Né le 1er janvier 1925 en Moselle, Achille Muller avait quinze ans quand l’Allemagne a annexé son département. À dix-sept, il a pris son vélo et il est parti — franchir la frontière, traverser le Doubs, passer les Pyrénées, rejoindre Gibraltar à la nage — pour s’engager dans les SAS de la France libre. Il est revenu en France en juin 1944, en planeur, au volant d’une jeep. Puis il y a eu l’Indochine, une embuscade, et la captivité. Quatre-vingts ans plus tard, il raconte. Un épisode d’une heure et demie, et un témoignage rare.
Ce qu’il faut retenir de cet épisode
- Il quitte la Moselle annexée à dix-sept ans, seul, en promettant du beurre à un garde-frontière allemand. « Il attend toujours son beurre. »
- À Londres, les Britanniques le gardent 72 jours : son évasion leur paraît trop belle pour ne pas être celle d’un espion.
- Il refuse une formation de pilote de chasse aux États-Unis pour ne pas manquer le débarquement : « je préfère être simple soldat ici que sous-lieutenant aux États-Unis ».
- Il se pose en Bretagne en planeur, de nuit, entre deux rangées de pommiers — et embrasse le sol en descendant de sa jeep.
- Trois jeeps prennent la reddition de 2 500 Allemands. Un Américain lui répond : « vous, les Français, vous êtes tous cinglés ».
- La phrase qu’il n’a jamais oubliée : « Tous les soldats du monde sont des frères d’armes. Ils sont simplement envoyés au casse-pipe par des salopards. »
« Nous vous avons fait l’honneur de faire de vous des Allemands »
Tout commence par une affiche placardée dans les rues de Forbach. Son père, employé des chemins de fer, portait encore l’uniforme français ; la famille se croyait toujours française. Le texte allemand annonce l’incorporation des Mosellans dans la Wehrmacht. « Là, je n’étais plus d’accord du tout. J’ai dit à mon père : puisque j’ai l’âge de servir, je vais servir dans l’armée française. »
Le départ tient de la débrouille adolescente. Il pédale jusqu’à Gravelotte, chez un oncle, à qui il demande s’il ne connaîtrait pas un garde-frontière disposé à le laisser passer contre du beurre — denrée introuvable en Allemagne. L’oncle trouve un homme de quarante-cinq ans, père de quatre enfants. Heure et date convenues, la barrière s’ouvre et se referme sans qu’il ait à s’arrêter. « Comme je le dis pour faire rire les saint-cyriens : il attend toujours son beurre. J’espère bien que mon oncle en a trouvé, car il le méritait — il a risqué sa vie. »
À Jarny, il va droit à la gendarmerie : « J’ai toujours pensé que les gendarmes ne pouvaient pas trahir. Et j’ai bien fait. » On l’installe dans une pièce à part et on échange ses tickets de rationnement allemands contre des français.
Le passage vers la zone libre
Reste le Doubs à franchir, tous les ponts étant gardés. Il monte dans un train avec son vélo, lit la liste des gares affichée dans le wagon, en choisit une au hasard parce qu’elle lui semble minuscule, et descend.
Dans le village, il entre dans un hôtel-restaurant et demande à manger. La patronne le devine aussitôt : « Je parie que vous voulez passer de l’autre côté. » Elle connaît un passeur. Le fils du passeur vient le chercher. Le prix à payer sera son vélo — un vélo neuf, ce qui le choque encore.
Il ne passe pas seul : un couple et deux enfants l’accompagnent, un couple qu’il identifie immédiatement comme juif. Le passeur connaît l’horaire immuable de la vedette allemande qui patrouille sur la rivière. Il faut traverser un bois, dans la boue jusqu’aux chevilles. Il conseille à la mère d’ôter ses chaussures à talons, puis prend les deux enfants — l’un sur les épaules, l’autre dans le dos. Une barque à rames les attend.
De l’autre côté, un second fermier réclame lui aussi son dû. Il proteste : il a déjà donné son vélo. C’est le père de famille qui paiera pour lui.
Lyon, et l’insigne cousu sur la poitrine
À Lyon, un service d’accueil pour réfugiés lui trouve un logement — chez une jeune femme communiste qui lui pose la question dès l’entrée — et l’envoie chercher des papiers auprès du commissaire du quartier, en le prévenant : « c’est un vichyste ».
