Le 7e bataillon de chasseurs alpins est l’une des trois unités d’infanterie de montagne de la 27e brigade. Son chef de corps, le colonel de La Chesnais, y sert depuis 2008 — chef de section, officier adjoint, commandant d’unité, chef opérations, et aujourd’hui à sa tête. Il détaille l’appropriation du drone FPV en altitude, ce qui sépare les troupes de montagne françaises de leurs homologues américaines, et pourquoi la montagne reste, selon lui, le meilleur terrain pour préparer au combat.
Ce qu’il faut retenir de cet épisode
- Le bataillon s’est doté d’une vraie capacité de frappe par drones FPV, avec des expérimentations au niveau compagnie.
- Sa formule sur le drone : « l’éolienne du combat » — utilisable 1 à 2 jours sur 5 en montagne, contre 3 sur 5 en plaine. D’où un doublement systématique par des moyens antichars.
- La règle de sélection du matériel : « ce que je mets dans mon véhicule, c’est ce que je mets sur mes skis ».
- Face aux Américains : eux passent par les vallées, « en rouleau compresseur ». Les Français cherchent à passer là où personne ne pense que l’on passera.
- L’adage revisité : « qui tient les hauts tient les bas » devient chez eux « qui tient les très très hauts tient les bas ».
- Son conseil aux jeunes officiers : oublier l’image « fun » des chasseurs alpins. Ce qui tient en opération, c’est le cadre d’ordre.
Un chef de corps qui n’a presque jamais quitté sa maison
Saint-cyrien de la promotion Lieutenant Brunbrouck, il choisit le 7e BCA en division d’application et rejoint le bataillon en 2008 — à Bourg-Saint-Maurice, avant le déménagement à Varces en 2012.
Chef de section, officier adjoint, commandant d’unité, puis instructeur à Saint-Cyr, École de guerre, retour au bataillon comme chef opérations, deux ans aux États-Unis, et enfin le commandement. « J’ai eu la chance de faire des allers-retours entre différents postes, mais à chaque fois de revenir au bataillon. »
Sur les missions, il commence par balayer une idée reçue : un bataillon de chasseurs alpins est un régiment d’infanterie — le mot « bataillon » relève de la tradition — et il remplit exactement les mêmes missions que les autres. Le 7e BCA a servi en Afghanistan, sur Serval, Barkhane et Sangaris, et a conduit un partenariat de combat avec le Niger. La spécificité montagne ajoute deux registres : l’intervention et le montagne grand froid.
Au sein de la 27e brigade d’infanterie de montagne, les trois BCA sont « sur le même pied » : même format, mêmes missions, mêmes procédés.
Le drone, ou « l’éolienne du combat »
C’est la transformation en cours au bataillon, et il la présente sans emballement. Le 7e BCA dispose désormais d’une capacité de frappe par drones FPV — first person view — et mène des expérimentations au niveau compagnie, avec des unités plus étoffées.
Mais l’altitude et la météo imposent une réserve nette. « J’appelle ça l’éolienne du combat, parce que ça ne marche pas tout le temps. » Un camarade commandant un régiment d’infanterie ne l’utilisait que trois jours sur cinq en rotation au CENTAC ; en montagne, l’estimation tombe à un ou deux jours sur cinq.
D’où le principe qu’il pose : « C’est un game changer quand on peut l’utiliser, mais il ne faut pas compter que dessus. » Le bataillon double donc systématiquement le drone par une capacité antichar — les servants de drones savent servir l’armement antichar.
L’avantage des troupes de montagne, dit-il, est d’aborder d’emblée tout nouveau matériel avec ces contraintes en tête, au lieu de les découvrir en réaction. Sa règle tient en une phrase : « Ce que je mets dans mon véhicule, c’est ce que je mets sur mes skis. C’est ce que je dois être capable de porter dans mon sac. » Autrement dit : il faut que ça fonctionne à 2 000, 2 500 ou 3 000 mètres, dans la neige et le froid. « Si je sais que ça ne fonctionne pas, je ne l’emmène pas. »
Le corollaire est un arbitrage permanent avant chaque mission : munitions, autonomie, alimentation, eau, taille du sac. « Ce sont des choix de commandement, en fonction de la météo et de la mission qu’on reçoit. » Un savoir-faire enseigné à l’École militaire de haute montagne.
