crise interne, le recours à l’argument extérieur.
Il note enfin, avec l’ironie qui le caractérise, l’hypocrisie financière du dispositif — une bonne partie des capitaux détournés se plaçant précisément dans les pays dénoncés.
Fabriquer et déconstruire l’ennemi
C’est le cœur théorique de son travail, issu de son expérience aux affaires stratégiques.
La question de départ : une collectivité a-t-elle besoin de se construire un ennemi, ne serait-ce que comme ciment identitaire ? Et il observe que la fabrication varie selon la nature du conflit. Dans un conflit territorial, ce sont les historiens et les géographes qui expliquent que cette terre a toujours été la vôtre. Dans une guerre civile, ce sont les élites qui désignent le corps étranger.
D’où la question inverse, celle qui compte : peut-on déconstruire un ennemi ?
Un seul exemple véritablement convaincant, dit-il : la réconciliation franco-allemande. Trois guerres, une occupation — et pourtant. Deux conditions l’ont rendue possible.
La première : l’Allemagne a fait « un véritable procès d’autocritique », ce que d’autres pays n’ont jamais fait.
La seconde : deux hommes d’État dont la légitimité ne pouvait être contestée. De Gaulle, la France libre. Adenauer, écarté de la mairie de Cologne puis emprisonné par les nazis. Et il rappelle un détail révélateur de la prudence nécessaire : lors de leur première rencontre, de Gaulle reçoit Adenauer à Colombey-les-Deux-Églises plutôt qu’à Paris, par crainte des manifestations.
« Il n’y a pas d’autre exemple à la surface de la planète. Il y a beaucoup de tentatives, mais rien d’aussi convaincant. »
Le retour du temps long
Sa clé de lecture des crises post-1991 est là : avec la fin du prisme Est-Ouest, « sont réapparues les caractéristiques du temps long, et en particulier des identités dont on ne parlait pas ».
Son cas d’école est la Yougoslavie. Tito, Croate et homme de la Libération, tient l’ensemble ; à sa mort, chacun reprend son identité. Et l’Occident, dit-il, n’était prêt « ni intellectuellement ni militairement ». On croyait que l’apparition de casques bleus à Sarajevo suffirait à calmer tout le monde — « on découvrait qu’il y avait des gens qui avaient envie de se battre, et que l’interposition ne suffisait pas ».
Il en tire toutefois une conséquence positive rare dans son propos : la création d’une justice internationale qui, à la différence de celle de 1945, n’est plus « la justice des vainqueurs sur les vaincus » mais celle de la communauté internationale face à des massacres. Il note en revanche que la Tchécoslovaquie a su se séparer pacifiquement — « la nouvelle géographie de l’Europe a pu se faire pacifiquement, et parfois de manière extrêmement violente ».
Appliquée à l’espace post-soviétique, la même grille l’amène à rappeler le découpage stalinien des nationalités : des frontières administratives volontairement tracées pour qu’aucune entité ne soit homogène, afin que Moscou puisse intervenir. En 1991, ces frontières administratives deviennent des frontières internationales — « un phénomène assez nouveau ».
Sur la Russie, il propose une lecture par l’humiliation : la décomposition du système a été si brutale que le pays a traversé une crise comparable, selon lui, à celle de l’Allemagne après 1918 — sans plan de reconstruction extérieur. Et il souligne que le discours de revanche qui en découle « est un discours auquel on n’a pas fait suffisamment attention ». Ce sont ses termes, et il assortit lui-même son analyse d’une réserve : « c’est facile de donner des leçons a posteriori ».
11 septembre : la vengeance comme politique
Il applique enfin sa grille au cas américain, qu’il connaît bien.
Le point de départ est le même que dans son livre sur Hollywood : depuis la guerre de Sécession, le territoire américain n’a pas connu la guerre. Le traumatisme de 2001 crée donc « la nécessité d’une vengeance » — et la vengeance appelle un acte de guerre.
Sur l’Afghanistan, il reprend sa notion de zone de confins géopolitiques : un refuge de populations pourchassées par les empires voisins, où chaque vallée diffère de la suivante. Tous les envahisseurs ont cru qu’une fois la capitale prise, l’affaire était réglée. « Les Russes ont mis dix ans à s’en rendre compte. » Les Américains y resteront vingt ans, « pour qu’au bout du compte ce soient les talibans qui reviennent ».