L’entretien est mémorable. Le commissaire hurle : « Vous venez ici alors qu’on envoie nos garçons au STO, et vous venez manger notre pain ! » Il finit tout de même par lui faire établir une carte d’identité, en grommelant. Muller ressort furieux — « mon père m’a toujours dit : ne te laisse jamais marcher sur les pieds ».
Il faut maintenant trouver la Résistance, et il emploie pour cela une méthode d’une audace tranquille. Dans une boutique, il achète un insigne portant une croix de Lorraine, des chardons et la devise Qui s’y frotte s’y pique. Il le coud sur sa poitrine et se promène dans Lyon. Sur un pont, un homme s’arrête : « Bravo, la croix de Lorraine. »
L’homme l’emmène dans un bistrot, l’interroge, puis lui fait un aveu qui le met en danger : il dirige un groupe de résistance. Il est boucher, n’a pas d’enfants, et invite le gamin à déjeuner tous les dimanches. « Je ne lui faisais pas plaisir : chez lui, on mangeait bien. »
Les Pyrénées, un revolver et six balles
Quand les Allemands envahissent la zone libre, il faut repartir. Il rejoint Perpignan avec deux compagnons de rencontre — un réserviste franco-britannique et un jeune Espagnol —, puis Prats-de-Mollo.
À Perpignan, le franco-britannique se met à boire et hurle dans la salle qu’il « emmerde les Allemands » — alors que deux d’entre eux sont attablés. Muller les rassure, fait monter l’ivrogne et pose ses conditions : « Ou bien c’est moi qui commande, ou je pars seul. »
Le chef de son groupe lyonnais lui avait remis un petit revolver et six balles — il n’en avait pas davantage. Les gendarmes de Prats-de-Mollo lui conseillent de le garder pendant le passage et de le confier au passeur une fois en sécurité, pour qu’il le leur rapporte : ce sera le signal qu’il est arrivé.
Sentant un flottement en route, avec des patrouilles allemandes d’un côté et la garde civile espagnole de l’autre, il montre l’arme au passeur : « Il y a six balles. Cinq pour ceux qui essaieraient de m’arrêter, parce que je ne me laisserai pas prendre. Et si par hasard vous me lâchiez, il y en a une pour vous. » La nuit, dans la paille, il le tient par le ceinturon. L’homme n’a pas bougé.
Madrid, une trahison, et un hôpital psychiatrique
Barcelone, puis Madrid, de consulat britannique en consulat britannique. Logé d’abord chez un ouvrier si pauvre que sa maison en construction a des sacs à pommes de terre en guise de fenêtres — et dont la femme, payée par le consulat, le sert comme au grand hôtel.
Un homme est chargé de faire circuler les évadés. Le jour où celui-ci ne vient pas, Muller décide, contre l’avis de son logeur, d’aller lui-même au consulat. On l’y accueille en lui apprenant qu’il est le seul rescapé d’une trahison : l’homme est parti avec tous les autres, dont on ignore le sort.
Confié à l’ambassade américaine, il est hébergé dans un hôpital pour malades mentaux, chez un médecin républicain en liberté surveillée. Reste à expliquer sa présence au personnel. Sa solution : il parle allemand, il sera un pilote allemand tombé sur la tête, mis au repos. « C’était vraiment tiré par les cheveux, mais ça lui convenait. » Il a dix-huit ans, et les filles de la cuisine lui font goûter les plats.
Gibraltar : le morse, la Marseillaise et la nage
Un autocar l’emmène vers le sud, jusqu’à Algésiras. Puis un pêcheur espagnol embarque trois évadés à l’avant, là où l’on met les filets — « ça sentait très mauvais, mais nous étions à l’abri ». À mi-chemin, il stoppe : les garde-côtes ne laissent passer personne.
Muller, qui a été scout, connaît le morse. Il demande des allumettes et envoie trois fois le signal de détresse. Un projecteur les balaie. « Pour qu’ils sachent bien qui nous sommes, on va chanter La Marseillaise. » Ils la braillent, dit-il, parce qu’ils se savent sauvés. Une échelle de corde tombe sur sa tête. À bord, des Américains — et un matelot qui tend un plateau avec trois cafés et trois paquets de cigarettes.
