#57 – Self défense et protection personnelle (avec Micka Illouz)

Peut-on se préparer au danger sans se raconter d’histoires ? En février 2022, Défense Zone recevait Michaël Illouz, enseignant d’arts martiaux et instructeur de tir, ancien instructeur militaire, auteur de la série Riposter parue aux Éditions Amphora. L’entretien ne porte ni sur des gestes ni sur des recettes, mais sur ce que la préparation à la confrontation révèle de celui qui s’y engage. Mythes entretenus par la fiction, illusions de compétence, pédagogie complaisante, rapport intime à la peur : l’invité démonte les représentations qui entourent la self-défense, et propose à la place une exigence de lucidité.

Les analyses développées dans cet épisode sont celles de Michaël Illouz et n’engagent que lui.

Ce qu’il faut retenir de cet épisode

  • Sa ligne directrice : un bon combattant ne fait pas nécessairement un bon enseignant, et une compétence acquise en milieu militaire ne se transpose au monde civil qu’à condition d’être traduite.
  • Sa définition de la violence prend le contre-pied du sens courant : « une contrainte exercée sur une personne ou sur quelque chose ». Le problème, selon lui, n’est pas la contrainte mais son injustice.
  • Sur la perception du danger, il avance une thèse à rebours du sens commun : ce qui a changé tient moins au niveau réel de la violence qu’à notre désaccoutumance à son égard.
  • Sa règle d’entraînement tient en un mot : la non-complaisance. S’entraîner mollement, dit-il, ne rend service à personne.
  • Ce que la confrontation enseigne d’abord, c’est ce que l’on est. Le discours que l’on se tient sur soi-même ne résiste pas à l’épreuve.
  • Son conseil final : se méfier des enseignants qui ne pratiquent plus, et, pour qui vise l’uniforme, lire ce qu’ont écrit les anciens.

Enseigner avant tout

L’invité se présente sans emphase : il enseigne. Des arts martiaux, du tir, qu’il tient pour une discipline martiale à part entière, et tout ce qui touche à la sûreté des personnes. Il a commencé très jeune, au point d’avoir été l’un des plus jeunes enseignants de la structure où il se formait : le plaisir de transmettre a précédé la maîtrise.

L’écriture est venue du même mouvement : à mesure que les connaissances s’empilaient, il a trouvé utile de les coucher sur le papier, autant pour les ordonner que pour les diffuser. Au moment de l’enregistrement, il avait publié deux ouvrages, depuis fondus et augmentés d’inédits dans un titre unique paru en février 2024. Ce point de départ détermine son regard sur ses pairs : la question qui traverse l’entretien n’est jamais « qui est le meilleur », mais « qui sait faire comprendre ».

Le fantasme du militaire infaillible

Le premier sujet abordé est celui des anciens militaires qui se lancent dans la formation civile. Son regard est positif, à deux conditions qu’il pose immédiatement : que ce qui est enseigné soit plausible, et qu’il soit adapté au monde civil. Il connaît d’excellents opérateurs capables d’opérer ce transfert, et d’autres restés sur des logiques strictement militaires. Cette persistance entretient chez le public un fantasme : le militaire forcément excellent au corps à corps, le militaire forcément excellent au tir.

Son objection est d’ordre pédagogique, pas technique. Être un bon combattant ne fait pas de vous un bon enseignant, rappelle-t-il, et c’est vrai de toutes les disciplines. Certains ont la fibre et une réelle joie à transmettre ; d’autres manquent de recul, parce qu’ils enseignent depuis trop peu de temps. Il se garde de juger la valeur opérationnelle de ces hommes, dont il n’a pas partagé les unités : il juge ce qu’il voit de l’extérieur, la manière dont ils font apprendre. Le critère qu’il retient pour les départager est l’ouverture, car la compétence isolée se sclérose.

Interrogé sur la formation aux armes dans les administrations françaises, sujet déjà abordé dans un précédent épisode du podcast consacré à la formation au tir, il livre une lecture mesurée. Il observe que les pays anglo-saxons externalisent plus volontiers ces formations vers des organismes affranchis des contraintes du secteur public. Il constate surtout un fait concret : des policiers et des militaires s’entraînent sur leur temps libre, dans des stands civils, pour entretenir des acquis que le rythme institutionnel ne suffit pas à consolider. Il précise aussitôt ne pas être compétent sur l’organisation étatique de ces formations.