Le retour du grand froid ? « Il n’y a pas de changement »
Interrogé sur le regain d’intérêt pour les milieux polaires et l’idée d’un passage « du désert chaud au désert froid », sa réponse est tranquille : rien de nouveau. « On n’est pas la brigade de montagne pour rien. »
Durer, monter un camp de base, franchir dans la verticalité par temps froid : « c’est quelque chose dont on parle depuis toujours ». Il concède quelques évolutions matérielles — la pulka, la modernisation des petits véhicules chenillés déjà présents de longue date dans la brigade — mais pas de rupture. « Ce qui change, c’est peut-être surtout le fait qu’on en parle. »
Avec une conséquence assumée : puisque l’on parle davantage de ce milieu, l’effort s’intensifie. « Il faut qu’on soit au rendez-vous. On nous attend à ce rendez-vous-là, et on ne peut pas se planter. »
France – États-Unis : deux façons d’aborder une montagne
La comparaison, nourrie par ses deux années aux États-Unis, est le passage le plus instructif de l’épisode. Sa réponse commence par une boutade — « on est vraiment les meilleurs » — avant de s’expliquer sérieusement.
Les deux armées ne raisonnent pas de la même manière. Les Français font « une approche par les moyens » : peu de volume, mais des moyens très pointus et des unités ultra-spécialisées. Les Américains raisonnent « par les capacités » : beaucoup de capacités, donc moins de besoin d’ultra-spécialisation.
Cela se lit dans les qualifications. Côté américain, la 10e division de montagne dispose d’écoles, mais le niveau atteint correspond selon lui au brevet d’alpinisme et ski militaire — le socle que le 7e BCA fait passer à ses chasseurs. Le niveau chef de détachement, lui, n’existe pas en dehors de centres très spécialisés. Conséquence : « ils ne sont pas capables de franchir des choses comme nous avec des unités constituées, et ils ne cherchent pas à le faire ».
C’est aussi ce qui explique la gestion des carrières dans la brigade : les qualifications montagne demandent un investissement personnel tel — « il faut pratiquer la montagne pour la maîtriser » — que les officiers y reviennent tout au long de leur parcours.
La différence culmine dans l’approche tactique. Il l’a observée lors d’un échange, quand une compagnie du bataillon s’est formée sur un camp de marines en Californie. « Eux, c’est un peu un rouleau compresseur. On passe par les vallées, par les endroits faciles. » Le 7e BCA cherche l’inverse : « on doit passer par là où on pense que personne ne passera. Notre plus-value est là. »
La logique est celle du faible face au fort : « Nos capacités sont beaucoup plus faibles, donc il faut qu’on soit capables de créer de la surprise. » Là où les Américains génèrent le stress sur l’ennemi par la masse, les chasseurs alpins le génèrent en surgissant sur les arrières ou sur un flanc, par des itinéraires d’une très forte technicité.
Ce que l’Afghanistan a confirmé
Il y a servi comme chef de section, et il en tire un exemple très concret de ce que change le réflexe montagne.
« On connaît tous l’adage : qui tient les hauts tient les bas. Nous, c’était plutôt : qui tient les très très hauts tient les bas. » Concrètement, lorsque le bataillon abordait une vallée ou une opération dans un village, la première chose posée était un point haut — « mais un vrai point haut, pas un point à mi-pente ». Un point offrant des capacités d’observation et de destruction sans commune mesure, et surtout impossible à contourner : « à la fin, ce n’est pas l’adversaire qui va tenir quelque chose au-dessus de nous ».