L’affaire n’est pourtant pas terminée. Embarqué sur un bâtiment français, il entend le commandant annoncer : « S’il y a un gaulliste parmi vous, je le mets aux fers. » Personne ne bouge. Sur le pont, un marin lui pose la question à voix basse ; il répond oui. « Alors tu fermes ton clapet. Cette nuit nous faisons du charbon, tu passeras par-dessus bord et tu iras à Gibraltar à la nage. »
Il savait nager. C’était un 10 février. Deux mains le hissent sur le quai : le même sous-officier britannique que la veille. Le capitaine, lui, s’excuse presque — l’ordre était de ne pas s’occuper des destinations. Le lendemain arrive un grand gaillard qui lui dit : « Mon petit, je suis navré, c’est de ma faute. » Muller l’engueule, puis se laisse serrer dans ses bras. Il signe un engagement provisoire, reçoit un uniforme britannique et deux écussons « France » à coudre. Un marin s’étonne de sa dextérité. « J’avais une mère qui espérait toujours avoir une fille. Elle a eu un garçon — elle lui a appris à coudre. »
72 jours suspect
Quatre jours de traversée en zigzag jusqu’à Southampton, à cause des sous-marins. Il dort sur le pont, dans son hamac, plutôt que dans l’entrepont enfumé. Un officier marinier le réveille : « Who are you? » — « Frenchman. » — « Fucking Frenchy… stay here. » La consigne circulera : personne ne le fera redescendre.
À l’arrivée, on l’emmène à la Patriotic School. « Je me suis dit : une école patriotique, c’est formidable. » Il découvre des barbelés et des miradors. Bon lit, bonne nourriture, deux à trois heures de cours d’anglais par jour assurés par des bénévoles — et 72 jours d’interrogatoires, en allemand et en français. Venir de la Moselle annexée jusqu’en Angleterre sans se faire prendre leur paraissait tout simplement trop beau.
Il comprendra plus tard pourquoi on l’a relâché. Deux inconnus se sont un jour présentés chez son oncle de Gravelotte. Ils ont mangé, puis ont disparu pendant qu’il était à la cuisine. Sous les assiettes, l’oncle a trouvé des livres sterling. « Il a dit : ça, c’est Achille. Et c’était vrai. Ils avaient vérifié mon histoire. Ces gens-là faisaient bien leur travail. »
Le refus qui décide de tout
À Londres, il annonce vouloir être pilote de chasse — son rêve d’enfant. Le médecin l’examine et le déclare parfait : « Tu es petit, dans les Spitfire le plafond n’est pas très haut. »
Puis un officier d’orientation lui explique la marche à suivre : formation aux États-Unis, statut d’officier pour la durée de la guerre, solde et avantages. Durée : deux ans. « J’ai dit non. D’ici deux ans, on aura débarqué. » On lui répond que personne ne sait quand aura lieu le débarquement. « Je ne sais pas non plus, mais je ne prends pas le risque. Je préfère être simple soldat ici que sous-lieutenant aux États-Unis. » Il ajoute, quatre-vingts ans après : « Et j’avais raison. »
Son arrivée au camp donne le ton. Un caporal lui barre l’escalier du bureau du capitaine, le toise et lâche : « Alors, on prend les fillettes maintenant. » Il ne mouffette pas. Puis le capitaine, après quelques questions, le reprend d’un air féroce : « On ne dit pas oui oui mon capitaine, mais oui mon capitaine ! » — avant d’éclater de rire et de lui serrer la main : « je fais le coup à tous ceux qui arrivent ».
Le lendemain, il défile à Londres. Il ne sait pas manier les armes ; un caporal lui lance un fusil, et deux heures plus tard il connaît tous les mouvements. On le place au dernier rang, encadré par deux grands chargés de veiller à ce qu’il ne fasse pas de bêtise.
Trois brevets et un record du monde
Il est breveté parachutiste trois fois : par les Polonais, par les Britanniques, puis par la France libre. De l’instructeur polonais, qui ne parlait pas français, il a retenu tout le programme pédagogique : « Parachutiste cassé, pas bon parachutiste. Bon parachutiste, pas cassé. » Les sauts se font d’abord depuis un ballon, puis d’un vieux bombardier en bois que les Anglais surnommaient « le cercueil volant ».