Sur l’Irak, son analyse combine trois forces : un mensonge initial sur les armes de destruction massive ; des néoconservateurs convaincus que la sécurité de la planète devait être assumée par les États-Unis ; et un courant évangélique dont certaines franges lisent la constitution d’un Grand Israël comme une condition théologique. « Des gens ont fait jouer des arguments totalement théologiques pour expliquer le déclenchement d’une guerre. »
Il ajoute une observation de praticien, tirée de son propre parcours. Quand l’URSS s’effondre, il arrive à la délégation aux affaires stratégiques : « on crée un organisme stratégique, mais il n’y a plus d’ennemi ». Deux options — se licencier, ou fabriquer de l’ennemi. Et il désigne les deux ouvrages qui ont structuré la pensée stratégique mondiale à ce moment-là, La Fin de l’histoire et Le Choc des civilisations, ce dernier traduit en dizaines de langues.
« Le critère de construction de l’ennemi n’a pas besoin de preuve avérée. La réalité importe peu, le passé importe peu. »
Sa démonstration : le mythe du « péril jaune » naît quand l’Allemagne wilhelmienne, en retard dans la course coloniale, veut sa part de la Chine. L’argument démographique suffit — sans qu’on relève, note-t-il, que la Chine a connu depuis son indépendance moins de conflits que d’autres puissances régionales.
Les médias, thermomètre ou cause ?
Fred l’interroge sur le rôle des médias dans l’existence même de certaines revendications. Sa réponse est double, et elle vient de quelqu’un qui se présente comme issu d’une famille de journalistes.
D’un côté, il reconnaît la construction médiatique d’un problème public — et cite le cas des gilets jaunes, mouvement largement porté par la couverture continue, et dont certains membres s’en prirent ensuite physiquement aux journalistes.
De l’autre, il met en garde contre la facilité : « quand on est malade, on pense que c’est le thermomètre qui est responsable ». Il rappelle que l’accusation de mensonge accompagne la presse depuis toujours — et donne l’exemple de la guerre d’Algérie, où l’on ne pouvait guère être objectif dans des journaux appartenant à la communauté française sur place.
La fin d’un cycle ?
Interrogé sur les revendications identitaires contemporaines et sur leur retournement — une droite qui se victimise à son tour, un électorat américain qui se dit méprisé par les élites —, il estime que le mouvement atteint son point limite.
Son objection principale n’est pas morale mais politique : il ne voit pas quelle traduction concrète ces campagnes produisent, au-delà d’un effet de scène médiatique. Et il juge secondaires certaines batailles symboliques au regard de problèmes qu’il estime autrement plus sérieux. C’est une position d’opinion, largement contestée, et il la présente comme telle.
Ce qui l’intéresse davantage est le mécanisme d’agrégation qu’il décrit : « si vous vous sentez tant soit peu victime, venez nous rejoindre » — une dynamique d’élargissement continu qui, selon lui, finit par épuiser le dispositif.
Il termine sur ce qui, chez lui, tient lieu de méthode plutôt que de conclusion : face à une géopolitique où c’est le plus souvent la violence qui déclenche, et où l’apaisement devient ensuite très difficile à trouver, « il faut prendre les choses avec beaucoup d’humilité ».
Questions fréquentes
Qu’appelle-t-on « géopolitique de la victimisation » ?
C’est l’idée qu’un acteur — État, groupe, communauté — peut tirer un avantage stratégique du statut de victime : reconnaissance, compensation, immunité critique. Selon Pierre Conesa, ce levier est devenu particulièrement efficace en Occident parce que les deux guerres mondiales et la décolonisation y ont installé une disposition durable à la culpabilité et à la repentance.
Qu’est-ce que la « fabrication de l’ennemi » ?
C’est le processus par lequel une collectivité se désigne un adversaire pour se souder. Les registres varient selon le conflit : historiens et géographes dans un conflit territorial, élites politiques dans une guerre civile. Le point central de la thèse est que cette construction n’exige aucune preuve : la perception suffit, et elle précède souvent l’analyse.
Peut-on « déconstruire » un ennemi ?
Rarement, selon l’invité, qui ne retient qu’un exemple pleinement convaincant : la réconciliation franco-allemande. Elle a supposé deux conditions difficiles à réunir — un travail d’autocritique assumé du côté de l’ancien agresseur, et deux dirigeants dont la légitimité personnelle ne pouvait être contestée par leur propre opinion publique.
Pourquoi dit-il que le terrorisme n’est pas un ennemi ?
Parce que c’est un mode d’action, pas un acteur : celui qu’emploie le faible contre le fort, quel que soit son camp ou sa cause. En faire l’ennemi lui-même revient donc, selon cette lecture, à confondre la méthode avec l’adversaire — et à écarter la question politique qui reste posée une fois la menace traitée militairement.
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