Un réflexe qu’il attribue au simple fait de vivre dans le relief : « Vous regardez par la fenêtre. Quand on évolue, on est tout de suite sur du relief. On est plutôt surpris, pour le coup, quand ça devient plat. »
L’esprit de corps et la culture alpine
Sur l’importance de l’histoire dans la formation, il donne une justification qui n’a rien de décoratif. « Personne n’a envie de mourir. Ce que je demande à mes subordonnés, c’est de les emmener à un endroit où ils risquent de mourir. Il faut bien qu’on s’attache à quelque chose. » L’esprit de corps est ce qui rend possible ce que la nature humaine refuse.
Chez les chasseurs alpins, il est rendu visible par la tenue bleue — les seuls à la porter — et par la tarte, ce large béret qui « fait beaucoup parler ». Il raconte, amusé, avoir dû l’échanger contre la tenue moutarde en arrivant comme instructeur à Coëtquidan.
Mais l’attachement dépasse le cadre militaire : les chasseurs alpins font partie de la culture des Alpes. « Il n’y a pas un village alpin où vous n’avez pas un monument aux morts où les gens ont servi dans des bataillons de chasseurs alpins. » Les lignes de forts, les anciens bataillons alpins de forteresse où se faisait le service militaire, tout marque le paysage.
Il cite les figures : Tom Morel ; le chasseur Albert Roche, du 27e BCA, que Foch appela le premier soldat de France ; et, pour son propre bataillon, le chef de bataillon Bulle, dont la photographie — suspendu en rappel, fusil-mitrailleur à la main — est restée célèbre, et qui bloqua à lui seul une division italienne sur un col.
Il rappelle enfin que les massifs ont toujours été des refuges : le Vercors, les Glières près d’Annecy, et un cas moins connu qu’il tient à citer — le capitaine Stéphane, qui ne s’est jamais fait encercler parce qu’il pratiquait « la guerre de course » : ne jamais dormir au même endroit, ne jamais s’appuyer sur un seul massif.
Cette aura vaut au bataillon un recrutement national : ses chasseurs viennent de toute la France, et jusqu’à La Réunion.
« Donner du sens », la génération Z et la souffrance
Sur la génération qu’il commande, il refuse le procès. « On peut décrier tout ce qu’on veut : on a des sacrés bonhommes. » Il parle avec le recul de deux théâtres où il a connu des actions de feu avec de jeunes soldats, l’Afghanistan et le Niger. « Ils savent pourquoi ils sont là. Ils savent les risques qu’ils courent, mais ça ne les arrête pas. » Et cette réponse à ceux qui doutent de la valeur de la jeunesse d’aujourd’hui : « Moi, je peux vous dire qu’ils valent le coup. »
L’expression « donner du sens » le met en revanche mal à l’aise — « je vais me faire taper dessus par mes chefs ». Sa version, débarrassée de la philosophie : donner du sens, c’est comprendre ce qu’on fait. « Moi je n’aime pas faire quelque chose que je ne comprends pas. Eux sont exactement comme moi. » Ce qu’il répète à ses jeunes officiers : quand on vous confie une mission, demandez-vous pourquoi vous l’avez reçue — c’est l’esprit du chef. « Si on ne vous l’a pas expliqué, vous avez le droit et le devoir de demander. »
Sur la hiérarchie en montagne, il nuance le lieu commun. La qualification prime sur le grade — jeune lieutenant, il dépendait de son sous-officier adjoint, seul chef de détachement — mais l’institution cherche l’adéquation entre grade et qualification pour garder les choses simples. « Il suffit de vous balader en montagne : celui qui sait, qui a l’habitude, personne ne moufte. »
Suit l’anecdote la plus parlante de l’épisode. De retour des États-Unis — « le plat pays » —, il passe son recyclage chef de détachement à La Grave : montée en téléphérique à 3 200 mètres, sommet à 3 700, cinq cents mètres de dénivelé seulement. « Je suis sorti de la benne et je me suis dit : ça va être très, très dur. » Encordé sur un glacier, il redécouvre l’évidence : « J’avais oublié qu’en montagne, on souffre. »
Il en tire sa thèse sur la valeur pédagogique du milieu. « On fait un métier où on souffre. Les forces morales, c’est apprendre à souffrir et à faire avec. En montagne, c’est permanent — je n’ai pas besoin de faire un stage d’aguerrissement pour ça. » Et parce qu’on n’en sort pas seul — risque d’avalanche, niveaux physiques inégaux, matériel lourd à monter —, la montagne forge l’esprit de corps « à un degré que vous ne trouvez nulle part ailleurs ».