Volontaire pour une section chargée d’essayer les parachutes et les avions nouveaux, il découvre un monde à part — sans parachute ventral, « et si le dorsal ne s’ouvrait pas, de toute façon ça ne durait pas longtemps, on sautait tous très bas ». Un jour, le lieutenant leur annonce qu’ils viennent de battre le record du monde de vitesse de sortie : vingt hommes en sept secondes et demie. Ils n’y pensaient pas ; on leur avait seulement demandé de se serrer pour atterrir groupés. « Réflexion faite, on a compris que les Américains, qui sautent avec un ventral de vingt centimètres de plus, ne pourraient jamais nous battre. »
C’est aussi la découverte des Britanniques, et particulièrement des plieuses de parachutes, qui avaient décrété que les parachutistes français étaient « leurs » parachutistes — et réciproquement. Lui qui vient d’une France où il fallait se présenter au père avant d’adresser la parole à une jeune fille découvre les bals à lady’s choice et cette curiosité qu’on appelle la kiss dance : la lumière s’éteint, il faut embrasser sa partenaire. « Pourquoi pas ? Ça ne fait pas mal. »
Bourgoin, « le voyou des voyous »
La brigade SAS se constitue sous les ordres du général McLeod, avec deux bataillons britanniques et deux bataillons français. Le sien, le 4e, est commandé par Bourgoin — le commandant manchot, réserviste, allergique à la paperasse. « Quand on disait que nous étions des voyous, lui était plus voyou que nous. Type formidable. »
Il en donne une preuve savoureuse. En manœuvre en Écosse, la section emporte de la graisse végétale et des plats. Muller, tireur d’élite, est chargé des lapins : il repère avant l’étape les versants exposés au sud-ouest, se couche près des terriers et attend que la curiosité fasse sortir les bêtes. Un camarade, lui, « pêchait la truite à la grenade », en postant des hommes à la sortie du bassin pour rejeter les petites. Le président de la société de pêche débarque au camp en hurlant. Bourgoin le laisse parler jusqu’au bout, se tourne vers le médecin — « alors toubib, les hommes se portent bien ? » —, puis revient vers le plaignant : « Vous voulez combien ? » Et comme l’autre insiste : « Vous allez vous battre avec nous ? Non ? Alors qu’est-ce que vous foutez ici ? »
L’entraînement, lui, n’a rien de folklorique : 40 kilomètres à marche et course avec 35 kilos sur le dos, sac pesé au départ, chronomètre britannique à l’arrivée. Un jour, un ami alsacien lui annonce qu’il a de la fièvre et ne pourra pas suivre — or l’échec vaut élimination, la hantise de tous. Muller organise : deux camarades le calent de chaque côté, lui le tient par la ceinture, « je le pousse dans les montées et je le retiens dans les descentes ». Ils passent tous.
Une dernière anecdote clôt la période anglaise. Un capitaine britannique se présente un jour au camp : « Vous vous souvenez d’un monsieur qui vous a trahis à Madrid ? Nous l’avons retrouvé. » Douze balles.
Bretagne, juin 1944 : arriver en planeur
Désigné chef de la jeep de son chef d’escadron — un saint-cyrien qui le choisit parce qu’il parle allemand et anglais —, il découvre l’armement des SAS : carabine à crosse pliable, Colt, mitraillette à crosse de bois munie d’une sécurité, plus deux armes blanches — un couteau de tranchée et une dague portée dans une gaine cousue à l’intérieur du pantalon, seul le manche dépassant.
La cavalerie part la dernière, et par planeur. On leur présente le Waco américain, plus léger que les modèles britanniques en bois « qui se cassaient la pipe facilement », et capable d’emporter une jeep. Chaque bombardier n’en remorque qu’un seul : « ils nous ont gâtés ».
Il se revoit raser les flots pour ne pas être repéré, les Spitfire tournoyant au-dessus. Puis la Bretagne, et les gens qui agitent des mouchoirs blancs. À l’atterrissage, la nuit tombe et une ferme en flammes trompe une partie des équipages : ils se posent dans un verger. Par chance, les Bretons avaient aligné leurs pommiers. Le planeur se glisse entre deux rangées — devant eux, un autre s’est encastré dans un arbre.
Il descend la jeep, saute à terre et embrasse le sol. Le lieutenant, peu porté sur l’émotion, s’étonne : « Qu’est-ce que tu fais ? » — « J’embrasse la terre de France. » — « Bon. Les Allemands ne sont pas loin, on a intérêt à se tirer vite fait. »
Sur la route du premier village, Locoal-Mendon, il se range machinalement à gauche, comme en Angleterre, et toute la colonne l’imite. Le porte-fanion basque du bataillon lui hurle : « Nous sommes en France, on roule à droite ! » Tout le monde éclate de rire.