Une société désaccoutumée de la violence

La conversation bascule ensuite vers une question de fond : pourquoi cet engouement pour la self-défense ? L’animateur avance deux hypothèses, la médiatisation des événements et l’influence du cinéma. L’invité en récuse en partie la prémisse. Ce qui a changé, soutient-il, tient moins au niveau de la violence qu’à notre rapport à elle : nous en sommes déshabitués, et ce qui nous est devenu étranger nous effraie davantage. Il rappelle que les sociétés européennes ont longtemps organisé des châtiments publics, en ajoutant que ce constat n’appelle aucun retour en arrière.

De là découle son analyse de la peur contemporaine. Un événement violent proche frappe infiniment plus qu’un événement lointain de bien plus grande ampleur : c’est la loi de proximité, et elle gouverne l’émotion collective. Il ajoute une observation plus fine : une catastrophe naturelle, même dévastatrice, traumatise moins qu’une agression humaine de moindre ampleur, parce que ce qui heurte n’est pas seulement le dommage mais la négation de l’empathie d’un être humain envers un autre.

Il refuse pour autant de disqualifier la peur, qu’il tient pour un outil, et distingue la peur raisonnable de la peur déraisonnable. Ce qu’il observe est une inhibition généralisée sans rapport avec les capacités physiques : ceux qui redoutent un examen ou une prise de parole en public réagissent de même devant une incivilité. La difficulté n’est pas d’être capable, elle est de s’autoriser à agir.

« La violence, c’est une contrainte »

C’est le passage le plus dense de l’entretien, et le plus inattendu. Lors de ses conférences, raconte-t-il, il demande à son auditoire ce qu’est la violence ; la réponse est invariablement péjorative. Sa définition à lui est neutre et volontairement dépouillée : une contrainte exercée sur une personne ou sur quelque chose, qui ne passe pas nécessairement par la force et qui peut être psychologique. Il note que la nature elle-même fonctionne ainsi, et que nous jugeons violents des mécanismes que nous savons pourtant régulateurs.

Cette neutralité de définition ne débouche sur aucune complaisance. Ce qui lui pose problème, dit-il, ce n’est pas la violence en elle-même mais l’injustice de la violence : la contrainte exercée sans raison sur une personne qui ne peut pas s’y opposer. C’est la seule frontière morale qu’il trace, et il la tient pour suffisante. Ce qu’il enseigne en premier lieu n’est donc pas un savoir-faire mais une prise de conscience : ce que la violence est, ce qu’elle coûte, où elle s’arrête. Il pose ce dernier point comme un principe : une réaction de défense a une fin, et cette fin arrive plus tôt qu’on ne le croit.

Il ajoute une remarque sur lui-même qui éclaire le reste : il n’a jamais abordé sereinement une confrontation, il exècre cela, et cela ne l’intéresse pas. Ce n’est pas le goût du combat qui structure son propos, mais la conscience de son coût. Quand une situation n’est plus négociable, la première option qu’il cite est de partir si c’est possible.

Les héros impossibles du cinéma

Sur l’influence de la fiction, sa réponse est nuancée : oui et non. Les films d’arts martiaux ont toujours existé, et il reconnaît sans détour qu’ils lui ont donné, enfant, l’envie de pratiquer. Ce qui a changé n’est donc pas leur existence mais leur régime de vraisemblance. Les héros d’aujourd’hui, de John Wick à Jason Bourne, sont mis en scène de façon bien plus réaliste que leurs prédécesseurs et simultanément bien plus inaccessibles : des personnages entraînés toute leur vie, dotés de capacités que rien ne vient limiter, ni la fatigue, ni la blessure, ni le temps de récupération.

Le mécanisme qu’il décrit est double. D’un côté, un public convaincu qu’il faut appartenir à une unité d’élite pour atteindre un certain niveau ; de l’autre, des professionnels qui jouent de cette croyance. Entre les deux prospère une zone d’illusion où l’on confond la performance cinématographique et la compétence réelle. Ce qui disparaît dans ces représentations, insiste-t-il, c’est le prix à payer : la rusticité, la durée, l’usure du corps. Il parle de la sienne sans détour, de ses années de pratique commencées très jeune et des séjours à l’étranger consentis pour se former, dont il dit que tous les moments n’ont pas été agréables. Il en donne un parallèle qui parlera au public du podcast : les jeunes engagés qui découvrent en formation initiale que l’armée n’est pas un jeu vidéo.

Il conclut par une remarque que l’on n’attend pas dans la bouche d’un instructeur de tir. Quel intérêt, pour un civil, de vouloir ressembler à ces personnages ? Aucun, et ce genre de motivation est selon lui identifié très vite et peu bienvenu.