Il se souvient d’ailleurs de la question qui le taraudait avant l’Afghanistan : « Est-ce que tu vas tenir ta place de chef de section le jour où ça va péter ? » Réponse au bout d’une semaine, mis devant le fait accompli. « Évidemment qu’on a peur. Mais on prend vite le dessus, parce qu’on a les autres. »
Son conseil : le cadre d’ordre contre l’image « fun »
Invité à partager ce qu’il aurait aimé savoir plus tôt, il désigne une erreur qu’il assume avoir commise lui-même.
Les troupes de montagne traînent une réputation décontractée qui séduit les jeunes cadres. « Je suis tombé dans le panneau, jeune lieutenant : les lunettes fluo, les cheveux longs, et l’idée qu’on n’a pas besoin du cadre d’ordre parce qu’on est très proche de ses subordonnés. Ça n’a pas tenu une seconde en Afghanistan. »
Ce qui fonctionne dans l’urgence, c’est l’application des procédures, parce qu’elles constituent un langage commun. « Quand ça clashe, quand il faut la juste réaction, ça ne passe que par le cadre d’ordre. Être professionnel, tout simplement. »
Il termine sur la même ligne à propos de l’entraînement. Le bataillon manque de temps pour pratiquer, et la tentation est de faire de la « montagne plaisir » pour se remettre en jambes — « et en général, on s’aperçoit qu’on n’a fait que ça de toute la saison ». Sa règle : une ou deux sorties sans armes, puis on charge. « Vous mettez votre sac avec les munitions, les jumelles, le gilet avec les plaques, le casque sur la tête. Et je peux vous dire que la montagne plaisir, vous l’avez méritée. »
Questions fréquentes
Où est stationné le 7e BCA ?
À Varces, en Isère, depuis 2012. Le bataillon était auparavant implanté à Bourg-Saint-Maurice, en Savoie. Il dispose également de postes de montagne, notamment à Montgenèvre.
Quelles sont les missions d’un bataillon de chasseurs alpins ?
Ce sont celles de tout régiment d’infanterie — le mot « bataillon » relève de la tradition —, avec deux registres supplémentaires liés à la spécialité montagne : l’intervention et le combat en montagne grand froid. Le 7e BCA a notamment servi en Afghanistan et sur les opérations Serval, Barkhane et Sangaris.
Le drone est-il utilisable en montagne ?
Oui, mais de façon intermittente. L’altitude et les conditions météorologiques ramènent sa disponibilité à un ou deux jours sur cinq, contre environ trois sur cinq en plaine. Le bataillon le considère donc comme un multiplicateur d’efficacité à doubler systématiquement par d’autres moyens, en particulier antichars.
Faut-il être montagnard pour s’engager chez les chasseurs alpins ?
Non. Le recrutement est national : les chasseurs du 7e BCA viennent de toute la France et jusqu’à La Réunion. La formation montagne s’acquiert ensuite, du brevet d’alpinisme et ski militaire aux qualifications de chef de détachement délivrées par l’École militaire de haute montagne.
À écouter également
- #219 — Le combat en montagne du futur (7e BCA)
- #212 — Commander la 27e brigade d’infanterie de montagne
- #208 — Le groupement commando montagne du 27e BCA
- #15 — L’École militaire de haute montagne
- #249 — Former les télépilotes drone de l’armée de Terre
Pour aller plus loin sur Défense Zone
- Notre dossier sur le combat en montagne
- La 27e brigade d’infanterie de montagne
- L’École militaire de haute montagne
- Le groupement commando montagne
- Le Groupe militaire de haute montagne
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