La religieuse, et le champ de mines
Deux souvenirs bretons, qu’il raconte avec le même détachement.
Le premier : la jeep longe un ruisseau bordé de peupliers, de l’autre côté une route, et sur la route un convoi allemand dont le dernier véhicule tracte un canon antichar « qui aurait pu nous flinguer sans aucun problème ». La consigne au mitrailleur est simple : si un servant descend du camion, tu ouvres le feu. Personne ne descend. Et là, une religieuse surgit sur sa gauche en criant « Vive les Américains ! » — « Ma sœur, nous sommes français. » — « Alors vive les Français ! » Elle lui prend la tête et l’embrasse sur la bouche avant de repartir comme elle est venue. Le mitrailleur, laconique : « Elle t’a pris pour Jésus. »
Le second : une reconnaissance vers Quiberon. Il avait expliqué à son lieutenant qu’il pouvait identifier au nez l’occupant d’un bunker — les Allemands sentaient le cirage, les Anglo-Saxons le désinfectant. Envoyé flairer un fortin, il revient : « Ce sont des Allemands, ça sent le cirage. »
Plus loin, un champ de mines antichars à ciel ouvert, pas même camouflé, du modèle qu’ils avaient étudié en Angleterre. Il ordonne à ses mitrailleurs de se mettre dans le fossé ; le lieutenant refuse de bouger — « si toi tu restes debout, je reste debout ». Il repère les fils d’acier reliant les mines, sait qu’une traction comme une pression les fait sauter, appuie prudemment : rien. Les mines sont disposées en quinconce, et il calcule que l’écartement de ses roues lui permet de passer. Il passe. « Saint-cyrien têtu », le lieutenant est resté à bord.
Au bout de la route, un arbre couché en travers, et un capitaine allemand qui les observe aux jumelles, jambes écartées. Ils font demi-tour — mitrailleuses pointées vers le ciel, pour ne pas provoquer. Il apprendra bien après la guerre, photo à l’appui, qu’un canon était pointé sur eux.
Sur la Loire : deux coups de feu, et 2 500 prisonniers
L’escadron reçoit ensuite mission de tenir le flanc sud des Alliés sur la Loire. Détail qu’il tient à donner : ils n’avaient guère besoin de radio, car ils utilisaient le téléphone civil. « Les Allemands téléphonaient, les résistants téléphonaient, et nous, on téléphonait. »
Un pont, un lieutenant américain qui veut le faire sauter, et un dialogue que Muller traduit en l’adoucissant beaucoup. L’Américain finit par retirer ses charges en promettant un rapport : « on va vous faire sauter vos galons ». Il le croyait officier.
Puis vient la seule scène de l’épisode où il tue un homme, et il la raconte sans emphase ni complaisance. Alerte à 5 heures du matin dans un village ; il part en tête pour éloigner le combat des maisons ; il tombe sur le camion d’avant-garde d’une colonne allemande. Sept hommes en sautent et les mettent en joue. Il avait un accord avec son mitrailleur avant : « J’étais debout, j’ai coupé le moteur, tiré le frein, et je lui donne un coup de pied dans les tibias. Il ouvre le feu. » Le capitaine allemand s’enfuit. Muller le poursuit, crie Halt. L’homme s’arrête, tire deux coups de pistolet, le manque. « J’ai répondu par deux coups. Lui m’a raté, moi je ne l’ai pas raté. » Et cette phrase, quatre-vingts ans plus tard : « C’était dommage, car ses camarades se sont rendus huit jours après. S’il s’était rendu ce jour-là, il aurait vécu une vie normale. »
Le commandant leur ordonne de poursuivre la colonne : elle se rendra peut-être. À un carrefour, ils tombent sur un rassemblement de véhicules, de canons antiaériens et antichars. Muller descend seul et demande à un officier de marine allemand s’il veut se rendre. Réponse : « Moi oui, je sais que la guerre est perdue. Mais je ne connais pas les chefs de corps avec lesquels je me suis regroupé ici. Je vais leur poser la question. » Tous acceptent.