S’entraîner sans se rassurer

Le cœur pédagogique de l’entretien tient dans un mot : la non-complaisance. Quand on demande à des élèves de jouer un rôle agressif dans une mise en situation, ils rient au bout de deux minutes. Ils ne sont pas à l’aise, parce que tenir ce rôle suppose de suspendre son empathie, et que rien ne les a préparés à exercer cette capacité.

Il transpose ce constat à l’entraînement courant. En ménageant l’autre, on ne lui rend pas service. Il distingue deux temps : celui de la technique, où l’apprentissage prime, et celui de la mise en situation, où il faut apprendre à être dur avec la personne en face. Dur, précise-t-il, et non méchant : la dureté sert l’apprentissage, la méchanceté le compromet. Il s’applique la règle à lui-même et dit s’entraîner avec des partenaires qui ne lui font aucun cadeau.

Sa conception de l’enseignement s’organise autour de cette tension. Il faut d’abord donner les outils, puis sortir l’élève de sa zone de confort, sans quoi il rentre chez lui persuadé d’avoir réglé la question. La bonne conclusion d’une séance n’est pas « je sais faire », c’est « qu’est-ce que je peux faire de mieux ».

Il défend enfin l’intérêt des mises en situation, tout en reconnaissant leur limite avec honnêteté. Aucun scénario ne reproduit la malveillance réelle d’une personne indifférente à ce qu’elle inflige, et c’est cette dimension qui manque même aux pratiquants les plus aguerris. Il en ajoute une seconde, celle de la solitude : l’entraînement collectif porte ceux qui le partagent, alors que l’isolement, lui, ne se simule pas.

Ce que la confrontation révèle

La partie la plus personnelle de l’entretien porte sur ce que l’épreuve apprend à celui qui la traverse. Sa thèse est simple : on peut se raconter n’importe quoi tant que rien ne vient le vérifier. Il décrit la mécanique d’excuses qui suit une expérience ratée, puis le moment où elle cesse de fonctionner, celui où l’on se retrouve seul avec soi-même, la nuit, sans interlocuteur à convaincre. Là, dit-il, on sait qui l’on est.

Il en tire une exigence d’humilité qu’il applique aussi aux réussites. Avoir tenu sept fois ne garantit rien pour la huitième : l’état du jour compte, et un homme qui vient de traverser une épreuve personnelle ne dispose pas des mêmes ressources.

Il évoque aussi l’inverse de la victoire, et c’est l’un des passages les plus sobres de l’échange : accepter qu’il existe des situations où l’on ne peut rien. Il ne présente pas cette reconnaissance comme une défaite mais comme une donnée, et ajoute que le constat lucide de ses propres limites indique justement jusqu’où il ne faut pas s’aventurer. C’est peut-être la formulation la plus utile de tout l’entretien : la préparation sert d’abord à savoir ce que l’on ne peut pas faire.

Choisir un enseignant crédible

Interrogé en fin d’échange sur les conseils qu’il donnerait à un débutant, il répond d’abord par la négative : ne pas se laisser berner. Un enseignant qui ne pratique plus avec ses élèves mérite selon lui peu de crédit. Il accepte parfaitement l’inexpérience à une condition : qu’elle soit annoncée. L’humilité de le dire vaut mieux que l’expérience qu’on n’a pas. Sa seconde mise en garde vise le recours à un vocabulaire savant pour tenir lieu de compétence, procédé difficile à déceler de l’extérieur et d’autant plus efficace.

Vient enfin son conseil de progression, qui surprendra ceux qui attendaient un plaidoyer pour sa spécialité. Il recommande de commencer par une discipline de combat éprouvée, et de venir ensuite seulement à la self-défense : la self-défense n’est pas une discipline, c’est un concept. Un pratiquant confirmé d’un sport de combat qui se défend le fait avec ce qu’il a appris, sans avoir besoin d’une étiquette supplémentaire. Tout dépend, en dernier ressort, du professeur bien plus que de l’école affichée. C’est aussi l’occasion d’écouter le point de vue complémentaire développé dans l’épisode #232 : Self-défense et protection personnelle (avec Guillaume Morel, Protegor), consacré pour sa part à la sécurité personnelle au quotidien.

Sur son propre parcours, il se montre modeste : il dit avoir eu beaucoup de chance, la passion du combat ayant précédé tout plan de carrière. Aux jeunes qui souhaitent rejoindre une unité militaire, il donne un conseil cohérent avec tout ce qui précède : lire ce qu’ont écrit les anciens, discuter avec eux, éviter de fantasmer. Les témoignages de soldats français des conflits passés donnent selon lui une vision d’ensemble de ce que le métier est réellement, plutôt que de ce qu’on imagine qu’il est. Rester ancré dans la réalité : c’est la dernière phrase de l’entretien, et sans doute son résumé le plus exact.

Ce que dit la loi

La self-défense n’est pas une catégorie juridique. Le droit français aborde la question par deux voies distinctes : d’un côté la légitime défense, cause d’irresponsabilité pénale définie par le code pénal, de l’autre la réglementation des armes, portée par le code de la sécurité intérieure. Les éléments qui suivent reprennent les textes tels que les publient Légifrance et service-public.fr, sans les interpréter.

  • La légitime défense est définie aux articles 122-5 et 122-6 du code pénal, au sein du chapitre consacré aux causes d’irresponsabilité ou d’atténuation de la responsabilité pénale, qui regroupe les articles 122-1 à 122-8.
  • Cinq conditions cumulatives sont posées : l’atteinte doit être injustifiée ; la défense s’exerce au profit de soi-même ou d’autrui ; la riposte est concomitante à l’agression ; elle est nécessaire ; les moyens employés sont proportionnés à la gravité de l’atteinte.
  • Pour la défense des biens, la proportionnalité est appréciée strictement, et la légitime défense ne peut en aucun cas justifier un homicide volontaire.
  • L’article 122-6 du code pénal prévoit une présomption de légitime défense dans deux cas : repousser, de nuit, l’entrée par effraction, violence ou ruse dans un lieu habité ; se défendre contre les auteurs de vols ou de pillages exécutés avec violence.
  • Le port et le transport d’objets classés comme armes relèvent des articles L315-1 et L315-2 du code de la sécurité intérieure. Hors du domicile, le port et le transport sont interdits sans motif légitime, y compris pour les armes de catégorie D dont l’acquisition et la détention sont libres pour les personnes majeures.
  • L’appréciation du motif légitime tient aux circonstances de lieu et de temps, au type d’arme portée et au profil du détenteur. Les sanctions applicables figurent aux articles L317-1 à L317-12 du code de la sécurité intérieure.

Informations vérifiées en septembre 2026. Ceci n’est pas un conseil juridique.

Questions fréquentes

La self-défense est-elle une discipline à part entière ?

Pour Michaël Illouz, non : c’est un concept plutôt qu’une discipline. Un pratiquant confirmé d’un sport de combat qui se trouve contraint de se défendre le fait avec ce qu’il a travaillé, sans avoir besoin d’une étiquette distincte. C’est pourquoi il recommande de commencer par une discipline de combat éprouvée. Il ajoute que la qualité de ce que l’on apprend dépend beaucoup plus de l’enseignant que de l’école affichée.

Que dit la loi française sur la légitime défense ?

La légitime défense est définie par les articles 122-5 et 122-6 du code pénal, dans le chapitre consacré aux causes d’irresponsabilité pénale. Cinq conditions cumulatives sont posées : l’atteinte doit être injustifiée, la défense doit viser sa propre personne ou autrui, la riposte doit être concomitante à l’agression, elle doit être nécessaire et les moyens employés doivent être proportionnés à la gravité de l’atteinte. Pour la défense des biens, la proportionnalité est appréciée strictement et un homicide volontaire n’est jamais justifié. L’article 122-6 prévoit par ailleurs une présomption dans deux cas précis, dont celui du fait de repousser de nuit l’entrée par effraction, violence ou ruse dans un lieu habité. Informations vérifiées en septembre 2026 ; ceci n’est pas un conseil juridique.

Peut-on transporter un objet de défense sur soi en France ?

Le code de la sécurité intérieure encadre le port et le transport d’objets classés comme armes à ses articles L315-1 et L315-2 : hors du domicile, le port et le transport sont interdits sans motif légitime. Cette interdiction s’applique également aux armes de catégorie D, dont l’acquisition et la détention sont pourtant libres pour les personnes majeures. L’appréciation du motif légitime dépend des circonstances de lieu et de temps, du type d’arme et du profil du détenteur. Les sanctions applicables sont prévues aux articles L317-1 à L317-12 du même code. Informations vérifiées en septembre 2026 ; ceci n’est pas un conseil juridique.

Qui est Micka Illouz ?

Michaël Illouz, connu sous le nom de Micka Illouz, est enseignant d’arts martiaux et instructeur de tir, spécialisé dans les questions de sûreté et de protection personnelle. Ancien instructeur militaire après un passage dans l’armée de Terre, il se consacre à l’enseignement, à l’écriture et à la vulgarisation. Il est l’auteur de la série Riposter, publiée aux Éditions Amphora : deux volumes parus avant cet entretien de février 2022, réunis et augmentés d’inédits dans un titre unique paru en février 2024.

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