Reste à convoyer 2 500 hommes armés avec trois jeeps. L’officier allemand prévient : si un résistant tire, tout le monde y passe. À chaque village, Muller fait donc chercher le chef de la Résistance et lui donne la même consigne : drapeaux et fleurs si vous voulez, mais armes à la bretelle et pas une cartouche dans le canon. Puis il demande au maire du deuxième village de loger les prisonniers. « Combien ? » — « 2 500. » — « Dans mon village ?! » — « Vous avez des ordres pour l’armée française ? Faites pareil. »
Insomniaque, il passe la nuit à faire le tour des postes avec un adjudant allemand mis à sa disposition. À trois ou quatre heures du matin, il trouve les sentinelles — un résistant, un Allemand — assises par terre, fusils posés, échangeant du casse-croûte et du chocolat et discutant tant bien que mal.
« J’ai compris ce jour-là que tous les soldats du monde sont des frères d’armes. Ils sont simplement envoyés au casse-pipe par des salopards, des dictateurs comme Hitler. Je n’ai jamais oublié ça. »
Au matin, les Américains s’étonnent : vous ne les avez pas désarmés ? « Nous avons trois jeeps. Comment voulez-vous ? » Il leur explique posément comment procéder — armes antichars ici, armes lourdes là, hommes par trois dans les baraques. L’Américain réfléchit et conclut : « Vous, les Français, vous êtes tous cinglés. »
L’Indochine, l’embuscade, la captivité
Sorti de Coëtquidan sous-lieutenant, il reçoit en permission à Forbach un télégramme du ministère de la Guerre : on cherche des instructeurs pour former des bataillons parachutistes vietnamiens. Son père se met au garde-à-vous : « Mon fils, la France a encore besoin de toi. » Il s’engage — « j’aurais mieux fait de m’abstenir » de lui montrer le télégramme, glisse-t-il.
Du premier séjour, il garde surtout une leçon de commerce. Un camion chinois chargé de ravitaillement tombe en panne sans roue de secours ; plutôt que de l’abandonner, il lui en trouve une. Six mois plus tard, un petit Chinois se présente : « Moi rapporter roue de secours toute neuve. » « Les Chinois savent qu’ils ont besoin de nous, et ils ne font pas l’aumône. »
Il demande la Corée ; l’armistice le devance. Il repart donc en Indochine, rejoint le GM 100 du colonel Barrou et prend une compagnie de combat au 43e régiment d’infanterie coloniale — des Cambodgiens de Cochinchine « d’une fidélité à toute épreuve », qui n’avaient « qu’un seul bon Dieu, le drapeau français, et un seul maître, le commandant de compagnie ». Il découvre au passage que sa colonne en marche découpe un buffle section après section, si bien que tout le monde a de la viande au bivouac. « J’ai naïvement dit à mon second : c’est du vol. Il m’a répondu : c’est l’usage. »
Puis vient l’ordre de repli, après la chute de Diên Biên Phu. Le colonel, convaincu qu’un mouvement motorisé les fera massacrer, demande à partir à pied après avoir détruit le matériel. Le général refuse. Muller, pied dans le plâtre après avoir sauté sur une mine, part en avion léger porter la demande. Le chef d’état-major le reçoit à sa place : « Le général refuse de vous recevoir. Il sait pourquoi, mais il ne changera pas d’avis. » Il repart avec la réponse. Le colonel : « Quelle bande de cons. »
La consigne était que l’unité prise dans l’embuscade tienne pour permettre aux autres de décrocher. C’est sa compagnie qui tombe dedans. Des chasseurs de l’aéronavale, ayant entendu la conversation radio, lui proposent d’ouvrir la route ; il refuse de bouger mais leur demande de vider leurs chargeurs. Ses hommes se battent « comme des lions » jusqu’au dernier caporal qui lui annonce qu’il n’y a plus de munitions. Il ne reste que six hommes.
Il tire dans sa jeep et dans ses postes radio pour qu’ils ne servent pas, tire encore autour de lui sans obtenir de réponse, puis jette son arme. Les Vietminh se lèvent des hautes herbes sans le mettre en joue. Un officier arrive en sautillant : « Bravo, votre compagnie s’est bien battue. » Il a fait ses études à Paris, dit aimer la France, et déclare avoir donné l’ordre de ne pas les tuer.
L’échange qui suit dit tout de l’homme. On lui demande de montrer les champs de mines du cantonnement. Inutile, répond-il : ils sont entourés d’un fil de fer et signalés par des pancartes en vietnamien. Pourquoi ? « Parce qu’il y a un village à côté. Quand une troupe quitte une garnison, les enfants viennent — et ils risquent de sauter. » L’officier : « Vraiment, vous, les Français, vous êtes extraordinaires. »
En captivité, il découvre une chose qu’il n’avait jamais vue : des hommes qui meurent de n’avoir plus envie de vivre. Un sergent-chef artilleur ne se lève plus ; il vient dormir à côté de lui, lui donne rendez-vous pour la corvée de riz du lendemain. « Oui, mon lieutenant. » Au matin, il était mort. « Quand je suis rentré en France, des psychiatres sont venus me voir : mais comment est-ce possible qu’un homme se laisse mourir ? Eh bien oui : de désespoir. C’est une chose qu’on ne leur avait pas apprise à l’école. »
Transféré au camp des officiers pour avoir tenu tête au commissaire politique, il y retrouve son colonel qui refuse de s’alimenter. Il invente la méthode : lui pincer le nez pour qu’il ouvre la bouche, y verser le riz. Puis, le procédé ne suffisant plus, un peu d’alcool obtenu d’un gardien. « Barrou ouvre les yeux, il s’assoit, il dit nom de Dieu, et il retombe en arrière. » Il décide d’en rester là — « on risque d’en avoir besoin, de cet alcool ».
La libération se fait en tenue blanche, casque colonial compris, sur des plateformes poussées le long de la voie ferrée par des paysans. Il propose de pousser aussi ; le commissaire politique refuse : « ce sont les paysans qui poussent, ils méritent de transpirer ». Au pont, les gardiens leur donnent à chacun une cigarette. Muller ne fume pas et la propose au premier Français venu, qui lui répond : « Jetez-la à l’eau. » Sur le bateau, tous jettent leurs casques par-dessus bord.
Ce qu’il raconte aujourd’hui aux saint-cyriens
Il donne encore des conférences, notamment à Saint-Cyr. Sa lecture de l’attention qu’on lui porte est sans illusion et sans amertume : « Tout est évident pour eux, et ils sont passionnés parce qu’aucun de leurs instructeurs n’a fait la guerre. »
Il expédie donc son propre parcours en quelques mots — Français libre, participation au débarquement — puis passe à ce qui l’intéresse vraiment : expliquer, grade par grade, du sous-lieutenant au général, ce que doit faire un officier, avec les devoirs et les inconvénients de chaque échelon. « Et ça les passionne. »
Questions fréquentes
Qu’étaient les SAS français de la Seconde Guerre mondiale ?
Deux bataillons de parachutistes français intégrés à la brigade SAS britannique, aux côtés de deux bataillons britanniques. Formés au Royaume-Uni, ils furent parmi les premières unités alliées engagées en France en juin 1944, notamment en Bretagne, avec pour mission d’y appuyer la Résistance et de fixer les forces allemandes.
Pourquoi les Mosellans étaient-ils incorporés dans l’armée allemande ?
Parce que la Moselle et l’Alsace furent annexées de fait par le Reich en 1940 et leurs habitants considérés comme allemands. Des dizaines de milliers de jeunes gens y furent incorporés de force — ce que la mémoire régionale désigne sous le nom de « malgré-nous ». Refuser exposait la famille à des représailles ; c’est pour y échapper qu’Achille Muller est parti.
Comment rejoignait-on la France libre depuis la France occupée ?
Par des filières d’évasion improvisées, au prix de plusieurs mois et de nombreux intermédiaires : passeurs vers la zone libre, franchissement clandestin des Pyrénées, prisons ou consulats en Espagne, puis Gibraltar et l’Angleterre. Le récit d’Achille Muller en donne une version particulièrement documentée, y compris ses aspects les moins glorieux — le prix exigé par les passeurs, la trahison d’un agent à Madrid, la longue suspicion britannique à l’arrivée.
Qu’était le GM 100 en Indochine ?
Un groupement mobile de l’armée française engagé sur les Hauts Plateaux, formé notamment de bataillons revenus de Corée et d’unités d’infanterie coloniale. Il fut décimé lors de son repli en juin 1954, après la chute de Diên Biên Phu — l’épisode dont Achille Muller livre ici le récit vécu, depuis l’ordre contesté jusqu’à la captivité.
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